Chapitre 14 - Tu me promets d'être fidèle

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HAJAR

Quand Hajar rentra dans la salle commune cet après-midi pour faire ses devoirs de chimie, elle espérait secrètement que Bassam ne soit pas rentré chez lui. Ou pire, qu'il ait décidé d'aller à la leçon de sport optionnelle.

Elle installa ses affaires avec anticipation et commença à travailler, jetant des coups d'œil débordant d'espoir vers la porte.

Elle parcourut d'un œil rapide les tables et la rangée de casiers ainsi que le coin micro-ondes avant de se rendre à l'évidence. La salle commune était déserte si on ne comptait pas une fille aux cheveux violets, affalée sur le canapé, son casque couvert de stickers vissé sur les oreilles.

Elle avait abandonné tout espoir de le voir apparaître et presque terminé son devoir quand le grincement de la porte de la salle commune attira son attention.

C'était lui. Essoufflé, rouge, transpirant certes... Mais c'était lui. Il alla directement à son casier et récupéra une bouteille d'eau avant de se diriger vers la table où elle était assise. Cependant, elle feint de l'ignorer jusqu'à ce qu'il soit en face d'elle.

— Salut.

— Salut, répondit-elle en levant enfin les yeux sur lui.

Elle avait cette peur constante qu'il comprenne à quel point il l'intéressait, cette peur de faire le premier pas, qu'il se lasse d'elle ou pense qu'elle était une fille facile. Le fait qu'il la cherche, vienne constamment la voir la rassurait d'une façon. Au moins, elle savait qu'elle n'imaginait pas cet intérêt, que tout ne se passait pas dans sa tête. Un garçon s'intéressait vraiment à elle.

— Je ne savais pas que tu étais ici, remarqua-t-il. J'étais en sport. Tu aurais dû venir, c'était amusant.

Elle le fixa un moment en levant les sourcils.

— Je t'assure, c'était bien. J'aurais bien aimé que tu sois là.

Il n'y avait pas d'insinuations malveillantes dans ses propos. Pour une fois, ça faisait du bien.

— Tu as une leçon après ? demanda-t-elle soudain, essayant de tuer les étincelles d'espoir nichées dans sa poitrine.

— Non, mais à la dernière heure, j'ai anglais. Et toi ?

Elle sourit.

— J'ai l'après-midi libre.

— Complètement ? Pourquoi tu n'es pas rentrée chez toi ?

— Je ne sais pas... Je me suis dit que j'allais étudier.

Il la fixa avec un air sarcastique sur le visage. Il avait une moue particulière, une expression qu'elle n'avait jamais vue avant. Une façon de lever les sourcils et de pincer les lèvres d'un air désabusé.

Elle copia son expression, réprimant une forte envie de rigoler.

— Qu'as-tu prévu de faire alors ? dit-il en reprenant un air plus sérieux.

— Finir mon devoir de chimie et puis voir si je peux faire des notes s'il me reste du temps. Mais je ferai les notes quand tu seras en anglais, je peux finir ça plus tard.

— Tu es sûre ?

— Oui, ne t'inquiète pas, j'ai bientôt fini mon devoir de chimie.

— Okay, dit-il avant de boire une gorgée d'eau.

Elle continua son devoir, sentant son regard brun fixé sur elle. C'était une source de pouvoir, d'énergie, de chaleur, qui l'alimentait à la manière d'un carburant. Elle finit sa fiche, une préparation pour une expérience pratique qui révisait aussi la façon de nommer les molécules chimiques, et leva les yeux sur lui de nouveau.

— Est-ce que je te dérange ? demanda-t-il en se redressant.

— Non, j'ai terminé.

— Est-ce que je peux voir ?

— Mon devoir ? dit-elle, surprise.

Elle lui tendit la feuille qu'il étudia avec grand intérêt.

— Oh, ça me parle. Mon père m'avait parlé de ça, dit-il en montrant les différentes étapes du processus de création du paracétamol. Il avait passé trois heures à répéter des processus que personne ne comprenait, sauf mon grand frère. Ma petite sœur et moi avions trouvé ça tellement ennuyant!

Tu as un grand frere, demanda-t-elle en haussant les sourcils.

Un air sombre passa sur le visage de Bassam.

Oui.

Hajar sentit un changement d'atmosphere galcial. Qu'est-ce qu'elle avait bien pu dire pour susciter cette réaction ? Elle lui avait juste demandé s'il avait un grand frère !

