Chapitre 21 - La plus heureuse
« Le bonheur que j'ai, il vient de toi
Et à côté de toi je suis heureuse et contente de tout.
J'ai quitté le monde entier pour toi
Et je partagerai avec toi, ton étreinte et ta place.
Et je te dis, ô mon bien-aimé, que je t'appartiens. »
— La plus heureuse de Elissa.
HAJAR
C'était la première fois qu'ils se voyaient dans un café, comme deux adultes... Il lui avait promis de trouver un endroit discret, qu'il aimait particulièrement.
— C'est un super restaurant turc et il y a moins de monde, surtout le midi, avait-il précisé.
« Saray », annonçait l'enseigne, blanc cassé sur fond bois. Ça lui allait.
Une fois dans le restaurant, elle s'enfonça dans l'arrière-salle avant de l'apercevoir. Sur le chemin, elle remarqua les décorations travaillées, les banquettes turquoises...
Elle sentit les yeux de Bassam briller d'un nouvel éclat quand ils se posèrent sur elle.
— Je t'ai attendue pour commander, annonça-t-il alors qu'elle prenait place en face de lui.
— Merci.
Il avait un air d'enfant appliqué sur le visage.
Elle posa son sac à main, ne pouvant empêcher un tremblement de saisir ses mains.
— Alors, tu n'as pas eu de difficultés pour venir ? demanda-t-il après avoir passé la commande.
— Non... J'ai dit que j'avais besoin de sortir prendre l'air. Ce qui n'était pas faux en soi, rajouta-t-elle en baissant les yeux.
— Tu es sûre que tout va bien ? dit-il en fixant sur elle un regard adouci par l'inquiétude.
Elle garda les yeux rivés sur sa tasse de café.
— C'est juste que...
— Oui ?
— Je ne sais pas comment t'expliquer, dit-elle en relevant la tête. J'ai peur.
— De quoi ?
— Toi, tu es un garçon, tu ne comprendrais pas !
— Comment ça ?
— Tu sais que mon père me tuerait s'il me trouvait là, lâcha-t-elle finalement.
Décontenancé, il la fixa.
— Oui.
Elle deglutit.
— Est-ce que ça te mettrait plus à l'aise si on se séparait maintenant ? demanda-t-il.
Elle inspira profondément.
— Je ne veux te forcer à rien, finit par dire Bassam doucement. Si tu n'es pas à l'aise avec moi...
— Ce n'est pas que je ne suis pas à l'aise... Le problème, justement, c'est ce qu'il y a entre nous... C'est beaucoup trop...
Bassam plongea son regard dans le sien.
— Beaucoup trop quoi ?
Hajar ne put détourner les yeux. Elle était complètement aspirée. Son âme avait quitté son corps pour se loger dans le sien.
— Tu sais bien.
Bassam baissa soudainement les yeux.
— Tu as raison, peut-être.
Puis, il releva les yeux vers elle.
— Nous ne faisons rien de mal, si ?
Elle se sentit tressaillir. Que devait-elle lui répondre ?
Ils furent interrompus par la serveuse qui ramenait leur commande.
Hajar s'empara du verre de thé, secrètement heureuse de la distraction.
— Le thé est plus foncé que le thé qu'on boit au Maroc, remarqua-t-elle. Plus rouge.
— Oui, c'est le thé turc.
— C'est la première fois que je goûte, dit-elle avant de prendre une gorgée et de grimacer, surprise par l'amertume.
Elle s'empara aussitôt du sucrier.
— Est-ce qu'en Syrie aussi on mange des baklavas ?
— Oui, bien sûr, on en a des spéciales qu'on appelle les chamia.
— Est-ce que c'est turc ou arabe du coup ?
Il sourit.
— C'est parce que la Syrie faisait partie de l'Empire Ottoman.
Il s'attaqua à sa part de baklava avant d'ajouter :
— Enfin, tu sais, la cuisine de ma mère reste la meilleure. Il faudra que tu la goûtes un jour.
