Flashback - Italie, cinq ans plus tôt
« Parfois, les gens marchent à vos côtés la durée d'un chapitre, pas tout le chemin. »
Hajar courut rejoindre Selma dans la cour.
— J'ai terminé l'examen, s'écria-t-elle, ses longs cheveux ondulés flottant au vent.
Une autre fille, peau mate, cheveux frisés, l'attendait debout, son sac à main pendant sur son épaule.
Elles s'étreignirent.
— Alors ! C'était long, dit Selma.
— Ce n'était pas trop dur...
— Dieu merci, fit Selma avant de commencer à marcher vers le portail. Hajar la suivit.
— Eh ! Attends-moi quand même !
Selma ralentit.
— Désolé, j'ai trop hâte de manger, je pète la dalle.
— Ouais, moi aussi. Surtout après cet examen. J'en ai marre des cours de maths.
Elles dépassèrent toutes deux le portail de la cour pour sortir dans la rue, des groupes d'élèves parsemés sur leur chemin.
— Tu vas encore sécher ton cours de taekwondo cette semaine ? demanda soudainement Selma.
— Argh... Je n'ai pas envie d'y aller. Tout le monde se moque de moi parce que je ne suis pas souple et mes parents ne veulent pas comprendre que je ne veuille pas en faire. Ils me saoulent avec cette histoire de poids.
— Mais est-ce que Mehdi n'y va pas aussi ?
— Mehdi ? dit Hajar d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre détachée. Qu'est-ce qu'il a Mehdi ?
— Si tu y vas, tu auras peut-être une chance de le voir...
— Arrête. Est-ce que ma mère t'a demandé de me « motiver » ? D'où est-ce que tu sors cette information qu'il fait du taekwondo là-bas ?
Selma rit.
Hajar soupira en roulant des yeux.
— Elle fait toujours ça. J'en ai marre à force.
— Tu pourrais t'y mettre pendant quelques mois et après tout perdre et n'en entendre plus parler, suggéra Selma.
— Parce que tu crois que je n'ai pas essayé ! s'exclama Hajar en lui jetant un regard noir.
— Ma cousine a essayé un régime et il a marché à merveille sur elle.
— Ah bon ? Elle faisait quoi.
— Elle fumait au lieu de se nourrir. Et quand elle avait très faim, elle mangeait une salade.
Hajar afficha une expression dégoutée.
— Bah voilà, tu n'as qu'à dire à ma mère que je vais me mettre à fumer pour perdre et elle arrêtera de m'embêter.
— Qu'est-ce que tu penses que ta mère a préparé aujourd'hui ?
— Je ne sais pas... Peut-être des raviolis. Et toi, qu'est-ce que tu penses ?
— Sans doute des raviolis au fromage. Ta mère adore en faire.
— Et après, elle se plaint... soupira Hajar.
Il y eut un silence tandis que leurs pas résonnaient sur l'asphalte. Le pantalon moulant de Selma, associé à des bottines noires, et les accessoires dorés détonaient comparés au jean large et aux baskets de Hajar.
— Mais à propos de Mehdi...
Selma tourna la tête vers elle, un sourire narquois sur les lèvres.
— Non, rien.
— Mais vas-y, dis, ne me laisse pas comme ça.
— Non rien, ce n'est pas important.
— Je ne comprends même pas ce que tu lui trouves de toute façon. Il est moche, Mehdi.
Hajar poussa un cri aigue.
— Je. Ne. Te. Permets. Pas, dit-elle en ponctuant ses mots de tapes sur le bras. Vilaine, finit-elle par déclarer en se redressant.
Selma laissa échapper un rire.
— Mehdi ! Viens sauver Hajar des profondeurs de l'amouuurr..
— Tais-toi ! reprocha Hajar en écarquillant les yeux. Tu n'as pas honte ! Imagine si quelqu'un entend ça, ce sera fini de moi !!
— Allez, il n'y a personne, regarde, dit Selma avant de lui saisir le bras et de le glisser sous le sien.
— Si tu continues, je vais commencer à chanter Selma est amoureuse d'Adam comme les enfants en primaire.
Un sourire s'afficha sur les lèvres de Selma.
— Je crois qu'il m'aime vraiment, Adam.
Hajar lui jeta un regard de cote.
— Amir aussi, tu avais commencé à parler des prénoms de tes enfants avec lui, ça ne l'a pas empêché de te tromper l'été dernier. Faut que tu fasses attention.
Selma se rembrunit.
— Mais là ce n'est pas la même chose, je le sens. Adam ne me traite pas comme Amir...
Le silence qui s'installa entre elles fut vite brisé par le bruit d'une voiture qui klaxonnait pour qu'elles avancent plus vite sur le passage piéton. Le feu était passé au rouge.
— Tu sais de quoi j'ai hâte ? déclara finalement Selma quand elles furent de nouveau sur la chaussée. D'avoir enfin 18 ans. Plus personne ne pourra décider pour moi. Amir, Adam... Je ne me marierai jamais. Je serais enfin libre de vivre ma vie. Et on pourra aller à l'université ensemble, ajouta-t-elle avec un air excité dans les yeux. Ça sera comme dans les films.
Hajar lui jeta un regard étonné. Selma continuait de fixer droit devant elle.
— Courons à la maison maintenant parce que je vais mourir de faim ou me pisser dessus si on ne fait pas plus vite !
Les silhouettes des deux filles bifurquèrent dans une rue parallèle tandis que les feux verts s'allumaient, une cacophonie de bruits de klaxonnement de démarrage de voiture s'échauffant dans la circulation du début d'après-midi du centre-ville de Vérone.

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