Chapitre 26 - Et moi j'écris le temps qui passe

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BASSAM

Alors qu'il se dirigeait à pas pressés vers la mosquée de son quartier dont les lumières se rapprochaient de plus en plus, l'aveuglant un peu dans la pénombre, Bassam sentit une grande paix l'envahir. Le ciel était dégagé et il chercha les étoiles un instant.

Cela fait des années qu'elles sont là, pensa-t-il. Avant qu'il naisse, elle parcourait déjà leur chemin à travers la galaxie, à des années lumières.

Avant la révolution, il y a 10 ans. Avant que Muhannad disparaisse. Avant que son grand-père meure sans qu'il ait jamais pu le revoir. Avant tout ça.

Que cela devait être calme là-haut... Il se rappela leurs dernières vacances d'été dans le nord du pays de Galles. Il aurait aimé parler à Hajar de comment cela avait été calme, serein, de tout oublier et d'observer les étoiles par les nuits plus chaudes. Chercher une étoile, puis, au fur et à mesure que ses yeux s'y habituaient, en découvrir une autre, ensuite une autre... Elles formaient comme des colliers de diamants destinés à décorer l'univers.

Peu importe la distance qui se mettra entre nous, on vivra toujours sous le même ciel. Aussi loin ou aussi près que tu sois de moi.

Alors qu'il s'était assis sur son tapis de prière après avoir accompli les deux unités de prières rituelles du salut de la mosquée, il se surprit à divaguer encore en attendant l'appel à la prière du Ishae.

Au début, il croyait qu'il ne faisait que parler avec Hajar, même si tout en lui disait le contraire. Il croyait que s'ils arrêtaient de se parler, tout s'estomperait comme de la fumée un soir de pleine lune, se mêlant doucement au nuage, si bien qu'on ne pouvait plus distinguer l'un de l'autre. Pourtant, les sentiments qui le torturaient étaient bien là dans sa poitrine et il ignorait quoi faire pour s'en défaire. Il allait devenir fou si ça continuait.

En cette nuit bénie, il demanderait à Dieu de la clarté sur tout ce qui était arrivé avec Hajar. D'apaiser son cœur, de l'aider à l'oublier... De protéger Muhannad et son grand-père ainsi que tous les morts des musulmans. Et le pardon pour tous les péchés qu'il avait commis.

***

HAJAR

Il ne l'a regardait plus quand il entrait en classe. Plus un regard, plus un échange. Ils redevenaient ce qu'ils avaient été avant qu'elle débarque à Cathays cette froide matinée de décembre. Des inconnus. Et ça faisait un mal de chien.

Elle passait du temps avec Nour, en apprenant plus sur le Soudan, la guerre civile qui y avait lieu et les différentes traditions du pays. Le grand-père de Nour était marocain, selon ce qu'elle lui avait expliqué. Il avait émigré avant de s'établir là-bas.

L'immigration, n'était-ce pas le destin de tout Africain en quête d'une meilleure vie?

En se levant pour quitter la pièce ce jour-là, elle fut surprise d'entendre sa voix. Forte. Trop forte. Il parlait avec Amy.

— Tu sais, en islam, la femme a une place très importante. Par exemple, les femmes musulmanes touchaient un héritage et pouvaient avoir des propriétés à leur nom bien avant les femmes occidentales.

C'était comme s'il cherchait à attirer son attention, lui montrer qu'il pouvait se débrouiller sans elle. Et quelque part c'est comme s'il se moquait de ce qu'ils avaient eu.

Elle s'enfuit de la classe, courant presque. Elle ne pouvait pas le supporter. C'était déjà bien assez dur pour elle de regretter leur relation chaque jour sans qu'il ait à jouer ce rôle d'indifférence.

Pense-t-il que j'ai fait ça de gaieté de cœur ?

Quand elle arriva enfin chez elle, Hajar avait envie d'une seule chose: dormir. Oublier. Oublier Bassam et ses stupides mimiques, sa façon de vouloir encore attirer son attention.

Le soleil qui l'avait aveuglée pendant tout le chemin du retour n'avait pas pu empêcher cette pensée unique.

Est-ce que c'est si facile pour toi d'oublier?

Pourtant elle avait encore des révisions à faire.

Au lieu de répondre à la première question sur les organelles des cellules animales, elle coucha les mots qui avaient naquit dans son esprit pendant le chemin du retour.

Mon cœur saigne de ta présence

de mon incapacité à te parler

De cette distance que j'ai instaurer

Mon cœur a mal et souffre

Soudainement, la porte s'ouvrit sur ses gonds.

Elle se redressa rapidement, cachant les vers qu'elle avait tracés juste avant de décider que regarder des TikToks l'aiderait à se distraire. Les traits de son visage tombèrent quand elle se retrouva face à Youssef.

— Qu'est-ce que tu veux? dit-elle d'une voix traînante.

Il brandit son cahier d'un côté et son ordinateur portable de l'autre.

— J'ai besoin d'aide pour les maths.

Elle soupira avant de tendre la main pour saisir son cahier de brouillon. Il avait seulement rempli 6 pages de son écriture désordonnée. C'était le même cahier de brouillon qu'il utilisait depuis septembre. Elle tourna les pages utilisées d'un air sceptique avant de lui jeter un regard en coin.

C'était rare que Youssef accepte de l'aide de personne concernant ses études. Alors en demander? Ça relevait presque du miracle.

— Ça se voit que tu as travaillé dur toute l'année, déclara-t-elle en commençant à suivre les inégalités qu'il avait essayé de résoudre.

Il ne put s'empêcher d'étouffer un rire nerveux.

—5 fois 7, ça fait combien? finit-elle par déclarer.

— 35?

— Exactement. Pourquoi tu as écrit 37 alors?

Il se gratta légèrement la tête avant d'amender sa réponse d'une grosse rature.

— Et cet exercice de géométrie? dit-il en lui montrant son ordinateur.

Elle fronça les yeux devant l'écran trop lumineux.

— Elle est où la fiche des équations qu'on te donne pendant l'examen?

Il fut parti quelques minutes tandis qu'elle soupirait, observant ses propres annales qui gisaient encore intactes sur son bureau.

— Je ne savais pas qu'on aurait cette fiche pendant l'examen, déclara-t-il en revenant. Je l'ai perdue.

Elle soupira avant de chercher la fiche en question sur internet.

— Tu dois appliquer les règles qui te sont données ici. Chaque angle du triangle doit être divisé par la longueur du segment opposé. Regarde une vidéo si tu n'es pas sûr de comment faire ça.

— Mais j'ai déjà regardé une vidéo et je n'ai rien compris! C'est pour ça que je viens te voir.

Elle soupira, commençant la vidéo et prenant des notes au fur et à mesure.

— Tu as compris maintenant?

— Oui. Mon prof de maths n'explique jamais aussi bien.

— T'as vu, ça sert à quelque chose une grande sœur. Mais ne me laisse pas tes affaires, j'ai des révisions à faire.

Elle l'observa quitter la pièce. Il n'y avait pas eu de remerciement, pas un mot. C'était comme ça entre eux, pourtant elle sentait que dans ces moments, il n'y avait pas besoin de mots doux. Même s'ils passaient la moitié du temps à s'insulter et l'autre à parler rudement, ils savaient tous les deux qu'ils pouvaient compter l'un sur l'autre en cas de besoin.

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