Chapitre 16 - Chez Hajar
HAJAR
Il n'y avait pas un bruit dans la demeure.
Hajar était assise à son bureau, son manuel de chimie grand ouvert. Elle ne s'était pas recouchée après la prière du matin. Cela faisait une heure et demie qu'elle essayait de maintenir sa concentration au-dessus des problèmes de thermodynamique. Elle referma finalement "Calculations in A Level Chemistry" sur ses feuilles raturées avec un soupir.
Cela faisait une heure et demie qu'elle avait chaque question fausse, problème après problème.
Ce n'est pas possible, pensa-t-elle en se levant brusquement, c'est comme si ça n'avait aucun sens ! Elle avait choisi de ne pas étudier les mathématiques pour une raison !
Elle sursauta quand l'alarme qui marquait sa séance de travail s'enclencha, avant de désactiver la pause de cinq minutes.
Tu ne t'es même pas concentrée.
En rangeant son manuel, elle remarqua le Coran qu'elle avait mis sur son bureau la veille.
Son cœur fit un bond dans sa poitrine tandis qu'elle l'ouvrait.
C'était lui, le Coran que Bassam aimait tant.
Elle l'ouvrit à la dernière page qu'elle se souvenait avoir apprise des années auparavant, et commença à lire, trébuchant, sur les mots qu'elle se souvenait connaître mais qu'elle avait maintenant oubliés. Quand elle se décourageait, l'image de Bassam l'observant la faisait aller de l'avant.
Elle reposa finalement le Coran sur sa commode, un sourire qu'elle n'arrivait pas à masquer aux levres.
Ses pas firent trembler les marches en bois particulièrement moulues de l'escalier sous la moquette brunâtre.
Le bruit résonna dans le silence environnant. Ses petits frères faisaient un tel boucan d'habitude que le vide de la salle à manger était presque troublant. C'était comme si le fantôme des séries turques, des cris de son père au téléphone et des chamailleries de ses frères l'observaient en silence.
Elle se dirigea vers la cuisine, cherchant de quoi faire une omelette.
Quand elle fut enfin attablée devant un sandwich et un verre de thé, elle entendit de nouveau un grincement dans les escaliers. Elle ferma les yeux, anticipant le pire.
— Tu peux m'en faire un ? vint enfin la voix plaintive.
Elle leva les yeux au ciel avant de se lever à contrecœur.
Elle cassa l'œuf, sentant le liquide visqueux collé à ses doigts alors que Youssef marmonnait dans son dos:
— Hum, ça a l'air bon, ça ! C'est pour moi ?
Elle serra la mâchoire, l'ignorant, avant qu'il réitère sa demande.
— Dégage, déclara-t-elle en le poussant. Fais-toi à manger toi-même si tu as faim. Je suis pas ta boniche.
Quand elle fut de retour à son sandwich, qui avait refroidi, sa frustration était à son comble.
Quand ses parents furent enfin levés, elle se retrouva à leur cuisiner une omelette chacun. Les coquilles d'œufs s'entassaient sur le plan de travail. Les assiettes enduites d'huile qui envahissaient la cuisine lui procuraient une sensation de frustration accrue. Elle n'avait le contrôle sur rien. Elle devait faire ce qu'on lui disait. Et elle en avait assez.
Alors que les deux œufs couinaient entre grésillements et crépitements, entretenant presque une conversation avec l'huile chaude, elle imagina, la spatule à la main, un appartement loin. Un havre de paix où elle pourrait poser ses crèmes et ses shampoings sans les retrouver à moitié vides la semaine suivante... Personne ne pourrait la forcer à faire un petit-déjeuner, et elle pourrait rester dans son bazar des jours de suite sans le moindre jugement.
Elle imaginait des murs blancs, une grande chambre à elle toute seule.
Elle pourrait s'asseoir dans le salon sans mettre de bruit blanc à fond dans ses écouteurs.
Puis elle pensa à Bassam. Aurait-il droit d'y rentrer?
Occasionnellement, décida son imagination dans un de ces détours plaisants qu'elle peut faire quand tout est hypothétique.
Il ruinerait sa paix s'il y vivait.
Il avait cette façon de la drainer, de la vider, avec son bavardage incessant. À la fin d'une journée passée avec lui, elle était une coquille vide. Pourtant, loin de lui, la douleur de son absence formait un trou dans sa poitrine dont la cicatrice se ravivait dès qu'il lui manquait.
