Chapitre 13 - Penses-tu?
HAJAR
Hajar regardait dans le couloir par la baie vitrée de sa classe de chimie.
Les équations qui se suivaient au tableau ne faisaient aucun sens.
Elle vit soudainement Bassam passer, faisant de grands gestes, dans une discussion animée avec un des professeurs. Il était accompagné de cinq autres garçons aux mines penaudes. L'un d'eux avait une marque rouge sur tout le côté droit de son visage.
J'espère que Bassam n'a rien fait de mal. Pourquoi est-ce qu'il n'est pas en cours ?
Hajar ressentit le silence qui l'entourait dans un frisson. Tout le monde prenait des notes. La professeure la fixait d'un air hostile. Elle baissa la tête sur son cahier. Pourtant la question continuait de trotter dans sa tête, l'empêchant de se concentrer sur aucun des mots qu'elle écrivait.
Qu'était-il arrivé à Bassam ?
À la pause midi, elle ne le vit pas non plus. Ce fut seulement dans la salle commune qu'elle l'aperçut, à l'heure du sport, entouré de deux autres garçons musulmans.
Un soupir de soulagement lui échappa finalement. Elle sentit les regards des autres garçons fixés sur elle quand elle s'approcha, empli d'une émotion entre le jugement et la retenue. Elle garda les yeux fixés sur Bassam jusqu'à ce qu'il se lève et se dirige vers elle.
— Ça va ? commença-t-elle tandis qu'il lui faisait signe de le suivre. Je t'ai vu dans le couloir tout à l'heure.
— On va faire un tour dans la classe de sport et je t'expliquerais, d'accord ?
Elle sentait l'impact des regards des garçons fixés sur elle s'affaiblir.
— En fait, une grosse bagarre a éclaté dans la salle commune ce matin, notamment avec un des garçons que tu as vus tout à l'heure. Comme j'étais là, ils ont soupçonné que j'y étais pour quelque chose, alors que pas du tout !
— Pourquoi il y a eu une bagarre ?
— Je ne sais même pas vraiment. Shafeeq, un des garçons, a mal pris une remarque d'Andrew. Apparemment, il lui a dit un truc raciste. Alors, d'autres gars se sont mis à être agressifs et c'est parti en live.
Bassam haussa les épaules avant de poser son sac sur un banc de la salle de sport. Je ne sais plus comment faire, dit-il avant de s'asseoir, une main couvrant sa bouche.
— C'est toujours comme ça. Quand tu es musulman, tu es automatiquement mis en cause dès qu'il y a des problèmes. Pourtant je n'ai rien fait pour mériter ça.
Hajar l'écoutait en silence, observant le match de basket qui était en train de se dérouler devant eux.
— C'est du racisme ça, tu le sais ? De la discrimination ! s'écria Bassam.
Elle hocha la tête.
— Encore ici ça va, déclara-t-elle. Faut voir en Italie et en France. C'est bien pire.
— La France, c'est le pays du diable en personne, déclara Bassam. Ils ont même interdit le voile. Il jeta un regard sur Hajar. Je trouve ça admirable que tu mettes le voile.
Hajar garda le silence.
— C'est dur de porter le voile en Europe, ajouta-t-il.
Qu'en sais-tu?
Elle serra les lèvres. Des paragraphes brûlaient sa gorge. Que penserait-il d'elle s'il savait qu'elle n'avait jamais voulu le porter, ce voile? Qu'elle n'était pas une si bonne musulmane qu'il le croyait. Expliquer qu'elle l'avait détesté, ce voile, avant d'apprendre à l'accepter. Ce qu'il voyait comme un signe de dévotion cachait tout autre chose...
— Ce n'est pas facile tout le temps en effet, lâcha-t-elle finalement.
— Ce qu'il faut savoir, c'est que chaque fois que tu te couvres, tu es récompensée car tu le fais pour plaire à Dieu.
Un nouveau coup à la poitrine. Comment lui dire qu'elle voyait le voile comme une norme sociale plutôt que comme une adoration ?
Comment lui expliquer que sa foi n'était pas assez forte pour accepter un ordre de Dieu sans le mitiger, obéir sans discuter ?
Elle sentit la façade qu'elle affichait se fissurer, sa vraie nature hypocrite. Son cœur se divisait en deux. Celle qu'elle sentait profondément être et celle que sa religion, sa famille, et maintenant même Bassam, attendaient.
Elle ne portait pas le voile en Italie, avait-elle envie de lui dire. Elle ne le portait pas, et parfois, ca lui manquait de ne pas pouvoir le porter.
