Chapitre 19 - Voilà

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"Je suis là, devant toi, toujours la même,

Oh, pourquoi est-ce encore toi que j'aime, que j'aime.

Tu es là, devant moi, toujours la même.

Oh, pourquoi ne puis-je pas te dire,

Je t'aime, je t'aime, je t'aime"

— Voilà de Françoise Hardy.

HAJAR

La salle commune était illuminée par la clarté printanière de cette matinée d'avril. Crue et chaude après les longs mois d'hiver, elle avait comme réveillé les élèves de leur longue hibernation académique. Les examens approchaient.

Tout le monde s'affairait, parlant fort, mangeant, s'interpellant. Certains s'efforçaient de se concentrer malgré tout. Attablé dans un coin, Bassam repositionna sa chaise sous lui avant de jeter un coup d'œil à Hajar, qui étudiait de l'autre côté de la table. Il essaya de se concentrer sur son stylo, observant sa mine bleue, avant de jeter à Hajar un nouveau regard. Elle fronçait légèrement les sourcils au-dessus de son travail.

— Pourquoi tu me regardes comme ça ? dit soudainement Hajar en levant les yeux vers lui.

— Comme quoi ? dit-il en relâchant les sourcils, qui — il venait de le sentir – étaient beaucoup trop levés.

— Comme si j'étais la huitième merveille du monde... Ou la dernière femme sur terre.

Il sourit légèrement avant de la fixer.

— Qui te dit que, pour moi, tu n'es pas les deux ?

Elle leva les yeux au ciel avant de baisser la tête de nouveau sur son travail.

— Tu étudies quoi ? dit-il en prenant son menton entre son pouce et son index.

Elle lui jeta un regard preste avant de baisser les yeux à nouveau.

— Je fais des annales de biologie.

Une boule de papier atterrit soudainement à côté de Hajar, qui la prit en jetant un regard de travers autour d'elle, avant de la rejeter en direction de sa provenance.

— T'arrives à te concentrer ?

— Ça va.

— Je peux changer de pièce si tu veux, dit-il en baissant les yeux.

— Non... Mais, peut-être essaie d'étudier toi aussi.

— T'inquiète pas, je ne vais plus te déranger, dit-il en faisant tourner son stylo entre ses doigts.

— Allez, Bassam, concentre-toi ! dit-il avant de baisser la tête sur son essai d'économie.

Elle étouffa un rire en secouant la tête.

***

— En fait, dit-elle en relevant la tête quelques minutes plus tard, il y a vraiment trop de bruit. Je n'arrive plus à étudier. Peut-être qu'on pourrait faire une petite pause et aller dans un endroit plus calme avant le prochain cours.

Il acquiesça en rangeant ses cahiers.

— Tu veux aller où ?

— Je ne sais pas... Si on trouve une classe vide, peut-être, dit-elle en hissant son sac sur son épaule.

— Peut-être que la classe d'éco est vide, dit-il en passant devant elle.

Elle ne put s'empêcher de sourire quand elle fut sûre qu'il était parti.

Arrête de sourire bêtement, lui intima sa conscience.

Pourtant, elle ne pouvait pas étouffer ce sentiment de bonheur qu'elle ressentait. Ce sentiment d'être aimée... Enfin.

Est-ce que tu es le gars pour qui j'ai toujours prié ? pensa-t-elle en observant les classeurs qu'il avait laissés traîner sur la table. La façon dont il écrivait son prénom sur l'étiquette.

Les lettres légèrement séparées, un peu bancales. Elle se demandait à quoi ressemblerait son prénom écrit dans cette écriture. Elle imaginait la main de Bassam tracer son prénom. Avait-il déjà écrit son prénom quelque part ? Sans doute pas.

Elle ouvrit ses propres cahiers histoire qu'il ne la trouve pas penchée au-dessus de ses affaires.

Alors qu'elle attaquait le devoir d'histoire qui était dû à la prochaine séance, elle entendit la porte s'ouvrir.

Un sourire s'afficha sur ses lèvres malgré elle, ses yeux brillants d'enthousiasme. Elle ferma son cahier, incapable de se concentrer une minute de plus.

Il s'assit avant d'ouvrir le couvercle en plastique du gobelet qu'il avait ramené. Tu sais c'est quoi mon type de café préféré ? Le café arabe. Malheureusement, y en a pas ici.

— Comment est-ce que c'est différent du café normal ? dit-elle en plissant le nez.

— Le café arabe ? Ça a une couleur plus claire, presque verte. Attends, je vais te montrer une photo, dit-il en sortant son téléphone.

Elle l'observa en biais. La façon dont il était lui-même. Comment il était à l'aise, en paix à ses côtés. Elle trouvait son confort dans ce silence qui s'installait entre eux alors qu'il pianotait sur son téléphone. Il n'était pas gênant, loin de là. C'était comme si elle trouvait une partie d'elle-même dans ses silences. Dans le creux entre leurs deux corps. Dans la distance emplie de proximité qui les unissait.