— Qu'est-ce que tu veux étudier à l'université ? reprit-elle l'air de rien.

— Les relations internationales et ensuite le droit.

— Oh, wow, dit-elle. Très orienté sciences humaines.

— Oui, je suppose.

— Quelles matières étudies-tu ?

— Histoire, économie et littérature anglaise.

— Mon Dieu.

— Et toi, qu'est ce que tu veux étudier? reprit-il.

— Je ne sais pas... Mes parents veulent que j'étudie la médecine, mais je ne suis pas sûr...

— Oh, pourquoi tu ne veux pas le faire ?

— Je ne sais pas. Je pense que c'est trop épuisant émotionnellement et je préfère l'histoire et la littérature.

— Pourquoi tu ne le dis pas à tes parents ?

— C'est surtout mon père, ma mère s'en fiche.

— Oh. Et, pourquoi tu ne le dis pas à ton père ?

— Je ne sais pas. Pour leur faire plaisir, je suppose. Ridat al-walidayn. Le contentement des parents, ajouta-t-elle, citant un des préceptes primordiaux de l'islam.

Bassam n'avait pas l'air convaincu par cette explication.

— Que ferais-tu s'il n'y avait aucune attente de la part des autres ? demanda-t-il.

Elle prit une minute pour réfléchir.

— J'étudierais probablement l'histoire ou l'histoire et la politique.

Il hocha la tête.

— Eh bien, ça a l'air intéressant. Tu devrais vraiment étudier l'histoire, je pense. Peu importe ce que disent tes parents. Être médecin, ce n'est pas si facile. Tu sais, la veille de l'examen de physique du GCSE, j'ai décidé de faire du vélo sur la rue en pente de Pen-y-lan, je ne sais pas si tu vois laquelle?

Elle écarquilla les yeux, l'air horrifié.

— T'es sûr que t'es pas un peu fou ? s'écria-t-elle en pensant à la pente qui la forçait à tirer son vélo dès qu'elle sortait se balader avec son père.

— Donc, Ahmed, mon meilleur ami, et moi avons décidé de descendre cette route et, en gros, je suis tombé et je me suis cassé le poignet.

Hajar continue à le fixer en clignant des yeux.

— Mais les médecins à l'hôpital, c'était vraiment pas terrible. On a dû attendre des heures et le médecin m'avait conseillé de prendre du paracétamol et m'avait dit que ce n'était rien du tout et que ça allait guérir seul, s'esclaffa-t-il. En Syrie, les médecins n'étaient pas comme ça.

— Comment as-tu fait pour passer l'examen ?

— Ils ont dû me mettre dans une salle à part et j'ai passé l'examen avec un scribe. J'ai eu de la chance, c'était le dernier examen, donc c'était juste la deuxième épreuve de physique. J'ai fini par avoir un A, donc ça allait.

— Waw, dit-elle. J'ai eu un B, je crois.

— Cet été la, j'ai passé presque tout mon temps à jouer à un jeu vidéo, dit-il soudain. Je n'avais plus de téléphone, alors je prenais celui de mon père.

— Tu joues toujours ? demanda-t-elle.

— Non... À un moment, je me suis dit que je n'étais pas fait pour ça, tu sais... Notre temps est compté. Qu'est-ce que je raconterai à Dieu si Il me demande des comptes ? Que je jouais à des jeux vidéo ?!

Elle croisa son regard de nouveau avant de demander timidement :

— Est-ce que tu fais la prière ?

Il fit comme s'il n'en revenait pas qu'elle pose la question.

— Bien sûr. Wayloun lil-mousallin, al-ladina 'an salatihim sahoun. Malheur donc à ceux qui prient, tout en négligeant leur prière, cita-t-il directement du coran.

— Al-ladina hum youra'oun wa yamna'oun al-ma'oun. Ceux qui cherchent à être vus et refusent l'aide, continua automatiquement Hajar.

Quand elle finit le verset, elle vit les yeux de Bassam la fixer de nouveau. Elle ne s'était même pas rendu compte qu'elle le récitait.

— C'est vrai, dit-elle. Tu as raison.

Un petit silence s'ensuivit.

— Tu sais, mon premier téléphone, je l'ai gardé seulement deux mois, s'exclama Bassam.

— Vraiment, pourquoi ? demanda Hajar, surprise.

