Chapitre 18 - Oublions le temps

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HAJAR

Elle était en retard. Hajar jeta un dernier coup d'œil à son téléphone avant de monter rapidement les marches de l'escalier qui menait à sa leçon d'histoire, son badge encore entre les mains.

Tout le monde allait déjà être en classe. Elle prit une grosse inspiration avant de pousser la porte de la classe.
Elle s'excuserait avant d'aller se faufiler vers sa place près de la fenêtre le plus discrètement possible.

Ses yeux durent s'ajuster à l'obscurité quand elle poussa la porte. Il n'y avait personne. Elle alluma la lumière avant de scruter les tables vides et les rideaux encore fermés.

Elle s'assit sur l'une des tables. Y avait-il eu un changement de pièce pour le cours dont elle n'était pas au courant ?

La notification de Google Classroom l'avertit : le professeur d'histoire était absent aujourd'hui.

C'était bien la peine de se presser, soupira-t-elle.

Il avait donné de la lecture à faire et des questions à répondre au lieu des deux heures d'histoire qu'ils avaient ce matin-là. C'était son seul cours de la journée. Elle pouvait rentrer chez elle. Ça valait bien la peine de se lever tôt et de se préparer.

Elle dévala les escaliers de nouveau pour aller signer son absence à l'aide de son badge. Dans le hall, elle tomba nez à nez avec Bassam.

— On n'a pas cours aujourd'hui, déclara-t-elle.

— Ouais, j'ai vu ça. J'allais sortir m'acheter un truc, tu veux venir avec moi ?

Hajar sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Jamais un garçon ne lui avait demandé de sortir avec elle.

— Ouais, pourquoi pas. Où est-ce que tu veux aller ?

— Je ne sais pas, on pourrait aller faire un tour...

— Tu reviens à l'école après ? demanda-t-elle en tapant son badge.

— Oui, j'ai trois cours cet après-midi.

— C'est une journée chargée pour toi aujourd'hui, remarqua-t-elle.

— Ouais, le matin libre était vraiment le bienvenu, sans mentir.

— Tu n'as pas des trucs à étudier ? demanda-t-elle en poussant la porte de l'école avant d'arriver dans la cour.

— En vrai, si, mais je suis pas trop d'humeur là, c'est jeudi, je suis crevé. Je veux aller faire un tour avec toi.

Hajar se sentit presque fondre à ces paroles. Il la voulait vraiment. Quelqu'un voulait vraiment d'elle.

— Où est-ce que tu veux aller ? demanda-t-elle après quelques pas dehors.

— Je voudrais aller à Bute Park, t'en penses quoi ?

— Ça me va.

Le sentiment de liberté qui l'étreignait était impossible à décrire. C'était comme si le vent qui fouettait son visage en cette matinée de printemps emportait avec lui toutes les restrictions qui lui avaient jamais été imposées. Elle était libre.

Consciente de chaque mouvement que faisait Bassam à ses côtés, elle détailla sa tenue. Son long manteau marron lui allait bien. Il mettait en valeur ses épaules et sa silhouette longiligne. Son écharpe, elle aussi, lui conférait ce petit air élégant qu'elle aimait tant.

Il est tellement attirant, pensa-t-elle avant de se concentrer sur les immeubles du centre-ville dont ils s'approchaient.

— Tu voulais pas acheter quelque chose ? lui demanda-t-elle.

— Il y a un petit café à l'intérieur du parc. On pourrait manger quelque chose.

Hajar se sentit distraite tout à coup. Elle n'avait pas d'argent sur elle. Elle lui dirait qu'elle ne prendrait rien, comme elle le faisait souvent quand elle sortait avec ses amies. Elle n'avait pas faim de toute façon.

Alors qu'ils s'approchaient de l'entrée du parc, Bassam lui indiqua le petit café.

— Tu préfères un chocolat chaud ou un café ? lui demanda-t-il.

— Ne t'inquiète pas, je n'ai pas très faim, je ne prendrai rien.

— Quoi ? Mais non, ça ne se fait pas ! Je t'ai traînée jusqu'ici, il faut au moins que je t'achète quelque chose !

— Mais non, t'inquiète pas pour moi...

— Si, si ! Je ne te laisse pas le choix, tu prendras au moins un café noir ! Alors, qu'est-ce que tu préfères ?

— J'aime bien les chocolats chauds, dit-elle timidement.

— Je prendrai la même chose alors, dit-il. Tu veux une viennoiserie ou quelque chose ?

— Non, ça va, j'ai déjà mangé ce matin.

— D'accord, dit-il.

— Assieds-toi là, dit-il en désignant une des chaises devant le petit café, je vais commander. Ou bien tu préfères qu'on mange à l'intérieur ?

— On pourrait prendre la commande et aller plus loin dans le parc, suggéra-t-elle.

Il revint quelques minutes plus tard avec la commande.

— Voilà, un chocolat chaud pour madame.

— Merci, c'est très gentil.

— Tu veux qu'on aille plus loin dans le parc ? Près de la rivière ?

— Pourquoi pas ? dit-elle avant de le suivre.

