Chapitre 15 - Où étais-tu pendant tout ce temps

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«C'est l'histoire de chaque étranger, un amour à la fois proche et lointain.

Où étais-tu pendant tout ce temps ?

J'ai parcouru le monde à ta recherche et je ne t'ai trouvé nulle part.

Pourquoi ne t'ai-je pas connu il y a longtemps ?

Je t'aurais donné mon cœur et plus encore...

Je t'ai peut-être vue dans la rue, et tu m'as ignoré comme on ignore un étranger...»

— Où étais-tu pendant tout ce temps de Yazan Haifawi

Hajar suivit Bassam jusqu'au parc cet après-midi-là. Elle remarqua les branches d'arbres qui commençaient à fleurir, les jonquilles qui ornaient les parterres pour le Dewi Sant, le 1ᵉʳ mars, fête du saint patron du pays de Galles.

Elle l'observait, lui aussi. Ses gestes fébriles, ses épaules un peu avachies, sa silhouette. À quoi pouvait bien ressembler son corps sous tout ce tissu ? À quoi ressemblaient ses bras, ses jambes ? Elle aurait aimé le voir à la plage, juste pour le savoir.

— On va s'installer là, si tu veux, dit Bassam en lui indiquant deux balançoires.

— J'aime tellement les balançoires ! s'écria-t-elle avant de prendre place.

Quand elle s'assit, elle sentit le ressort de la balançoire grincer. Était-elle trop lourde ? Elle essaya de répartir son poids avant de décider que ça devrait aller. Elle jeta un coup d'œil vers Bassam pour voir s'il avait remarqué. Il ne fit aucun commentaire, et d'une certaine manière, elle lui en fut très reconnaissante.

Ils s'assirent et un silence s'installa alors que Hajar tentait de se balancer. Elle remarqua que Bassam, lui, ne bougeait presque pas sur sa balançoire. Il fixait un point dans le lointain.

— J'avais un frère avant la guerre. Mon grand frère... Son nom, c'était Muhannad.

Hajar ralentit sa balançoire.

— C'est lui qui m'aidait avec mes devoirs de chimie. J'étais jaloux de lui, de toute l'attention qu'on lui portait, de tout le temps qu'il passait avec notre père... mais je l'admirais trop pour qu'aucun ressentiment ne dure longtemps.

Elle observa ses yeux marron clair, son regard quasiment flou, puis se détourna, lui donnant l'espace pour en révéler plus.

Elle l'entendit prendre une inspiration.

— Parfois, j'ai du mal à me rappeler son visage, c'est comme si ses traits s'estompaient, dit-il. Je m'en veux pour ça.

Dans le silence seulement troublé par le souffle du vent entre les feuilles, il y avait une intimité qu'elle n'avait jamais ressentie.

Une fille en pyjama, un paquet de chips à la main, s'approcha d'eux alors qu'ils étaient assis sur les balançoires du parc.

— Tu la connais ? murmura Hajar.

— Quoi ? dit Bassam en tournant la tête.

— Oh... oui, dit-il en baissant la voix. C'est ma sœur.

Shireen s'approcha d'eux, un large sourire aux lèvres.

— Alors, ça drague ? dit-elle en dialecte syrien. J'ai l'impression d'interrompre quelque chose là entre vous deux, dit-elle en leur jettant un regard soupçonneux.

Bassam ne répondit pas.

— Non, c'est juste une amie de l'école.

Shireen rigola.

— Une amie de l'école, oui... Et, dites-moi, vous faites des devoirs ?

Elle rit de nouveau.

— Si mon père tombe sur vous deux, vous êtes cuits ! ajouta-t-elle en étouffant un nouveau rire.

Tout le sang quitta le visage de Hajar.

— Il est dans le coin ? demanda-t-elle, les yeux écarquillés par la frayeur.

— Non, non, ne t'inquiète pas. Mais, à ta place, je ne risquerais pas autant pour un garçon. Surtout un garçon comme mon frère...

— Il n'est pas si mal..., dit Hajar en lui jetant un regard en biais.

Mais, bon, je dois y aller, ajouta-t-elle en saisissant son sac d'école qui traînait par terre. Si je rentre trop tard, mes parents vont se poser des questions.

— Ou ton frère, ajouta Shireen.

Puis, avec un sourire malicieux :

— Il est vachement beau gosse d'ailleurs ! Comment il s'appelle, déjà ?

— Youssef ? demanda Hajar.

— Lui-même, répondit Shireen.

— Eh, de quoi tu parles ? dit soudainement Bassam en lui donnant un coup de coude. Depuis quand tu t'intéresses aux garçons comme ça !

— Et alors ? Je peux pas apprécier la beauté que Dieu a créée quand je la vois ? En plus, je viens de te surprendre avec ta petite copine, monsieur le religieux, alors je vois pas de quoi tu parles...

Bassam afficha un air incrédule alors que Hajar s'éclipsait.

— Oui, oui, je sais que c'est ta petite copine, pas besoin de me faire des cachotteries. Même si vous n'êtes pas en couple !

Bassam sourit en réprimant un rire.

— Et alors, comment tu la trouves ? demanda-t-il alors qu'ils marchaient en direction de chez eux.

— Ma future belle-sœur ? dit Shireen en enfournant une grosse poignée de chips dans sa bouche. Hum... elle est jolie, elle a ça pour elle.

— Mais encore ?

— Je ne sais pas, je ne la connais pas, mais elle semble gentille.

Sur le chemin du retour, Bassam essaya de réprimer le sourire qui ne cessait d'envahir ses lèvres. C'était un peu gênant, la façon dont Shireen les avait surpris. Il se tourna vers elle.

— Tu ne vas rien dire à papa, pas vrai ?

— Je sais pas... Laisse-moi réfléchir. Est-ce que j'ai envie de dormir tranquille ce soir ou d'entendre des cris et des gémissements ? Je penche pour la première option. J'aime la tranquillité.

Il sourit.

— Merci, dit-il.

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