Chapitre 27 - Qui aime bien châtie bien
HAJAR
Assise à son bureau, Hajar sortit de son sac toutes les lettres de Bassam qui avaient sommeillé dans son casier pendant de longues semaines. Elle se reprit à en relire, envahie par un regret qui l'étouffait presque. Elle traçait les lettres qui formaient son prénom sur le papier.
« Dis-moi, ma chère Hajar... Qu'est-ce qui t'empêche de me chérir ? »
Elle les replia soudain à regret avant de se lever et de soulever son matelas pour les cacher en dessous.
Son cœur rata un battement quand elle vit l'espace entre son matelas et son sommier vide. Il n'y avait aucune de ses lettres.
Elle essaya de retourner tout le matelas, cherchant à voir si elles avaient pu glisser en dessous du lit.
Rien.
Son sang affluait dans ses tempes tandis qu'elle remuait frénétiquement ses couvertures. Elle jeta tout ce qu'elle pouvait de l'autre côté de la pièce avant de se mettre à remuer les tiroirs où elle conservait ses cahiers et ses notes.
Rien.
Elle prit une inspiration avant de se glisser sous son lit, sentant les poussières s'accrocher à ses vêtements tandis qu'elle se rendait à l'évidence, une sensation d'étouffement l'étreignant soudainement. Était-il possible qu'elle ait rangé les lettres autre part ? Elle n'en avait aucun souvenir.
Est-ce que quelqu'un a fouillé dans mes affaires et les a trouvées...
Ça aurait aussi bien pu être Ayoub que Youssef...
Son cœur s'accéléra dans sa poitrine alors qu'elle se demandait ce que ça pourrait impliquer pour elle.
Où est-ce que ces diables de lettres sont passées !
Les cris de son père lui parvenaient depuis quelques minutes. Il semblait s'engueuler avec sa mère, comme d'habitude.
Soudainement, elle entendit son nom dans la conversation.
— Hajar ! Descends ! Ramène ton téléphone avec toi !
Elle jeta les lettres sous son sommier avant de remettre son matelas au-dessus à la hâte.
Puis elle ouvrit précipitamment la porte de sa chambre avant de s'engouffrer dans les escaliers. Quand son père était de mauvaise humeur, il ne fallait généralement pas le faire attendre. Le ton qu'il avait employé n'était pas rassurant. Que pouvait-il bien vouloir ?
— Oui ? Qu'est-ce qu'il se passe ?
La scène qu'elle vit en contrebas ne la rassura pas réellement. Son père était assis sur le canapé, son grand frère à l'opposé. Ils se brouillaient très souvent, pourtant aujourd'hui Youssef avait un air satisfait de lui sur le visage.
Presque sadique, songea-t-elle. Comme la fois où il l'avait dénoncée quand elle parlait à un ami de sa classe sur son téléphone.
Ayoub, quant à lui, assis de l'autre côté, paraissait triste.
Elle sentit son sang faire un tour dans ses veines, sa gorge sèche.
Elle franchit la dernière marche de l'escalier. Le temps était presque suspendu, tout comme son pied avant la dernière marche.
— Viens, dit son père en l'invitant à s'asseoir.
Elle s'assit, hésitante, à côté d'Ayoub. Elle se sentait plus en sécurité ainsi qu'aux côtés de Youssef.
— Je vais te poser une question, dit son père, et je veux savoir si c'est vrai.
Cela faisait bien un quart d'heure qu'elle les entendait s'engueuler en bas, mais, trop occupée par la recherche de ses lettres, elle n'y avait pas prêté attention. Et puis ils se disputaient tout le temps de toute façon. Pas un jour sans qu'ils ne s'engueulent.
— Donne-moi ton téléphone avec le code.
Elle sentit les battements de son cœur s'accélérer dans sa poitrine tandis qu'il vérifiait son téléphone. Avait-elle laissé quelque chose de compromettant sur lequel il pourrait l'engueuler ?
Sa conversation avec Selma était archivée... Il n'y avait pas de photos compromettantes dans sa galerie.
Il éteignit finalement le téléphone avant de le poser à sa droite sur le canapé.
— Est-ce que tu connais un garçon qui s'appelle Bassam ?
Elle se sentit tressaillir sous le choc, pourtant elle garda ce qu'elle aimait appeler sa poker face ; une expression neutre où aucun muscle de son visage ne trahissait son émotion.