Ils finirent par s'asseoir sur l'herbe de la rive. Hajar fut secrètement soulagée qu'il ait choisi un endroit aussi retiré et abrité par les arbres.

Elle pouvait au moins respirer sans penser que quelqu'un pourrait les découvrir.

— Quand j'étais petite, on allait se promener près d'une rivière comme celle-là, déclara Hajar. On faisait des pique-niques avec les amis de mon père et leurs enfants. J'avais tout le temps peur de tomber dans la rivière.

— À quoi ça ressemble, l'Italie ? demanda-t-il.

— Cela dépend des régions, mais en général il y a beaucoup de soleil, de verdure... Dans le nord, bien sûr, il fait moins beau. C'est un climat méditerranéen.

— Je suis allé à Lyon une année pour voir mon cousin et sa famille en France. Je n'ai jamais été en Italie. C'est marrant, quand tu parles de l'Italie, je pense à la Syrie. C'est vert, la Syrie. Pas désertique comme le Maroc. Tout le Maroc n'est pas désertique. Dans le nord, il y a beaucoup de verdure aussi. Parfois, on se croirait en Europe quand il pleut.

— J'aimerais visiter l'Italie un jour, dit-il en lui jetant un regard insistant.

— Vraiment ? dit-elle en ne brisant pas le contact.

C'était comme si elle pouvait ressentir les palpitations de son âme, le fond de sa pensée en fixant ses yeux. Elle jaugeait son honnêteté, mais elle perdait une partie d'elle-même qu'elle ne retrouverait jamais après avoir quitté son regard. La partie d'elle-même qui existait sans le connaître.

— Mais avec le passeport que j'ai, c'est pas trop possible.

— Ah ? Pourquoi ?

— Eh bien, je ne peux pas vraiment voyager avec mon passeport syrien. Quand on est syrien, c'est comme si tout le monde nous détestait. Les Turcs, les Libanais... Tout le monde est raciste.

— Tout le monde ne vous déteste pas parce que vous êtes syrien, quand même ?

— Si. Ou presque.

Hajar se sentit confuse. Elle n'avait jamais entendu parler de cela. Que voulait-il dire ?
Elle continua à boire son lait au chocolat avant de se lever.

— Tu veux qu'on marche le long du canal ?

— Bien sûr, dit-il en se relevant à son tour.

Elle lui tendit sa boisson pendant qu'il remettait sa veste. Étrangement, elle n'avait pas froid. Elle n'avait presque jamais froid, contrairement à Bassam.

Tu es frileux, pensa-t-elle amusée. Un détail auquel on ne pensait pas en voyant Bassam.

Ils marchèrent le long de la rivière, écoutant les petits clapotis de l'eau qui résonnaient dans le silence. Le parc était désert à cette heure de la matinée. C'était le milieu de la semaine après tout. Les mères promenant leurs enfants ou leurs animaux ne s'aventuraient pas de ce côté du parc marécageux, qui s'accommodait mal d'une poussette.

Ils étaient seuls. Les feuilles protectrices les cachaient des regards malencontreux. C'était comme s'ils étaient le dernier homme et la dernière femme sur terre.
Hajar avançait un pied devant l'autre dans la rosée. Le bout de ses baskets se mouillait légèrement. Le ciel bleu limpide était taché de quelques nuages légers.

Elle observait le barrage dont ils se rapprochaient, l'eau déferlant et les maisons pittoresques qui bordaient le parc se faisant plus proches.

— D'ailleurs, je ne t'ai pas demandé : dans quoi est-ce que ton père travaille ?

Hajar hésita un moment. Elle n'avait pas l'habitude qu'on lui pose cette question.

— Il travaille comme vigile, lâcha-t-elle finalement.

Les mots étaient lourds sur sa langue. Elle guetta sa réaction. Que pensait-il ?

— D'accord, dit-il.

— Et toi, dans quoi travaille ton père ? lui demanda-t-elle avec curiosité.

—- Il ne peut pas travailler, comme on est réfugiés.

— Vraiment même avec ses diplômes ? dit-elle d'un ton douteux.

— Nan, c'est pas possible pour lui.

La bourde, pensa-t-elle avant de se mordre les lèvres. Pourquoi posait-elle toujours les mauvaises questions au mauvais moment ? Et pourquoi insistait-elle autant.

— Regarde le barrage, finit-elle par dire. C'est tellement joli l'eau qui déferle comme ça.

— Combien de kilowatts tu penses que ça pourrait générer, toute cette eau ? lui demanda Bassam.

Surprise par la question, elle fronça légèrement les sourcils.

— Je n'en ai pas la moindre idée, avoua-t-elle finalement.

— Moi non plus, dit Bassam avant de rire à son tour.

— Je crois qu'on est arrivé à la fin du parc, dit Hajar en voyant le portail devant eux.

— Est-ce que tu veux qu'on fasse demi-tour ? Tu as cours à quelle heure ?

— À 13 h 00. Ouais, on devrait peut-être commencer à rentrer, dit-il en jetant un coup d'œil à son téléphone. Mais, on peut s'asseoir un peu sur un banc avant, si tu veux.

— D'accord, dit-elle avant de le rejoindre.