Hajar frissonna. Elle avait déjà déçu sa famille à maintes reprises, et à présent elle décevait même Bassam.
— Bon, je vais devoir y aller, moi, déclara-t-elle en se levant.
— Déjà?
Elle rajusta son sac à main sur son épaule pour toute réponse.
— Reste un peu s'il te plait.
— Qu'est ce qu'il y a? finit-elle finalement par dire en se rasseyant.
— Je pensais a ta lettre, declara-t-il. Dis-moi, ca te manque l'italie?
Elle s'arrêta un moment.
— Bien sûr que ça me manque. Mais je ne vais pas cracher sur la vie ici non plus. Tu sais, ça va peut-être te sembler absolument stupide, mais... C'est compliqué de savoir qui on est vraiment quand on est né dans un autre pays. Tu vois, en Italie, je devais m'intégrer. Même si je suis née à Vérone, et que j'ai appris à lire l'italien avant de pouvoir déchiffrer le Coran, je n'étais pas assez italienne. Mon nom était arabe, et même si la seule nationalité que j'ai, c'est l'italienne, eh bien je n'étais quand même pas assez italienne.
— Tu sais, dit-il en reposant son téléphone, ce n'est pas parce que l'on est musulman qu'on est croyant dans l'essence.
Elle releva la tête, surprise par le changement de conversation.
— Certaines personnes ne sont musulmanes que de nom, c'est comme un autocollant collé sur leur tête, une étiquette, mais leurs actions montrent le contraire. C'est comme les influenceurs sur Internet... Est-ce que tu savais que les pires des péchés sont ceux qui sont faits publiquement ? Ceux qui sont faits en secret peuvent rester entre toi et ton Seigneur et être pardonnés, mais quand tu inspires d'autres personnes à pécher, tu contribues à donner un mauvais exemple aux autres musulmans.
— Je ne sais pas, peut-être qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. On ne sait jamais où on va finir non plus, donc il vaut mieux demander à Dieu de ne pas nous faire finir comme eux parce qu'on les a jugés.
— Celui qui raille son frère pour un péché ne mourra pas avant d'avoir commis ce péché, récita-t-il en arabe.
Elle acquiesça.
— Tu sais, c'est ça que j'aime chez toi, dit soudainement Bassam. Tu as cette façon de m'apporter une perspective nouvelle sur les choses. Souvent je suis dans ma petite bulle à moi, je côtoie seulement des gens qui pensent pareil que moi ou qui n'ont pas d'opinions particulières. Alors que toi, tu es différente... Et ça me fait réfléchir... Tu veux qu'on aille faire un tour dans la cour ? Il a arrêté de pleuvoir.
Elle le suivit vers la sortie, un sourire gêné aux lèvres.
— Tu sais, ça va peut-être te sembler bizarre, mais je suis exactement pareille. Je trouve que tu m'apportes toujours quelque chose de nouveau.
Bassam sentit son cœur faire une danse de la joie dans sa poitrine... Il n'était pas seul... Elle pensait comme lui.
Un silence s'installa alors qu'ils marchaient.
— Tu ne parles pas beaucoup, remarqua-t-il finalement. Tu réponds aux questions, mais tu n'inities pas souvent.
— Oui, c'est vrai.
— Et... On peut savoir pourquoi ? dit-il en plongeant son regard dans le sien.
— Souvent je ne sais pas quoi dire... Ou bien, c'est comme s'il y avait des filtres dans ma tête qui m'empêchent de dire ce que je pense.
—Macha Allah, dit-il en rigolant, on devrait tous apprendre de toi !
Elle étouffa un rire en pliant son assiette en carton avant de la jeter dans la poubelle.
— Je ne veux pas dire que je ne dis jamais de choses méchantes, mais j'ai du mal à exprimer mes pensées parfois... Ce n'est pas vraiment positif. J'ai peur du jugement des autres. J'aime bien le silence aussi.
— Le silence, c'est bien, déclara-t-il... Mais pas tout le temps. Trop de silence... Je n'aime pas.
— J'ai l'impression d'y trouver ma paix... déclara-t-elle.
Il observa les fleurs jaunes couvertes de gouttes d'eau. Elles avaient un certain charme en cette journée grise d'avril.
— Est-ce que tu me trouves trop brusque ? demanda-t-il soudain.
Elle se tourna vers lui, le jaugeant du regard.
— Tu veux dire direct ? Honnête ?