— Oui, il est dans ma classe d'histoire, dit-elle sérieusement.
— Très bien, dit-il. Est-ce que c'est ton petit ami ?
— Non, déclara-t-elle. Je n'ai pas de petit ami.
— Quelle est la nature de ta relation avec cet homme ?
Hajar déglutit. La façon dont son père appelait Bassam « un homme » rendait le tout un peu trop sérieux. Lui rappelait qu'elle était une femme maintenant.
Elle aurait eu envie de protester que Bassam n'était pas un homme, seulement un garçon, comme elle n'était qu'une fille. Pourtant, elle se tut.
C'est pas le moment.
— Peut-être que ceci va te rafraîchir la mémoire.
Elle sentit sa lèvre inférieure trembler malgré elle alors qu'il sortit un paquet de feuilles liées par un de ses élastiques à cheveux violets. Ceux un peu détendus avec des perles en forme d'étoiles qu'elle avait gardés exprès.
Les lettres de Bassam.
Le reste se passa comme un rêve.
Il sortit chaque lettre une par une, lisant une par une chaque lettre que Bassam lui avait adressée avec un accent ridicule, se moquant de chaque mot, sautant ceux qu'il ne connaissait pas dans son épais accent italien.
Elle bloqua de sa tête toute voix, n'entendant plus que la voix de son père qui, souillant ce qu'elle avait de plus sacré, réduisait ce qui avait fait battre son cœur pendant des semaines à une comédie.
Youssef éclatait d'un rire forcé de temps en temps, cherchant même son regard, comme pour se justifier. Pour une fois que c'était elle qu'on engueulait... Il était bien content.
Elle aurait voulu disparaître dix pieds sous terre.
Elle pensa à la Vierge Marie qui avait souhaité n'être jamais née le jour où elle avait donné naissance à Jésus. Dieu avait fait descendre des versets spécifiquement pour la consoler.
La Vierge Marie était si pure. Tout l'opposé de toi. Comment est-ce que tu te permets la comparaison avec une des meilleures femmes à avoir jamais foulé la terre ?
Son père s'arrêta soudainement.
— C'est pour ça, pour ces mots mielleux, que tu as décidé de traîner l'honneur de ton père dans la boue.
Elle resta silencieuse un moment.
— Réponds-moi.
— Je ne sais pas quoi dire. Je ne parle plus avec Bassam.
— Comment est-ce que je peux vérifier cette information ? Encore heureux que tu ne lui parles plus ! Tu ne sais pas quoi dire, hein, ajouta-t-il. Elle ne sait pas quoi dire, dit-il en jetant un coup d'œil à la mère de Hajar qui était restée silencieuse jusqu'ici. Fatima. Ta fille ne sait pas quoi dire, répéta-t-il. Tout ça pour un sale Syrien qui n'est même pas foutu de te traiter correctement. Tu sais ce qu'ils pensent de toi, ces gars-là ? dit-il en haussant le ton, sa voix se faisant dangereusement plus passionnée. Ils ne te respectent pas. Ils pensent que tu es un jouet dont ils profitent avant de te jeter.
Elle avait envie de lui crier que ce n'était pas vrai, que ce n'était pas comme ça que Bassam la traitait, qu'il avait été doux, gentil, tendre... Elle avait envie de lui expliquer l'attention qu'il lui portait les jours où elle allait mal... Sa conscience s'insurgeait contre l'injustice faite à Bassam en son absence.
— Eh bien, je vais te montrer ce qu'on fait des cachotteries et des mensonges dans cette maison.
Hajar sentit les larmes qui lui brûlaient les yeux depuis de longues minutes couler sur ses joues tandis qu'elle essayait de se retenir. Elle prit une courte inspiration.
Ne pleure pas, ne pleure pas.
Il saisit chaque lettre une par une et se mit à les déchirer. Elle ne put empêcher un gémissement de lui échapper. Chaque déchirement de papier était comme un coup qu'elle ne pouvait empêcher. Les larmes se poursuivaient sur ses joues alors qu'il continuait, les bouts de papier qu'elle ne pourrait jamais recoller jonchant le sol.
Un silence de mort aspira la pièce sous les yeux terrifiés d'Ayoub dont le visage restait bloqué sur une expression choquée. Il jeta un rapide coup d'œil à Hajar avant de garder les yeux rivés sur le sol, lui aussi.