Quand elle s'assit à côté de lui, elle ressentit un sentiment d'apaisement la submerger. Elle se sentait en paix. C'était ce sentiment de paix intérieure qu'elle voulait dans la vie. Cette satisfaction. C'était ça, la vraie vie. Ce bonheur-là.

Il étendit le bras derrière sa tête, reposant son bras sur le dossier du banc.

Elle pensa qu'elle aurait seulement à basculer sa tête en arrière pour sentir les muscles de ses bras et se reposer sur lui. Pourtant, sa conscience le lui interdisait.

Tu ne peux pas avoir l'air aussi intéressée, aussi vulnérable...

Elle se demandait comment elle se sentirait si elle s'autorisait à être vulnérable devant Bassam, si elle posait sa tête sur son bras, si elle touchait sa main. Serait-ce agréable ? Qu'est-ce que cela changerait ? Elle aurait aimé ne pas ressentir cette culpabilité de tous les instants qui l'empêchait de suivre son instinct, elle aurait aimé s'en débarrasser... Pourtant, elle ne pouvait pas. Que se passerait-il s'il se passait entre eux plus que de simples regards ?

— Est-ce que... ça te dérange que je sois grosse ? demanda-t-elle.

Bassam tourna doucement la tête.

— Pourquoi est-ce que ça te dérange, toi, d'être grosse ?

Hajar fut prise au dépourvu. Elle ne s'attendait pas à ce que la question lui revienne au visage comme ça.

— On m'a toujours fait comprendre que ça me rendait indésirable, dit-elle. Dégoutante, même.

Le regard de Bassam se perdit un peu dans le vide. C'était comme si, pour un court instant, il était absent. Ses yeux retrouvèrent leur éclat quand il la fixa de nouveau, la regardant droit dans les yeux.

— Écoute-moi bien. Quand je te parle, Hajar, je parle à celle qu'il y a à l'intérieur, à ton âme, à qui tu es. Tes yeux, je les trouve ensorcelants. J'aime tes fossettes quand tu souris... Mais, celle qui m'importe vraiment, c'est celle que tu es au fond.

— Mais ça ne te dérange pas, dans la rue ? D'être vu avec une grosse ?

Il haussa les épaules.

— Je vais pas mentir... Au début, ouais, ça me faisait un peu flipper le regard des autres. Mais c'est juste... Je sais pas. Des restes de cette peur de passer pour un loser. Et puis... franchement, être avec toi, ça me fait me sentir... normal.

— Tu pourrais sortir avec une fille plus jolie, tu le sais ? dit Hajar en baissant les yeux.

L'expression de Bassam se durcit.

— Comment ça ? Qui a parlé de sortir ?

Il ne dit plus rien, et le silence qu'il avait l'habitude de briser devint pesant.

— Désolée, tenta Hajar. C'est juste que j'ai pas confiance en moi.

— Y a pas de quoi être désolée, répondit Bassam.

— Je ne veux pas te perdre, dit-elle comme un cri de détresse.

Les mots lui avaient échappé. Elle les avait pensées tellement de fois qu'ils étaient sortis tout seul.

Bassam tourna la tête, son attention captée.

— Comment ça ?

Hajar étreignait ses mains.

— Non, rien oublie.

— Comment ça, oublie ! Hajar! Parles-moi!

— J'ai jamais connu quelqu'un... Quelqu'un comme ca. Quelqu'un qui me comprend vraiment. Je veux pas perdre ce qu'on a. Je veux pas qu'on s'embrouille.

— Qu'est-ce que t'essaies de dire ?

Hajar baissa le regard sur ses mains et sur celles de Bassam. Elles étaient fortes, larges, pâles aussi. Ses longs doigts, ses ongles propres. Elle prêta attention à chaque détail. Chaque petit poil.

— Ça veut dire ce que j'ai dit. Que j'ai jamais rencontré quelqu'un comme toi, dit-elle en continuant à fixer sa bague.

Bassam baissa les yeux à son tour sur les mains de Hajar, fixant ses bracelets dorés.

— Moi non plus... Il marqua une pause et elle vit sa pomme d'Adam bouger dans sa gorge. Est-ce que tu veux venir avec moi faire un tour samedi ?

Hajar lui jeta un coup d'œil interrogatif.

— Ça dépend où ?

— Juste quelque part de calme, dans un café en ville, où on pourra se poser à l'abri des regards ?

Hajar sentit son cerveau bouillir. Une confusion intense la saisit. Elle ne voulait rien de plus que de passer plus de temps avec Bassam. Pourtant, que se passerait-il s'ils étaient surpris ? Elle ignorait quoi faire. Devait-elle lui en parler ? De cette peur de tous les instants qu'elle ressentait ? Ou bien peut-être qu'il en prendrait avantage ? Où est-ce qu'elle tracerait la limite de leur relation ? Quand devrait-elle lui dire? Non ? Et à ce moment-là, en serait-elle même capable ? Pourtant, chaque cellule de son corps voulait passer plus de temps avec Bassam. Chaque respiration la rapprochait de lui.

— D'accord, finit-elle par lâcher.

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