Hajar baissa les yeux, surprise. Pensait-il vraiment ce qu'il venait de dire ?
Quand ils eurent terminé de manger, et qu'elle cherchait à essuyer ses doigts enduits de miel sirupeux, quelque chose dans l'attitude de Bassam attira son attention. Il gardait les yeux baissés sur son thé.
— Tu sais, il y a quelque chose que je ne t'ai pas dit, annonça-t-il.
Elle le fixa droit dans les yeux, son attention captée.
— Aujourd'hui, tu me vois mince, continua-t-il en fixant un point sur la table... Mais, je n'ai pas toujours été comme ça.
Hajar le fixa, intriguée.
— Quand on était en Jordanie... J'ai pris du poids. Beaucoup de poids. Je n'étais pas obèse mais j'étais un enfant... Bien potelé, on va dire.
Il croisa son regard.
— La façon dont les gens te regardent change quand tu perds. Quand tu deviens "beau" selon eux, tu reçois des remarques qui se veulent des compliments... C'est le jour et la nuit. Rappelle-toi toujours une chose que j'ai apprise, dit-il enfin. Personne ne t'aimera jamais autant que ta propre mère...
Hajar tourna sa cuillère dans sa tasse de thé.
Il prit soudain une inspiration et commença à déclamer un de ses nombreux poèmes en arabe :
"Ils disent que l'exil est une aube nouvelle,
Mais, je vois en lui la plaie la plus cruelle.
Je t'ai laissée, patrie, mais dans mes souvenirs,
Je foule chaque nuit tes ruelles en soupirs.
Ô Syrie, je crois vivre ailleurs, pourtant en vérité j'erre,
Car mon histoire sommeille au creux de ta terre,
Ô terre des miens, arrosée du sang des martyrs,
Je finirai un jour par te revenir."
— C'était dur, la guerre en Syrie, non ? lâcha finalement Hajar.
— Ce n'est pas une guerre, c'est une révolution, précisa Bassam.
Hajar hocha la tête. Elle était confuse. Tout le monde parlait toujours de guerre civile en Syrie. Pourquoi Bassam disait-il que c'était une révolution ?
Des centaines de questions lui brûlaient les lèvres, son ignorance se transformait en une gêne grandissante, quelque part entre ses côtes. Pourtant, elle laissa ses lèvres brûler. Elle ne voulait pas lui faire de mal...
— Parfois, je me surprends à penser que ceci n'aurait pas dû être ma vie, dit Bassam. Que j'aurais dû grandir avec les miens... Et puis... je me ressaisis. Je pense qu'il y a une raison transcendante, un destin qui m'a mené ici exactement. Pour que je te rencontre, peut-être, dit-il d'un air grave.
Hajar sentit une chaleur l'envahir. Cependant, l'heure était trop grave pour qu'elle paraisse gênée.
Il le pensait vraiment.
Tu as fait comment pour maigrir? lui demanda-t-elle au détour d'une ruelle vide. Elle voulait allonger la sortie, mais elle craignait d'être vue avec lui.
Il rit nerveusement.
— La puberté. Et aussi la salle. J'ai commencé à faire beaucoup de sport. À manger des protéines. Et j'ai perdu.
— Gym bro, déclara-t-elle en lui jetant un regard espiègle.
— Ou bien tu peux arrêter de manger aussi, reprit-elle sur un ton plus sérieux.
— C'est impossible de survivre.
— Si.
Il lui jeta un regard oblique. Une dague. Elle soutint son regard.
— Va falloir que tu m'expliques ce que tu veux dire. Je ne comprends pas.
Elle passa sa langue sur ses lèvres.
— Tu ne savais pas que la meilleure façon de maigrir, c'est de ne pas manger ?
— Oui, mais il y a un moment où... Tu dois manger si tu veux rester en vie.
