Chapitre 23 - La pièce oubliée
HAJAR
Le silence de la pièce était seulement perturbé par le bruit des froissements de feuilles. Les rayons de soleil éclairaient les rangées de tables doubles. Le couple assis au milieu de la pièce se faisait face, penché sur des cahiers.
— Je n'en peux plus de l'économie, dit Bassam, brisant le silence.
Hajar l'observa se lever, puis arpenter la classe vide en balançant ses bras d'avant en arrière.
Il poussa soudainement un bruit d'exclamation.
Au fond de la classe, Bassam se hissait sur la pointe des pieds pour atteindre quelque chose au-dessus des longs casiers.
— Qu'est-ce que tu fais?
Il revint vers la table, une boîte dans les mains et un immense sourire sur la figure.
— Tu sais jouer aux échecs ?
Hajar ne put empêcher un sourire incrédule de s'esquisser sur ses lèvres. D'où sortait-il des idées pareilles ?
— On était pas censé étudier ?
— On peut faire une pause peut-être?
Elle l'observa sortir le boîtier du carton et disposer les pions sur les cases.
— Tu joues ?
— D'accord, fit-elle en rangeant les cahiers devant elle sur la table.
— Prends les blancs, offrit-il.
— Est-ce que c'est pour te rassurer au cas où tu perds ?
— Non, je ne perdrais pas, inshallah.
Hajar étouffa un rire.
— Tu aurais peur de perdre contre une femme ?
— Non, mais...
— Mais ?
— C'est difficile en tant qu'homme arabe d'admettre avoir perdu contre une femme.
— Tu penses que la culture arabo-musulmane fait des hommes qui ne conçoivent pas de perdre devant les femmes ?
— Non, pas l'Islam. En Islam, il faut agir avec humilité.
Ils commencèrent à jouer. Hajar ressentit un pic d'adrénaline quand il saisit son premier cheval. Il savait peut-être mieux jouer qu'elle, mais elle allait lui montrer de quoi elle était faite.
Alors qu'elle saisissait un de ses pions, il brisa le silence d'une voix hésitante.
— Si tu regardes en Islam, il y a l'exemple de Omar ibn Al-Khattab. Un jour, une femme qui l'écoutait parler corrigea un de ses propos. Et devant tous, peu importe le fait que ce soit une femme, il a admis son erreur. Ensuite, il a pleuré. Je ne me crois pas supérieur à Omar.
— Pleures-tu souvent ?
Bassam croisa soudain son regard avec une intensité qui la troubla.
— Non, je n'aime pas pleurer.
— Tu ne pleures jamais ?
Il prit une inspiration.
— Je pleure parfois en lisant le Coran.
Hajar hocha la tête.
Elle prit un de ses pions avant d'essayer de se raviser. C'était trop tard. Il avait déjà rabattu son cheval sur son fou.
Un cri de frustration lui échappa.
— Non, je voulais pas faire ça. Est-ce qu'on peut annuler ce coup ? Je n'avais pas encore complètement posé mon pion !
Un sourire s'afficha sur les lèvres de Bassam.
— Vraiment ? dit-il, un sourire moqueur sur les lèvres. T'as peur que je gagne, avoue ?
— Non, ça ne compte pas, continua-t-elle.
Trois pièces de couleur blanche s'alignaient déjà de son côté de la table. Elle ne pouvait pas le laisser gagner.
— Ça fait trois tours que j'attends de l'abattre, celui-là. Je trouve que ça compte.
Elle leva les yeux aux ciels.
— Bon, je ne joue plus alors, dit-elle en se levant.
Bassam l'observa, choqué, comme s'il découvrait une facette de Hajar qu'il n'avait jamais vu.
— Quoi ? demanda Hajar en détournant les yeux.
— Pourquoi est-ce que tu fuis dès que tu te sens vulnérable ? Je ne pensais pas que tu abandonnais aussi facilement.
Hajar pinça les lèvres.
— Tu vas partir, maintenant ? continua-t-il.
Hajar ferma son poing sur la dernière pièce noire qu'elle avait prise de l'échiquier, essayant de réduire le tremblement de ses mains.
Elle se concentra sur la poitrine de Bassam qui montait et descendait à travers son T-shirt. Au même rythme que la sienne.
Il se leva soudain.
— Tu ne veux pas me dire ?
Elle déglutit, les mots coincés dans sa gorge. Elle n'avait rien à dire.
Elle sentit les palpitations de son cœur plus fortes dans sa poitrine alors qu'il s'pprochait.