— Eh bien, j'avais vu une vidéo qui disait qu'il était imperméable, alors je l'ai testé dans l'eau à la plage et puis... en fait, ça ne marchait pas. Du coup, mon téléphone ne marchait plus. Tu peux imaginer combien de temps j'ai passé avec un sèche-cheveux au-dessus de mon téléphone neuf.

Hajar ricana, ce qui lui valut un regard intrigué de la fille aux cheveux violets.

— Ça, c'est complètement stupide !

Il fit encore sa moue mi-fâchée, mi-amusée, et elle rigola encore plus.

Puis ils entendirent la cloche sonner.

— Je vais devoir y aller, je pense, dit-il.

Elle entendit le regret dans sa voix. Comme s'il ne voulait pas la quitter si tôt.

— Je peux t'accompagner jusqu'à ta classe.

— Tu es sûre ? dit-il.

— Oui, bien sûr. Je n'ai pas de leçon, moi.

Il saisit son sac et elle le suivit dans le couloir, descendant les escaliers. Elle aimait la façon dont ils marchaient ensemble à travers l'école. Comme un couple. Pourtant, son poids restait toujours cette chose dont elle avait honte. Comment pouvait-il marcher à ses côtés sans prendre en considération la manière dont les gens les percevaient ?

Peut-être qu'il n'en a rien à faire du regard des gens. Il a fui une guerre.

Elle avait l'impression qu'elle pourrait en parler à Bassam, de toutes les manières dont les gens l'avaient insultée à cause de son poids, de toutes les fois où elle s'était sentie mal. Elle sentait qu'il comprendrait.

Il l'attendit en bas de la cage d'escalier. Elle le rejoignit et, puis de nulle part, il remarqua :

— Tu es une fille religieuse.

Hajar lui jeta coup d'œil. Où voulait-il en venir ?

— C'est une image que les gens ont de moi parce que je porte le voile. Mais en réalité... je galère beaucoup. Peut-être que tu pourrais m'aider.

Elle hésita.

— J'ai tout le temps l'impression d'être une hypocrite, dit-elle. Que ma foi est faible.

— Regarde l'immeuble là-bas, tu le vois ?

— Où veux-tu en venir ?

— Regarde juste l'immeuble. Tu le vois ?

— Oui, admit-elle d'un ton réticent.

— Est-ce que tu peux voir ce qu'il y a derrière ? demanda-t-il.

— Qu'est-ce que ces questions encore ? Où veux-tu en venir ?

— Juste réponds.

— Non, bien sûr que je ne peux pas.

— Dieu, Lui, peut savoir d'un seul coup ce qui se passe ici, ce qu'on dit, et voir ce qu'il y a derrière l'immeuble, d'un seul coup. La grandeur de Dieu est bien plus grande et puissante que notre cerveau, qui ne peut même pas percevoir ce qui se cache derrière un simple immeuble.

Hajar resta abasourdie par cette réponse, qu'elle médita quelques instants. D'où sortait-il ces exemples, lui ?
Pour une fois, Bassam laissa le silence s'installer.

Ils arrivèrent enfin devant le bloc de mathématiques.

— On se reverra, dit-il, hésitant à la quitter. Pense à faire Al-Asr avant 16 heures, ajouta-t-il avec un air faussement sévère.

— Je ne prie pas, déclara-t-elle alors, espiègle, cherchant une réaction dans ses yeux marron.

— Oh.

Il s'arrêta, un air surpris s'afficha sur son visage quelques secondes avant qu'il ne dise :

— Oh... C'est bon, j'ai compris, dit-il.

— Qu'est-ce que tu as compris ? demanda Hajar, qui se demandait s'il avait compris qu'elle avait ses règles ou autre chose.

— J'ai très bien compris, dit-il en s'avançant dans le couloir, continuant à marcher.

— Mais quoi ? dit-elle en laissant échapper un rire mal-assure.

— J'ai compris, répéta-t-il finalement, en lui jetant un dernier regard espiègle avant de rentrer dans sa classe d'anglais.

C'est alors qu'un prof, qui sortait d'une classe de mathématiques, avisa Hajar :

— Arrêtez de faire du bruit dans les couloirs ! Vous devriez être en classe. Ca fait dix minutes que les cours ont commencé.

Hajar s'excusa avant de rebrousser chemin rapidement. Cela expliquait pourquoi les couloirs étaient aussi déserts.

Bassam détestait être en retard. Il n'avait pas fait une seule remarque.

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