Son père s'approcha finalement d'elle tandis qu'elle tressaillait un peu plus.
— Tu pleures ? C'est moi qui devrais pleurer d'avoir une fille qui me déshonore de la sorte.
Elle ne bougea pas.
— Est-ce que tu sortais vraiment avec ce garçon, oui ou non ?
— Non, mais laissez-moi vous expliquer.
— Vas-y, explique-nous, tonna son père. Explique-nous comment un garçon qui veut fréquenter mon unique fille, un garçon sérieux, aurait toqué à la porte de chez nous, comme ça, dit-il en faisant résonner un toquement de porte sonore. Comme ça ! Tu veux que je recommence pour voir si tu as bien compris ?
Elle resta muette, subissant le monologue en silence.
— Toi, tu es une fille naïve, tu laisses n'importe qui te draguer, te séduire, et ensuite tu pars avec lui. Tu n'as aucun honneur, tu ne respectes pas ta famille, tu ne respectes pas ton père et les connaissances de ton père qui te voyaient marcher avec ce garçon tous les jours. Je me demande ce qu'ils pensent de moi, hein ! Ça je me le demande ! Et Mokhtar avait essayé de me prévenir, il m'avait demandé si tout allait bien avec ma fille à la maison, et moi, pauvre gars naïf, je lui ai dit oui, bien sûr. Et il m'avait redemandé en plus, j'avais dit que j'étais bien sûr que tout se passait bien.
Il se rapprocha de Hajar de nouveau. Il fallait qu'elle se montre forte.
— Que tout se passait bien, cria-t-il en envoyant une poterie valser dans sa direction.
Le verre en argile projeté en direction de sa tête fut arrêté à temps par son avant-bras avant d'aller rouler sur le tapis, intact.
— Tu l'évites, hein ! Tu crois faire la maligne ! Tu salis la réputation de ton père, dit-il en lui donnant un coup de jambe dans la cuisse, tout en tenant ses avant-bras. Il lui donna ensuite un coup de genou dans l'autre cuisse.
"Dis-moi, ma chère Hajar... Qu'est-ce qui t'empêche de me chérir ?"
Elle n'entendait plus rien, ne voyait plus rien. Elle n'était plus. Il pouvait faire ce qu'il voulait d'elle. Elle ne sentait plus.
Il avait commencé à parler en dialecte marocain. C'était toujours la langue qu'il employait quand il voulait exprimer sa colère.
Elle essaya de ne pas pleurer, pourtant les larmes silencieuses finirent par tomber seules sans qu'elle sanglote toutefois. Sangloter, c'était s'attirer encore plus le courroux de son père. Elle hoqueta sous l'effet de l'étouffement.
— Hassan ! Qu'est-ce que tu fais ? Crains ton Seigneur ! Tu vas tuer la fille, s'interposa finalement sa mère.
Youssef et Ayoub n'avaient pas bougé de toute la scène.
— Fatima. Mêle-toi de tes affaires, dit finalement Hassan. Tu n'as pas su éduquer, ça aussi c'est de ta faute. Maintenant que je fais ton travail, tais-toi.
— Hassan, tu es en train de faire quelque chose que tu vas regretter ! Imagine si elle décide de s'enfuir avec ce gars, tu crois que c'est comme ça que tu vas l'en dissuader ?
Hassan se retourna brusquement en direction de Hajar, la main levée.
— Écoute-moi bien, commença-t-il.
Fatima lui saisit le bras.
— C'est bon, ça suffit, elle a compris ! Elle ne recommencera pas ! Tu veux qu'elle tombe raide morte avant que tu t'arrêtes de maltraiter ta propre fille ou quoi !
— Rien de tout ça ne serait arrivé si tu l'avais éduquée correctement, s'écria Hassan comme en dernier recours.
Fatima ne répondit pas.
— Lève-toi, dit-elle à Hajar, et va dans ta chambre, dit-elle l'air dur.
Le cœur de Hajar n'avait pas fini de se briser. Elle alla rapidement jusqu'à sa chambre et s'engouffra sous sa couette, tremblant encore du choc.
Oh mon cher Bassam, pensa-t-elle, les larmes pleuvaient sur son oreiller.
Si seulement tu étais là, si seulement tu pouvais me prendre dans tes bras et me réconforter. Je me laisserais aller contre ton épaule et je pleurerais tout mon saoul...

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