— Je ne sais pas, lâcha-t-elle.
Sa tête lui hurlait de reculer mais son cœur, lui, y trouvait son aise.
Hajar garda ses yeux fixés sur ceux de Bassam. Une peur sourde serrait des entrailles. Peur de Bassam. Peur de ce que son esprit lui dictait. Peur de ce qu'ils pourraient faire, s'ils se mettaient d'accord. Qu'en penserait son père ?
— Il y a quelque chose qui m'a gênée avec toi pendant longtemps, laissa-t-elle échapper. Tu sais que tu parles du Coran et de la religion et que tu connais tant de choses sur la littérature arabe et les poèmes... Mais je me suis toujours demandé pourquoi un mec religieux comme toi passait autant de temps avec une fille comme moi. Je veux dire... Ne devrais-tu pas essayer d'éviter de passer du temps avec des filles ?
Bassam savait que chaque mot qu'il dirait pouvait la perdre. Mais se taire, c'était peut-être pire.
— Mais je ne sais pas, tu es musulmane... Ce n'est pas exactement comme si je comptais profiter de toi et après t'abandonner... Tu es comme ma sœur en Islam.
— Ah bien, merci ! Heureuse de savoir ça ! Elle marqua une pause. Si on part de cette logique, tes parents sont aussi frère et sœur en islam, tu sais. Ça ne les a pas empêchés de se marier et de t'avoir. On est autant frère et sœur que tes parents.
Il la regarda interdit.
— Oui mais je veux dire... Tu mets le voile aussi... Ce n'est pas un péché de te regarder. Et en plus. Eh bien voilà. Mes parents se sont mariés... Ça voudrait dire que normalement...
— Normalement quoi ?
— Normalement on pourrait être ensemble, c'est ça que je veux dire.
— Ça, ce serait si on était mariés.
— Eh bien voilà, c'est ça que je veux dire. On pourrait se marier si on voulait.
Hajar étouffa un rire sec.
— Eh bien ça... Je ne sais pas.
— Comment ça ? Tu ne m'aimes pas ? Tu ne voudrais pas ? Désolé, je croyais que toi aussi...
— Non, mais je ne pense pas que ma famille serait d'accord.
— Pourquoi ? Parce que je suis syrien ? Parce que je suis un réfugié ?
— Non... je ne sais pas pourquoi au juste. J'ai juste cette impression.
Bassam sentit son cœur se briser mais ne dit rien.
— Mais même si on se mariait... ajouta Hajar. Ça ne rendrait pas ce qu'on fait là moins mal.
Quand il croyait qu'il n'en pouvait plus, voilà qu'elle en rajoutait une couche. Ses mains étaient moites maintenant. Il avait envie de lui expliquer mais il ne savait plus que dire. Il dut se rendre à l'évidence. Il était à court d'arguments.
— Match nul ? demanda-t-il finalement.
Elle lui jeta un regard interogatif.
— Personne ne gagne, expliqua-t-il.
Elle acquiesça avant de l'aider à remettre les pions dans la boite.
Elle l'observa ensuite s'éloigner, les épaules un peu avachies. Il sortit de la pièce, la porte grinçant légèrement dans son insupportable mouvement lent vers le mur.
Elle aurait eu envie de la pousser, de la claquer contre le cadre, de l'écraser contre le mur. Arrêter ce long suicide et qu'enfin l'attente se termine.
Et dans un flash, tout lui vint. Le premier jour de leur rencontre, son agonie pendant les vacances qui les séparaient. Les sorties dans le parc, le restaurant... Elle poussa un soupir.
Qu'avait-elle dit ? Elle ne le savait pas.
C'était comme si les mots étouffés depuis trop longtemps s'étaient échappés de sa bouche. Comme si elle n'avait eu aucun contrôle sur ce qu'elle racontait. Elle n'avait pas parlé. Une voix s'était emparée de son corps et avait parlé pour elle et elle ne savait pas si elle s'en remettrait jamais.
Elle l'attendit pendant de longues minutes, jetant un coup d'œil circonspect à travers la porte de la salle commune à chaque fois qu'elle entendait un bruit. Son regard fut finalement retenu par celui d'une fille noire voilée qu'elle se rappelait avoir déjà vue en chimie. Elle baissa les yeux aussitôt. Elle ne lui avait jamais parlé pendant les quatre mois qu'elle avait été ici.
Nour s'approcha d'elle, un sourire aux lèvres.
— Tu as commencé à faire les annales que Madame Williams nous a données ? demanda-t-elle.