Elle savait qu'il faisait référence à la désinvolture et à la touche d'impolitesse générale qui teintaient toutes ses interactions avec les autres. Sauf avec elle. Elle ne savait pas pourquoi, mais quand ils étaient seuls, il devenait un sucre. Il était mature, il avait de la conversation et il parlait de façon normale. Pourquoi est-ce qu'il était aussi bizarre avec les autres ?
Elle avait du mal à le comprendre. Pourtant, elle adorait la version qu'il était quand il n'y avait qu'eux deux. Cela la faisait se sentir spéciale. Même si elle avait envie de se taper la paume sur le visage à chaque fois qu'il sortait une connerie en classe.
— Non, lâcha Hajar. Tu es honnête. J'aime ton honnêteté. Ta façon de dire ta vérité entière sans compromis, ta façon d'être toi. J'aime comment tu es vrai, peut-être parce que j'ai tellement de mal à dire ce que je pense vraiment.
Il plongea ses yeux dans les siens et tout à coup c'était comme si elle avait beaucoup d'importance pour lui, qu'elle pourrait briser son âme, son cœur là, d'un seul coup si elle le voulait.
C'était comme si tout ce que Bassam avait de plus intime était étalé devant elle et qu'elle pouvait en faire ce qu'elle voulait. C'était la première fois qu'elle le voyait sans son masque d'arrogance et son amour-propre.
C'était comme si elle était enfin importante pour quelqu'un. Et ça la faisait se sentir puissante, désirée et belle.
Elle était belle aux yeux de quelqu'un. Elle valait quelque chose.
— On rentre ensemble ce soir ?
Hajar baissa les yeux.
— Désolé.
— Hajar...
Il hésita un instant avant de se raviser.
— Non, rien.
— Je vais te laisser réviser pour ton examen d'économie, déclara-t-elle. Ou jouer au prochain match de basket...
— Reste juste encore un peu.
— C'est pour ton bien, le nargua-t-elle.
Il serra les deux poings tandis qu'elle s'éloignait, la suivant malgré lui jusqu'à la porte du gymnase.
— Byeeee, dit-elle en se retournant avec un sourire sur le seuil.
— Attends !
— Quoi ? dit-elle en se retournant.
— Tu as postulé pour UCAS ou pas encore ?
— J'ai beaucoup hésité mais finalement j'ai postulé, oui.
— Tu as postulé pour quoi ?
— Sciences biomédicales.
Il fit une moue.
— Promets-moi de trouver au moins un truc que t'aimes bien en biomédecine, qui te donne envie d'aller de l'avant. Trouver une cure au cancer, ou je ne sais pas, quelque chose qui te fait vibrer. Tu es une fille avec beaucoup de profondeur, tu sais.
— Ah ouais ? fit-elle avec un petit sourire. Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
Il lui jeta un regard en coin, une lueur espiègle brillant dans ses yeux marron clair.
— Sincèrement. Je ne dis pas ça comme ça. Tu veux aller au bout des choses. Tu mérites de trouver un domaine qui te ressemble. Ou plutôt, ce serait un tel gaspillage de potentiel qu'une fille comme toi se donne pas à 100 %.
Elle ressentit un grand vide en elle tandis qu'elle se perdait dans le gouffre de ses yeux constant. L'assurance qu'elle percevait dans la voix de Bassam lui faisait peur.
Il la prenait pour une personne qu'elle n'était pas.
***
BASSAM
Elle avait de si grands yeux, pensa-t-il, il s'y serait perdu. Il se noyait dans son regard.
Elle lui sourit avant de briser le contact et de détourner son regard. Il n'aurait pas été capable de le faire. Et ça le faisait légèrement flipper.
C'était la sienne, sa chérie à lui. Il voulait la protéger, la prendre dans ses bras, lui chuchoter qu'il l'aimait... Il voulait la posséder comme il voulait lui appartenir.
Il voulait lui dire que lui, il la protégerait, serait prêt à se battre pour elle...
Pourtant, s'il lui causait plus de mal que de bien ? Si lui et toutes les choses qu'il avait vécues lui faisaient peur ?
Pouvait-il lui infliger tout ça ? En avait-il le droit ? Ne pouvait-il pas être seulement un homme normal qui aime une femme ?
Aurait-il besoin un jour de la protéger de lui-même ?
Elle cherchait à en savoir plus sur lui, mais il avait peur qu'elle découvre des choses qu'elle n'arriverait pas à supporter, des choses qui l'avaient brisé, lui. Elle ne savait pas les choses terribles que les hommes peuvent faire aux autres.
Pas encore.

Annotations