Chapitre 24 - Si notre amour était une erreur
HAJAR
Elle resta là, presque hébétée, un long moment après qu'il soit parti.
Un message de sa mère la ramena à la réalité alors qu'elle lui demandait si elle serait à la maison avant que les cousins n'arrivent à 17 heures ou si elle restait étudier à la bibliothèque. Elle se leva, presque malgré elle.
Elle erra dans les couloirs, cherchant un endroit où elle pourrait se laisser aller, un lieu où elle pourrait penser à ses émotions sans qu'on la juge. Le vide qui avait fait place dans son âme la guida vers son refuge au temps où elle n'avait personne.
Les toilettes.
Alors qu'elle refermait la porte de la cabine derrière elle, la douleur poignante de ce qu'elle venait de faire l'assaillit. L'étau qui encerclait sa poitrine, les larmes qui menaçaient d'inonder ses yeux brûlants la mirent à terre. Le dos contre la porte, elle glissait lentement vers le désespoir.
Tu n'as même pas réellement envie de pleurer, lui souffla une voix alors qu'une larme unique tremblait le long de sa joue.
Tu n'es même pas si triste, continua-t-elle.
Tu fais semblant. Tu n'as pas mal. Tu as bien fait.
Elle encercla ses épaules de ses bras, tel un enfant cherchant à se donner le réconfort dont il a été privé.
Pourquoi as-tu fait ça ? lui hurlait son cœur.
Sa conscience, plus calme, observait la scène à la manière d'une mère sévère, les lèvres pincées.
Tu vois, je t'avais dit de ne pas lui parler, se retenait-elle de dire. Ça va aller, tu t'en remettras. Regarde comment tu te mets dans la merde toute seule.
Le cœur, lui, ne prenait pas de telles précautions.
Je t'aime Bassam, je t'aime. Je t'aime vraiment. Je crois que je t'aime... chuchota-t-elle pour elle-même, la lourdeur de son cœur se mêlant à l'amertume des larmes dans cette déclaration qu'elle n'avait jamais su si véridique.
Mais tout cet amour, que puis-je en faire ? À quoi servirait-il ? Est-ce qu'il nous détruirait peu à peu ? Je t'aime... Et j'ai peur de ce que l'on pourrait faire ensemble. J'ai peur parce que quand je suis avec toi, il n'y a plus aucune limite. Les frontières se brouillent.
Tout ne fait plus qu'un.
Moi, toi, l'univers.
Je te veux, Bassam. Et je te redoute.
***
BASSAM
Le cours d'économie était en russe.
Ou c'était tout comme. Il n'avait pas compris un traître mot. Il devrait bûcher ça seul avant les examens finaux.
Quand la sonnerie finale de la journée se fit entendre, il glissa machinalement ses stylos dans son sac avant de s'arrêter net.
Son esprit s'était figé.
Il ne savait plus où il devait aller, ce qu'il faisait. Il flottait au-dessus des classes, des mots, des manuels, dans cet endroit vide qu'il n'avait jamais cru revoir. Le néant intérieur.
Prostré, il continua à ranger ses affaires, les yeux vides, avant de se diriger vers la sortie, une sensation d'étouffement menaçant de le suffoquer. Chaque pas hésitait devant l'autre. À quoi valait-il bon?
Il erra dans les rues suivant ses pas, la tête ailleurs.
Six mots résonnaient, comme marqués au fer rouge : Elle ne voulait plus de lui.
C'était fini. Ce qu'il avait pensé qu'il était trop malchanceux pour avoir... Et bien, c'était vrai, il ne l'aurait pas. Elle l'avait rejeté. Chaque détail qu'il avait imaginé, comment ils pourraient se voir une fois à l'université, quand il pourrait la demander en mariage, où vivraient-ils plus tard... Elle lui avait tout jeté au visage.
Peut-être qu'au fond, il avait été ridicule d'avoir autant d'espoir, d'espérance. Il n'avait jamais rien mis au clair entre eux.
En allant se coucher ce soir-là, l'apathie et le désespoir qui l'avaient paralysé toute la journée se transformèrent en colère.
Alors qu'il se retournait dans son lit, pestant contre la chaleur, il envoya valser son oreiller avec frustration.
Il n'était pas vraiment en colère parce qu'elle l'avait rejeté, réalisa-t-il. Il était en colère, car elle lui avait maintenu un miroir devant lui et qu'elle l'avait forcé à se regarder dedans.
Il avait beau prétendre que l'image était embuée, le miroir sale, elle avait essuyé le miroir et lui avait tendu de nouveau. Son orgueil et sa fierté en avaient pris un sacré coup. C'est ça qui lui faisait le plus mal.
Il se leva, cherchant à allumer la lumière, et ressortit toutes les lettres qu'elle lui avait écrites semaine après semaine.
Hajar était une fille sincère. Aurait-elle pu faire semblant d'être intéressée par lui ? Il ne le croyait pas. Si elle avait menti, c'était comme si tout ce qu'ils avaient partagé n'avait aucune valeur. Or, au fond de lui, il savait que ce qu'ils avaient vécu était vrai.
Il avait vu la flamme qui brûlait dans ses yeux quand il les fixait. Il avait surpris son regard sur lui à travers la classe pendant un examen. Tous les instants où leurs regards s'étaient croisés, fixant un instant de trop pour que ce soit innocent, se perdant presque.
Ils n'avaient rien pu contre ça.
Elle avait raison, mais... Il ne savait pas au juste ce qu'il aurait dû faire à la place.
À quel moment aurait-il dû s'arrêter? À quel moment était-il tombé dans le péché ? À quel moment est-ce qu'ils avaient franchi le point de non-retour? Le point après lequel chaque séparation déchire le cœur...

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