— Non, pas encore, répondit Hajar en se redressant, essayant de se donner une contenance, de paraitre normale.
— Moi non plus, soupira l'autre. J'ai peur pour les examens finaux à vrai dire...
— Tu t'appelles Hajar, c'est ça ?
— Oui, lâcha Hajar. Et toi ?
— Moi c'est Nour, enchantée. On est dans la même classe de chimie.
Elle l'observa se diriger vers son casier et vider son sac dedans avant de passer par la porte. Elle se demandait si Nour l'avait vue avec Bassam. Si elle l'avait jugée à propos de ça.
Et puis au fond, je m'en fous. Elle peut penser ce qu'elle veut.
— On se verra en cours demain, finit par dire Nour avant de fermer la porte derrière elle.
Elle sentit soudainement son téléphone vibrer. Son père l'appelait.
Tu sais choisir tes moments, toi.
Elle n'avait pas envie de lui parler. Pourtant elle decrocha.
— Allô, es-tu toujours à l'école ? demanda-t-il en italien.
— Oui.
— Tu veux que je vienne te chercher ? On est dans le quartier avec ton oncle.
Son cœur rata un battement.
— Non, j'ai encore un cours, mentit-elle.
Elle devait attendre Bassam.
— À plus tard alors.
Quand elle releva la tête après avoir raccroché, Bassam était devant elle.
— Je ne te dérange pas ? lâcha-t-il.
— Non, pas du tout, j'ai terminé, dit-elle en posant son téléphone sur la banquette.
— Okay, dit-il en se grattant la joue. Parce que je voulais te parler.
— Je t'écoute, finit-elle par déclarer, ses yeux toujours fixés sur son visage.
La lumière orangée du plafonnier, alors que les rayons du soleil avaient décidé de se dissimuler derrière un nuage, lui donnait un air plus sombre que d'habitude. Les ombres jouaient avec la courbe de son nez.
— Je ne sais pas comment te le dire...
— Tu veux l'écrire peut-être ?
— Quoi, l'écrire ! s'emporta-t-il. Non enfin, quelle idée ! Pas besoin d'enfantillage. Je suis un homme, je vais te dire ce que je pense en face. Je dois partir à mon prochain cours, ça va être rapide.
— Ce n'était qu'une idée, s'excusa-t-elle, les yeux baissés.
— Ce que tu as dit est vrai. Sur le fait qu'on n'a pas le droit de traîner ensemble comme ça.
Hajar sentit le rythme de son cœur accélérer dans sa poitrine.
— On ne devrait pas, c'est vrai. Je ne veux plus continuer comme ça et je pense que toi non plus. J'espère qu'on n'a rien fait de mal, inshallah. Et que Dieu nous pardonnera ce temps passé ensemble... Mais j'ai une dernière question. Pourquoi me le dire aussi tard ? Pourquoi ne pas m'avoir dit ça plus tôt ?
Hajar sentit son cœur couler dans sa poitrine.
Elle savait que cette question reviendrait. La culpabilité dont le nœud se resserrait autour de son cou depuis cette nuit d'hiver, tant de semaines auparavant, l'étranglait presque.
Elle n'aurait jamais dû lui donner autant d'espoir. Elle brisait son cœur.
— Je ne sais pas, lâcha-t-elle. Depuis le premier jour où on s'est parlé, ma conscience ne m'a pas laissée en paix un seul jour. Il n'y a pas eu un jour que j'ai passé avec toi où je n'avais pas l'impression de faire quelque chose de mal. De me trahir, de trahir ma famille, mes valeurs, qui je suis. Mais je n'ai pas eu le courage. Je n'arrivais pas à te l'avouer. C'était un combat entre ma conscience et mes désirs. Le cœur contre la raison. Et j'imagine que, comme beaucoup, j'ai été trop faible.
Elle le vit serrer les lèvres.
— J'ai l'impression que nos chemins se séparent ici alors. Mais tu sais, parfois on oublie. On est trop occupé à juger les autres pour avoir assez d'introspection pour se regarder soi-même. Merci de m'avoir ouvert les yeux. Il hésita un moment. Il faut que je te dise un truc : tu es différente de toutes les filles que j'ai connues jusqu'ici. Tu as une façon de raisonner, d'être que peu de personnes que je connais ont. Tu as une âme pure, Hajar... Ne reste pas seule... finit-il par rajouter avant de se retourner vers la sortie.
Il prit son sac et s'éloigna. C'étaient ses derniers mots.
Hajar sentit son cœur se briser pour lui.

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