Chapitre 4 - Revirement de coeur
« Je suis la définition de la volonté quand le mot est employé.
Je n'ai jamais cédé à l'humiliation, je n'ai jamais négocié.
Nous avons triomphé malgré votre agression.
Que le monde libre tout entier voie
Comment la gloire est faite dans les nations. »
— Résistance de Julia Boutros
BASSAM
Le froid mordant de décembre le fit frissonner, brûlant ses doigts, son visage. Cela contrastait avec le climat levantin, où, bien que les températures chutent, le climat est plutôt sec. En Syrie et en Jordanie, il se rappelait que le soleil brillait avec plus d'éclat, le ciel était plus bleu. Ici, c'était juste triste.
Il avait mis du temps à s'adapter à la "paix". À une vie normale. Après les bruits des bombes, les fenêtres qui tremblent, les murs qui s'effondrent. Après avoir vu la mort d'aussi près. Après avoir perdu son frère.
Il chassa toutes les pensées sombres de son esprit. Il voulait penser à Hajar, à son sourire, à sa présence. Il voulait la revoir.
Il n'avait pas eu histoire, hier. Un jour entier sans la voir n'avait fait que raviver sa curiosité.
Était-ce égoïste ? Est-ce que Muhannad avait aussi ressenti la même chose pour une fille? Avait-il une petite amie secrète quelque part qui pleurait son absence ?
Est ce que Bassam aurait pû être oncle?
Bassam sentit le rythme de sa respiration s'accelerer.
— A'oudhou billah mina al shaytan ar-rajim, dit-il dans un souffle. Je cherche refuge auprès de Dieu contre Satan le lapidé.
Le diable voulait le faire se sentir coupable en lui insufflant ces pensées.
Soudain, il s'arrêta surpris, en reconnaissant la silhouette de Hajar au loin. Il sentit une hésitation dans ses pas avant d'accélérer à nouveau.
Quand elle fut devant lui, il sentit la gêne de ce qu'il s'apprêtait à faire l'envahir.
— Salam.
Elle sursauta avant de se retourner, un éclat effaré dans les yeux. Puis elle réalisa qui il était, et une expression désagréable prit le dessus sur son visage.
— Salam, répondit-elle sèchement.
Puis elle baissa la tête de nouveau et continua de relire ses notes.
Bassam accéléra le pas pour rester à son niveau. Il s'invita à ses côtés, tirant un peu sur les bretelles de son sac à dos.
— Désolé. Je ne voulais pas te faire peur.
Elle ne releva pas la tête, marmonnant des mots à mi-voix.
— Tu as un examen ? essaya-t-il.
— Oui, je suis occupée, comme tu auras pu le remarquer.
Bassam ravala sa salive.
— Est-ce que... tu as besoin d'aide ?
HAJAR
Elle le regarda en fronçant les sourcils. Comment comptait-il l'aider, celui-là ? Pour qui se prenait-il ?
— Non, c'est de la chimie, tu ne saurais pas.
— Ne me sous-estime pas comme ça, ricana-t-il. Je pourrais t'étonner.
Elle essaya de réprimer le sourire qui menaçait d'éclairer ses lèvres avant de reprendre son sérieux. Elle tourna la tête d'un air circonspect.
— Pose-moi les questions sur les flashcards, alors, dit-elle finalement en lui tendant une pile de notes.
Bassam sortit une flashcard de la pile avec une petite moue concentrée, les sourcils froncés.
Il se racla la gorge avant de commencer à lire les questions.
Hajar remarqua son timbre de voix ; pas trop grave, doux, presque réconfortant.
— Okay, première question : expliquez la différence entre une liaison ionique et une liaison covalente.
Hajar soupira légèrement, se massant la tempe droite du bout du doigt avant de répondre.
— Une liaison ionique, c'est quand un atome perd ou gagne des électrons pour former un ion, et que ces ions opposés s'attirent. Une liaison covalente, c'est quand deux atomes partagent des électrons pour compléter leur couche externe.
Bassam haussa les sourcils et pinça les lèvres, comme s'il réfléchissait intensément.
— D'accord, mais écoute : imagine deux voisins. L'ionique, c'est celui qui donne ses outils à son voisin parce qu'il n'en a plus besoin. Et le covalent, c'est quand ils partagent une tondeuse à gazon. Chacun y gagne, mais d'une manière différente.
Elle éclata de rire malgré elle.
— Tu simplifies tout. D'où tu sors cette science, toi?
— Eh bien, ce n'est pas plus clair, comme ça ? Tu peux visualiser le partage ou le transfert d'électrons, non ? Mon père m'expliquait ça quand je révisais au collège.
Hajar secoua la tête.
— Oui, peut-être. Question suivante.
Bassam tira une autre carte et la lut avec une intonation dramatique :
— Décrivez le concept de l'électronégativité et son rôle dans les propriétés moléculaires."
Hajar inspire profondément.
— L'électronégativité, c'est la capacité d'un atome à attirer les électrons vers lui dans une liaison chimique. Plus un atome est électronégatif, plus il attire les électrons. C'est pour ça que, dans une liaison covalente polaire, il y a une distribution inégale des charges.
Ils continuèrent ainsi pendant une dizaine de minutes, lui posant des questions de plus en plus complexes, corrigeant ses réponses avec patience.
À chaque correction, il baissait la voix, d'une douceur presque intimidante, et Hajar sentit peu à peu ses réserves fondre.
Quand ils arrivèrent près du portail du lycée, elle s'arrêta soudain.
— Merci, dit-elle simplement. Je crois que je suis prête.
