Chapitre 22 – Culpabilité
BASSAM
Cette nuit-là, le sommeil ne vint pas à Bassam. Chaque minute de la sortie se rejouait dans sa tete.
Son aveu, son poème, les commentaires de Hajar. La façon dont son voile marron drapait sur son épaule. La présence de son corps en face de lui.
Puis le choc. Hajar, ses yeux rouges. La peur qui avait fait trembler son corps alors qu'il tentait d'ignorer sa conscience qui lui hurlait de faire quelque chose. Est-ce qu'elle arrivait, elle, à dormir ce soir?
Il repensait à comment elle avait parlé de son père, des insultes de son frère. De cette partie d'elle-même, si sensible qu'elle avait osé lui confier... Son cœur se serra.
Et lui, il l'avait fait pleurer. Et pas seulement pleurer. Le bruit de ses sanglots le hantait presque.
"Si les yeux d'une femme pleurent sur un homme qui l'a opprimée, les anges le maudiront à chaque pas."
Il avait entendu un cheikh dire que cette citation attribuée à un compagnon du prophète était fausse, sans chaine de transmission qui prouvait son authenticité. Pourtant il ne pouvait s'empêcher d'y penser.
Il se retourna dans son lit, sentant la surface de l'oreiller moite.
Et s'il se trompait? Et s'il envoyait Hajar à sa perte ? Et si Dieu était en colère contre eux deux?
Soudain, il entendit un craquement près de la porte de sa chambre. Un grincement de porte avant que la tête de son père passe par l'embrasure dans un rai de lumière.
Un chuchotement se fit entendre dans la salle obscure:
— Bassam, tu dors?
Bassam garda les yeux fermés, le corps immobile.
Que penserait son père de lui s'il savait ?
HAJAR
Quand elle entra en cours d'histoire ce lundi matin-là, Hajar ne put s'empêcher d'éviter le regard de Bassam.
Elle l'avait vu devant sa classe d'économie, rigoler avec deux filles blondes. Et malgré elle, elle s'était sentie jalouse. Trahie. Pourquoi est-ce qu'il la mettait dans cet état, s'il pouvait juste sortir avec une fille dont les parents n'avaient aucun problème ? S'il pouvait trouver quelqu'un d'autre?
S'il voulait s'amuser.
Pourtant elle s'assit à côté de lui.
Il ne dit rien au début, concentré sur son travail. Puis il lui jeta un regard discret. Presque honteux.
— Je suis désolée pour samedi, dit-il finalement. Je n'avais pas prévu que ça se passe comme ça.
Elle déglutit avant de le regarder d'un air surpris.
— C'est pas à toi d'être désolé. C'est moi qui ai pas pu me controler.
Il la fixa, les mots ne lui venant pas.
— Dis pas ça, dit-il finalement avant de se baisser sur sa copie de nouveau.
— Tu es sûr que ça va? dit-il en levant la tête vers elle.
— Non, ne t'inquiète pas.
— Je me sens horriblement mal, tu sais... Pour ce que j'ai fait.
Hajar soupira.
— J'aurais pas dû accepter de sortir. C'est de ma faute.
Bassam serra les levres.
— Tout ce que je t'ai dit, je le pensais vraiment, ajouta-t-il après quelques minutes.
Le reste de la leçon passa dans un calme dont Hajar n'avait pas l'habitude, seulement interrompu par le froissement des feuilles. Pourtant elle ne pouvait s'empêcher de lui jeter des regards, se demandant à quoi il pouvait bien penser.
Puis elle observa Bassam se lever, partir. Elle sentit une pression dans sa cage thoracique sous l'effet de ce besoin intense de le suivre, de le retenir. La sensation d'abandon qui la saisit en le voyant s'éloigner sans se retourner.
— Eh! Attends-moi ! dit-elle en rangeant rapidement ses affaires.
Il ne l'avait pas entendue.
Elle baissa la tête sous le regard des autres élèves dont elle avait attiré l'attention. Son cœur s'alourdit, coula dans sa poitrine, comme une pierre lestant un cadavre dans l'eau d'un lac sans histoire.
La blessure de se sentir offerte, et en retour, d'être invisibilisée. Cette façon de s'exposer, en tant que fille dans un monde où il faut rester désirée mais jamais désirante, où montrer de l'intérêt est risqué, où tenter quelque chose peut vite te faire passer pour "trop collante".
Cela la bouffait à chaque fois qu'elle le quittait, cette paranoïa de se demander si la chaleur de ses yeux n'était pas artificielle, si elle avait raison de lui faire confiance et puis...
Que pensait-il vraiment au fond ? Ne lui arrivait-il pas de penser qu'elle était beaucoup trop facile à avoir...