Alors qu'elle observait ses parents manger après les avoir servis, elle sentit la rancœur lui manger le cœur.
Ce n'était pas à elle de faire ça.
— Merci, je ne me sens pas très bien aujourd'hui, déclara sa mère.
Hajar jeta un coup d'œil à l'horloge qui indiquait 11 h 30.
Elle allait devoir cuisiner le déjeuner. Peut-être même le dîner.
Quand elle eut enfin terminé de faire la vaisselle du soir, elle éteignit la lumière jaunâtre de la cuisine avant de se diriger vers sa chambre dans l'obscurité. Elle remarqua un rai de lumière sous la porte de celle que Youssef et Ayoub partageaient.
Je vais enfin pouvoir lire et me reposer un peu, pensa-t-elle en s'installant sur son lit, cherchant quelque chose à regarder sur son fil youtube.
Alors qu'elle venait de se plonger dans un vlog d'une de ses influenceuses italiennes préférées, elle entendit un bruit provenant de sa porte avant que Youssef passe sa tête dans l'ouverture.
— Hé, tu veux savoir ce qui m'est arrivé à l'école? Tu dois promettre de ne rien dire.
— Économise ta salive, je veux pas savoir, dit-elle les yeux rivés sur son écran.
— Tu regardes encore tes trucs de maquillage moches?
Elle leva les yeux aux ciels.
— C'est quoi, t'es en mission spéciale pour me déranger?
— Nan mais écoute, mais tu dis rien à personne, hein, promets. Hier soir, après les cours, un des crétins de l'année au-dessus a attaqué Karim, tu sais, le gars libyen-algérien dans ma classe.
Hajar mit sa vidéo en pause avant de lever la tête.
— Du coup, je suis allé à son aide. Sauf que Karim s'est cassé et que je me suis retrouvé à être le seul à me battre avec l'autre gars. Ensuite, les profs sont arrivés et le gars ne voulait pas me lâcher ni arrêter de se battre. Du coup, forcément j'ai dû me défendre. On a été suspendus trois jours tous les deux. Ils vont sûrement appeler papa lundi et je ne sais pas ce qu'il va faire.
— Et Karim n'a pas été suspendu ?
— Non. C'est vraiment un petit connard, marmonna-t-il entre ses dents. Je suis venu l'aider et lui il m'abandonne. Ça n'existe pas l'amitié de toute façon. C'est chacun pour soi. Plus jamais, je lui parle. Mais maintenant je ne sais pas quoi faire avec papa.
— Il va sûrement s'énerver sur le moment que tu te sois mis dans des problèmes, mais en fin de compte ce n'est pas ta faute. T'as essayé d'aider ton ami et ça s'est retourné contre toi, t'as rien fait de mal.
— J'ai envie de lui casser la gueule à ce Karim.
— Mais dans ce cas-là tu vas te mettre encore plus dans la mouise. Essaie de faire profil bas.
— Tu vas pas dire à papa, hein?
— De quoi?
— Ce que je t'ai dit, là.
— Il va le savoir bien assez tôt sans que j'aie besoin de lui dire.
Youssef serra les poings, le visage contorsionné dans une grimace de colère.
— J'ai envie de lui casser la gueule, répéta-t-il en quittant la pièce.
— Au moins ça te fait trois jours de repos, lui rappela-t-elle.
Elle s'était remise à regarder sa vidéo quand elle entendit la porte de la chambre de ses parents s'ouvrir et des pas lourds faire grincer le parquet.
— De quoi tu parlais avec Youssef? chuchota son père dans l'entrebâillement de sa porte.
— Rien, dit-elle calmement.
— Je l'ai entendu dire qu'il voulait casser la gueule de quelqu'un? Comment ça?
— Rien, il est juste fâché contre un gars à l'école.
— Okay, dit-il en continuant son chemin vers les escaliers dans son short couvert de tâches de javel et de peinture.
Elle n'avait pas appris ses définitions de chimie et de biologie, réalisa-t-elle en refermant sa porte derrière lui.
Elle réviserait demain matin...
On en demandait pas autant de Youssef. Pourtant il trouvait quand même un moyen de s'attirer des ennuis. Elle soupira une dernière fois en fermant ses paupières alourdies.

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