— Tu te rappelles l'invocation avant un examen ?
Hajar sourit.
— Non, qu'est-ce que c'est ?
— Allahuma la sahla ila ma jaaaltahou sahla wa anta tajalou al hazana in shita sahla.— Okay.
— Non ! Répète-la.
Elle hésita sur les mots, avant de régurgiter la formule.
— Ça veut dire quoi ?
— Oh mon Dieu, rien n'est plus facile que ce que tu rends facile, et tu rends la difficulté, si tu le veux, facile.
— Pourquoi tu m'aides, au juste ?
— Je ne sais pas. C'est naturel, non ? D'aider les autres.
Elle haussa les épaules.
— Si tu le dis.
Et avant qu'il ne puisse répondre, elle s'éloigna vers son examen, les flashcards encore dans les mains, le cœur étrangement moins lourd qu'auparavant.
— Que Dieu t'aide avec ton examen. Je prierais pour toi.Elle sourit une dernière fois avant de se retourner, faisant son chemin vers sa salle de classe. Soudain, son sourire retomba.
Qu'est-ce que tu es en train de foutre de ta vie, Hajar ?
BASSAM
Il avait une heure de travail indépendant programmé en histoire cet après-midi là. En montant les escaliers qui menaient à la salle de cours reservée, il se demanda si Hajar allait être là ou si elle allait rentrer chez elle comme la plupart des autres élèves.
Quand il l'a vit seule au milieu de la classe, il ne put s'empêcher de sourire, sa poitrine enflée par un sentiment qu'il n'avait pas ressentit depuis une éternité.
— Salut ! dit-il, un peu plus fort que d'habitude, surpris lui-même par son ton enthousiaste. Je devais te demander, comment s'est passé ton examen ?
Hajar sourit. Cela devait être la première fois qu'elle lui souriait vraiment. Un vrai sourire. Pour lui. Pas un de ceux qui lui échappait malgré elle.
Qu'est-ce qu'elle était belle.
— Ça s'est plutôt bien passé... Merci encore pour ce matin, dit-elle en soutenant son regard. Tu sais, c'est difficile de s'adapter avec les nouveaux profs et les examens que j'avais pas prévu... J'avais seulement 2 jours pour réviser.
Il sentit son cœur s'accélérer. D'habitude, regarder les gens dans les yeux le rendait nerveux. Là, il n'arrivait même pas à définir s'il était nerveux ou pas.
— Tu avais quel prof ? demanda-t-il en triturant ses doigts.
— Monsieur Lowry.
— Celui avec la coupe carrée et le ventre bedonnant ?
Hajar éclata de rire, bluffée par le changement de ton.
— C'est à ça qu'il ressemble, non ?
Hajar ricana de plus belle.
— Je l'avais en Year 11, je ne comprenais jamais rien à ses leçons, d'ailleurs. Je ne sais pas comment il est devenu prof, parce que les gens qui l'ont embauché avaient clairement bu quelque chose de pas net pendant sa première leçon pour le laisser devenir enseignant.
— Vraiment ? demanda Hajar en ouvrant grand les yeux, le ton ironique. À quelles substances est-ce que tu penses ?
Il rit de nouveau.
— Je ne sais pas, mais en tout cas, je ne sais pas comment ça se fait. Des fois j'ai l'impression qu'il n'a même pas eu ses A Levels avec son niveau de stupidité. Tu sais qui était bon en chimie ? Mon frère. Il voulait étudier la pharmacie...
Sa mine se rembrunit. Il ne parlait pas souvent de son frère aîné.
— Ton père était pharmacien, n'est-ce pas ? tenta Hajar.
— Oui, il avait une pharmacie quand on était en Syrie.
— Oh wow, ça devait être cool !
— Ouais, ça l'était. On avait une belle maison aussi.
Bassam sortit son classeur.
— Peut-être qu'on devrait commencer le travail?
— C'est dommage que les gens aient été obligés de quitter leur pays. Je trouve que ça fait vraiment de la peine.
Bassam sentit sa poitrine se serrer, dit il en saisissant une feuille.
— On n'est pas les plus à plaindre, dit-il. On n'a pas souffert comme les autres.
— Mais quand même, quand on pense à tous les gens déplacés, qui ont perdu leur foyer, dit-elle pensivement.
Il ne répondit pas, saisissant un stylo et commencant à écrire. Quelques instants plus tard, il releva la tête.
— Tu as dit que tu es marocaine... Est-ce que tu détestes les Algériens ? Un air curieux s'affichait sur son visage. Cela faisait un moment que la question lui trottait dans la tête et il s'était promis de la poser à la première occasion. Il avait entendu beaucoup de choses sur les conflits entre Marocains et Algériens à la télévision.
Hajar fronça les sourcils de nouveau.
— Non, pourquoi ? J'avais des amies algériennes et tunisiennes en Italie ! Tous ces conflits, ce ne sont que des problèmes diplomatiques entre hommes politiques. Mais nous, nous sommes frères et sœurs.
— Et pourquoi est-ce qu'il y a autant de vidéos sur YouTube de Marocains et d'Algériens qui s'insultent ?
Hajar rit.
— Mon père m'a expliqué que c'est à cause d'une dispute de territoire à la frontière. En plus de ça, les Algériens sont pour l'indépendance du Sahara marocain. Les Marocains ripostent et ça devient très compliqué. Après on se dispute pour des trucs stupides comme les vêtements traditionnels et la nourriture...
Bassam n'écoutait plus, son regard perdu sur le profil de Hajar.
Elle en savait beaucoup.

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