Si je pouvais arrêter ce moment. Si je pouvais vivre une éternité suspendue dans ce creux. Si je ne devais rien vivre d'autre que cet apaisement...

Elle attardait son regard sur ses cheveux noirs légèrement brillants, pas lisses, mais pas crépus non plus, quelque part entre les deux. Elle fixait sa tempe, la courbe de ses sourcils épais.

Je ne veux oublier aucun détail de ton visage. Jamais.

Soudain un mouvement, il se retournait vers elle, lui tendant son téléphone.

— C'est à ça que ressemble le café arabe, déclara-t-il en lui montrant une image d'une cafetière arabe accompagnée de petits verres en porcelaine décorés d'armatures en fer, emplis d'un liquide jaunâtre translucide.

— C'est le meilleur café, déclara-t-il. Mieux que le café dégueulasse de la cafétéria, en tout cas, dit-il en buvant une gorgée. Tu sais, c'est très important, les intentions. Là, si je bois ce café avec l'intention d'avoir assez d'énergie pour aller prier la prière de l'après-midi... Boire ce café est même une bonne action.

— C'est vrai, dit Hajar en le regardant, fascinée.

— D'ailleurs, dit-il en la regardant, tu ne m'as pas dit comment tu trouves le changement avec la nouvelle école.

— Euh... Je ne saurais pas te dire vraiment. J'aimais bien avoir mes camarades et mes amies d'avant.

— Tu regrettes le changement ? dit-il en plongeant ses yeux dans les siens.

Le regrettait-elle ? Comment pouvait-elle le regretter alors qu'il rendait chaque jour plus lumineux, qu'il lui donnait une raison de travailler dur pour accomplir ses rêves tous les jours.

— Non... l'ambiance est assez cool ici.

— L'ambiance, haha. C'est un mot italien, ça ?

— Oui, haha, ça se dit en italien, dit-elle. Ambiente.

— Je me disais aussi. Ça sonne très français. Tu fais souvent ça ? Utiliser des mots de ta langue et les transformer un peu pour qu'ils fassent anglais ?

— Oui, rit-elle doucement. Tout le temps, en fait.

Il continua de boire son café à petites gorgées en regardant son téléphone, elle pensa au coût de l'iPhone de Bassam, du café qu'il venait d'acheter. Comment pouvait-il dépenser autant d'argent sur des choses qui n'étaient pas nécessaires ?

Elle ignorait quoi faire pour meubler le silence, pour apaiser la boule de nerfs qu'elle sentait s'emmêler de plus en plus à l'intérieur d'elle, la rendant fébrile. L'anxiété de ne pas savoir ce que Bassam pensait.

***

Quand la cloche sonna la récréation et que des élèves commencèrent à débarquer dans la classe où ils se trouvaient pour accéder aux casiers qui longeaient les murs, ils s'échappèrent, se retrouvant dans la cour de récréation.

— On a Histoire après, dit Bassam alors qu'ils étaient assis côte à côte sur un banc.

— Tu stresses pour les examens blancs ?

Hajar poussa un soupir avant de fixer ses ongles avec un intérêt exagéré.

— Je ne sais pas... à vrai dire. Je complexe énormément, j'ai peur de ne pas avoir d'assez bonnes notes.

— Mais non, je crois en toi, Hajar, dit-il en posant son regard chaleureux sur elle. Tu vas y arriver.

Hajar... Il n'avait jamais dit son nom. Jamais ainsi. Pourquoi sonnait-il différemment dans sa bouche ? Comme si personne ne l'avait jamais appelée par son prénom auparavant.

Elle peinait à le croire, pourtant elle ne dit rien. Il ne comprendrait pas cette constante peur qu'elle avait d'être inférieure. Il était si intelligent. Comment pourrait-il comprendre ?

— D'ailleurs... dit-il en lui souriant. J'ai quelque chose pour te remonter le moral.

Elle lui jeta un regard débordant d'interrogations, les sourcils légèrement froncés, alors qu'il sortait une lettre de sa poche.

— C'est pour toi, dit-il en détournant un peu le regard.

Elle la saisit en sentant le sang cogner dans son pouls, dans ses tempes. Elle osait à peine la toucher...

Il avait enfin pris la peine de lui répondre...

— Je suis désolé d'avoir pris aussi longtemps, je n'arrêtais pas de l'oublier. Chaque jour je me disais que j'allais te la donner et je l'oubliais à la maison.

Hajar ne put empêcher ses lèvres d'esquisser finalement un sourire.

La cloche sonna.

Il commença à se lever puis lui jeta un regard timide avant de se rasseoir.

— Et... Ça marche toujours pour samedi prochain? Tu sais... Notre sortie?

— Oui, dit-elle timidement, un air surpris sur le visage.

Oui...

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