Elle sentit soudain une douleur l'assaillir au niveau du bas-ventre. Elle se diffusait tel un cauchemar, s'emparant de tout son bassin, le dos comme le ventre, rendant ses pensées diffuses.
Merde, pensa-t-elle en se levant, saisie de vertige.
J'ai mes règles.
Elle marcha résolument vers les toilettes pour vérifier.
J'ai vraiment mes règles.
Elle entendit la cloche qui sonnait le début des cours sonner en fond.
Comment je fais pour rentrer à la maison avant que ça empire ?
Elle n'avait pas pris ses antidouleurs. Elle n'avait rien sur elle. Son regard s'attarda sur le papier toilette.
En arrivant au bureau de la réception, elle jeta un regard timide vers la fille qui parlait avec une des réceptionnistes. Quand la fille fut partie, elle s'avança.
— Je suis malade et je voudrais rentrer à la maison, dit-elle d'une traite.
La réceptionniste lui jeta un regard sceptique à travers ses lunettes à monture en corne. Hajar observa son carré blond qui commençait avec des racines argentées. Son fond de teint beige. Ses lèvres rose bonbon. Sa vision commençait à devenir floue alors qu'elle essayait de se concentrer sur le détail de son pendentif turquoise.
— De quoi ?
— J'ai mes règles.
— Tu as tes règles tous les mois... Ce n'est pas une raison d'absence valide. Toutes les filles ont leurs règles. Tu ne peux pas attendre la fin des cours et rentrer chez toi ?
Hajar sentit une immense frustration l'envahir, doublée du mal de tête et de la douleur sourde qu'elle sentait se développer dans son bas-ventre.
— Vous pouvez appeler mon père, s'il vous plait ? dit-elle en réunissant toute sa bonne volonté pour paraître calme.
— Pour tes règles ?
— Oui.
— Je peux te donner du paracétamol, comme ça tu peux repartir en cours si tu veux.
— Le paracétamol ne sert à rien dans mon cas. J'ai besoin de quelque chose de plus fort.
— Est-ce que tu as un certificat médical ?
— Non, souffla Hajar.
— Quel est ton nom ?
— Hajar Esslaoui.
— Numéro qui finit en 38?
— Oui.
— Lucy ! cria soudain la réceptionniste.
Les épaules de Hajar tressautèrent sous l'effet de la surprise.
La dénommée Lucy, une femme qui aurait presque pu passer pour le sosie de la première réceptionniste tellement leur maquillage était similaire, passa la tête par la porte de l'arrière de la réception.
— Ramène cette fille dans la salle d'attente extérieure. Son père va venir la chercher. Elle est malade.
La fille la guida vers la salle d'attente de la réception avant de lui demander d'une voix douce :
— Est-ce que tu as besoin de serviettes hygiéniques ? Je peux te donner un paquet si tu en as besoin. On en a plein à la réception.
Hajar remarqua l'odeur insupportable de vomi ainsi que la chaleur qui régnait dans la pièce. Où était-ce un caprice de son système nerveux trop sensible ?
Hajar acquiesça, balançant son buste d'avant en arrière, les poings serrés.
La fille revint avec un paquet emballé avant de s'exclamer.
— Jésus ! Tu es si pâle ! As-tu besoin de quelque chose d'autre ?
— Il se peut que... Comment disait-on vomir déjà ? Elle chercha le mot avec panique tandis que la fille de la réception la regardait avec ses grands yeux bleus interrogateurs. ... que je vomisse.
— C'est la première porte dans le couloir si tu te sens malade.
Quand elle vit finalement la voiture de son père se garer dans le parking, elle le rejoint, titubant presque.
— Ça va ma chérie ? dit-il en fronçant légèrement les sourcils quand elle ouvrit la porte de la voiture.
— Non. Ça ira mieux quand j'aurai pris mes médicaments et que j'aurai une bouillotte d'eau chaude.
Hajar jeta un coup d'œil reconnaissant à son père quand il démarra aussi vite qu'il put. Pourtant la peur qu'elle éprouvait en imaginant ce qui se passerait s'il découvrait l'existence de Bassam s'y mêla, nouant son estomac.
Elle flexa les muscles de son pied, essayant de se distraire de la douleur lancinante qui lui donnait envie d'anéantir toutes ses chances de procréer à jamais.
Bassam allait se demander où elle était passée.
C'était le dernier de ses soucis.
Il allait peut-être s'inquiéter. Cependant, c'était lui qui n'avait pas entendu quand elle l'avait appelé.
Bassam, où es-tu quand j'ai besoin de toi?
Mais la douleur qu'elle avait essayé de distraire réclamait l'attention qui lui était dûe.
Chaque virage lui faisait l'effet d'un couteau enfoncé en elle.

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