Un sourire s'esquissa rapidement sur les lèvres de Hajar avant de disparaître dans un mordillement nerveux.
— Enfin. Si on mange exactement ce qu'il faut...
Cette fois-ci, le regard qu'il lui lança était plus prudent. Elle continua.
— Souvent, je mange peu. Très peu. Pourtant je ne perds pas. Elle détourna les yeux. Je t'envie. Je me demande comment tu as fait.
— Hajar, habibti, ma chérie.
Elle leva les sourcils sous le choc.
— Pardon. Je ne voulais pas être aussi direct. Mais Hajar, personne ne t'a demandé de perdre.
— Personne ne m'a demandé de perdre ? Tu es sérieux ? Sa voix s'éleva malgré elle.
— Tout le monde me fait comprendre que je devrais perdre. C'est dans les moqueries de mon frère sur mon corps de grosse vache. Tu sais ce qu'il a dit un jour ? Que j'avais des seins si gros que je devrais être une vache laitière !
Bassam secoua la tête.
— ... C'est dans la façon dont les gens ne s'assoient pas à côté de moi, comme s'il n'y avait pas assez de place. C'est dans la manière dont le médecin me parle de mon poids quand je parle de règles douloureuses. C'est tout ça, Bassam !
Sa voix se brisa.
— Et j'en ai marre...
Elle releva la tête vers lui mais ses yeux restèrent fixés sur une forme derrière lui, son corps figee.
— Ne me suis surtout pas, chuchota-t-elle. Ne crie pas mon nom. On ne se connait pas. La sortie a déjà assez duré comme ça.
Elle mit sa capuche et tourna soudainement la tête, revenant sur leurs pas et disparaissant dans une rue adjacente.
Quand Hajar eut laissé Bassam à quelques centaines de mètres, elle s'arrêta, hésitant à jeter un regard par-dessus son épaule. Elle tourna discrètement la tête. Il n'y avait personne.
Elle remarqua enfin sa respiration saccadée, et essaya de se calmer en plaquant une main sur sa bouche, tentant de se concentrer sur l'odeur familière de ses mains. Elle sentit des larmes brûler ses yeux.
Où allait-elle maintenant ?
Elle se trouva soudainement au parc. Celui où elle avait passé du temps avec Bassam après les cours. Elle s'assit sur un des bancs, essayant d'essuyer ses larmes, de calmer ses hoquetements silencieux.
Elle ne pouvait pas rentrer comme ça. Il fallait d'abord qu'elle se calme, pensa-t-elle en essuyant ses yeux.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda soudain une voix grave.
Elle sursauta en poussant un cri. Quand elle croisa le regard de Bassam, elle éclata en sanglots.
Une mine décomposée s'afficha sur le visage de Bassam qui resta raide, planté comme un piquet près du banc.
— Hajar ? Qu'est-ce qui t'arrive ? Pourquoi est-ce que tu es comme ça ?
Elle redoubla de sanglots.
Il l'observa un long moment, essayant de déchiffrer la situation.
— Je t'ai fait mal ? demanda-t-il avec hésitation.
Elle secoua la tête à travers ses larmes.
— J'ai juste peur, lâcha-t-elle entre deux pleurs.
— Peur de quoi ?
Elle renifla dans sa manche avant de prendre quelques inspirations.
— Tout à l'heure, j'ai vu quelqu'un qui ressemblait à mon père... Mais... Si un jour c'était lui, Bassam ? On ne peut pas continuer comme ça. Je ne peux plus te voir dehors.
Les bras de Bassam restèrent suspendus, se refermant sur le vide.
— Je suis désolé, Hajar. Je...
— Pars s'il te plait.
— Je ne veux pas te laisser en train de pleurer comme ça. Je.. C'est de ma faute.
Elle leva les yeux en secouant la tête.
Il poussa un soupir avant de se retourner, marchant vers la sortie du parc, lui jetant des regards par-dessus son épaule.

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