Chapitre 25 - Fatiguée, je veux te parler
"En vérité, c'est par l'évocation d'Allah que les cœurs trouvent la sérénité." — Coran 13:28
HAJAR
C'était le premier jour du ramadan. Elle n'avait pas réussi à se rendormir après que ses parents l'eurent réveillée pour le suhoor, le repas du début du jeûne. Sa mère avait préparé un tajine aux fruits de mer, et elle avait passé tout le reste du temps à réviser. Elle avait peur. Elle se sentait obligée d'avoir de bonnes notes. Même si, au fond, elle n'était pas certaine de vouloir vraiment faire médecine.
Mais elle devait se prouver à elle-même qu'elle en était capable. Et, quelque part, le montrer aussi à Bassam... qu'elle était bien cette fille intelligente qu'il avait cru percevoir.
Elle referma soudainement son cahier et saisit une feuille de papier.
3 avril 2022
Ça me travaillait depuis un moment. Hier, je l'ai dit. Ce n'était pas si agréable que ça. C'était même très désagréable.
Moi qui pensais que ça allait me soulager... Ce n'était pas tellement le fait de le dire, d'expliquer la situation.
Le pire, c'était la réaction d'après.
La distance.
Insupportable.
La solitude intolérable.
Le regret, qui alterne avec la conviction que c'était la meilleure chose à faire. Que ç'aurait dû arriver plus tôt.
Peut-être qu'on n'aurait jamais dû se parler...
Et pourtant, je n'arrive pas à regretter. Je me réjouis de t'avoir connu. De savoir qu'une personne comme toi existe sur cette terre. Je ne te reverrai sans doute jamais... mais je crois que tu as changé quelque chose en moi, pour toujours.
Pour moi, c'est le destin de Dieu qui t'a mis sur mon chemin. Que nous nous soyons rencontrés.
Il faut que je me concentre sur mes prières, sur ma relation avec Dieu. Ce qui ne va pas dans ma vie, ce sont mes intentions... Toutes mes intentions sont fausses. Je ne mets jamais Dieu en premier.
Aujourd'hui, c'est le premier jour du Ramadan. Je n'avais rien planifié, tu sais... Mais peut-être que c'est tombé à pic. Peut-être qu'on aurait dû faire cela plus tôt.
Et pourtant, tu vas terriblement me manquer, Bassam. Ta présence à mes côtés...
Il faut que mon lien spirituel avec Dieu soit plus fort... Parce que c'est mon Créateur. Et je ne pourrai pas me débrouiller sans Lui, ni dans cette vie, ni dans l'au-delà. Ni jamais, en fait.
Il faut que je vive uniquement pour Lui. Car Il m'a créée pour L'adorer. Pas pour vivre une petite vie vide en courant derrière mes désirs.
Parfois, dans la vie, il y a des points de non-retour. Un avant, un après. Peut-être que cette rencontre en est un. Je ne sais pas encore. Mais je l'espère.
En entrant en classe ce matin-là, elle s'était fait violence pour ne pas regarder dans sa direction, cette place qu'ils avaient partagée des mois durant, côte à côte. Elle se demanda s'il remarquerait ses cernes. S'il avait, lui aussi, eu du mal à dormir la veille.
Elle lui jeta un coup d'œil quand elle fut certaine qu'il ne la regardait pas. Et elle vit ses yeux cernés, sa mine fatiguée. Il était arrivé en retard ce matin-là, selon la feuille d'appel que le professeur avait affichée au tableau.
À cause de moi... pensa-t-elle, pleine de remords.
Elle ne voulait pas croiser son regard. Ce serait tellement gênant.
Cela trahirait qu'elle pensait encore à lui, au fond.
Elle se mit à discuter avec Nour, à parler des examens qui approchaient, des matières qu'elle étudiait en A-Levels...
Elle comprit qu'elle avait passé presque tout son temps avec Bassam jusqu'à présent.
Qu'elle s'était un peu absorbée en lui, aveuglée à toutes les autres personnes qu'elle aurait pu apprendre à connaître pendant ses années au lycée.
Peut-être qu'il est temps que tu te concentres sur autre chose.
***
BASSAM
Il avait mal dormi. Il n'avait pas pu s'empêcher de rejouer la scène dans sa tête, encore et encore...
Qu'est-ce qu'il avait fait de mal ? Qu'est-ce qui l'avait poussée à le rejeter ?
Elle m'a lâché.
Et puis il l'avait revue.
Elle était entrée dans la classe.
C'était comme si c'était la première fois.
Elle portait son foulard beige clair, celui qui lui donnait cet air étrangement familier. Ses pas étaient rapides, assurés. Elle regardait droit devant elle. Elle avait l'air calme.
Bassam n'arrivait pas à détacher ses yeux d'elle.
Chaque battement de cils était un supplice.
Il l'avait vue des centaines de fois entrer dans cette salle. Mais cette fois... elle ne lui appartenait plus. Même son regard ne semblait plus connaître le chemin jusqu'à lui.
Elle ne le regarda pas.
Pas une seule seconde.
Pas même une hésitation.
Elle alla directement vers Nour, à l'autre bout de la salle.
Elle s'assit.
À côté de Nour.
Pas à côté de lui.
Quelque chose en lui se brisa doucement. Silencieusement.
Comme un tissu qu'on déchire lentement.
Il sentit son estomac se tordre. Il baissa les yeux, comme si ça pouvait l'épargner.
Mais c'était trop tard.
Reprends-toi, mec. Tu ne peux pas la regarder comme ça. Elle ne veut plus de toi.
Il n'aventura plus un seul regard dans sa direction. Si elle le remarquait, qu'y verrait-elle? De la honte ? Des ressentiments ? Il s'assit en silence, la mâchoire serrée, les doigts crispés sur la table. La culpabilité n'avait pas disparu. Au contraire, elle s'était alourdie. Une partie de lui voulait s'excuser de nouveau... Garde ta fierté.
Tu en as déjà assez dit.
Mais la fierté ne réconfortait pas.
Pas aujourd'hui.
Il remarqua qu'elle ne le regardait pas.
Et ça lui fit encore plus mal que si elle l'avait fait.
Il se demanda si elle regrettait de lui avoir parlé.
Si elle aurait préféré qu'il n'existe jamais dans sa vie.
Lui... il regrettait.
Et en même temps, il ne regrettait pas.

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