Chapitre 28 - J'aimerais chasser ta nostalgie
« Ne vous affligez pas, car Allah est avec nous. » — (Coran 9:40)
BASSAM
Pourquoi est-ce que Hajar ne venait plus depuis une semaine?
Chaque cours d'histoire, il observait sa place vide, et même si pendant les dernières semaines il s'étaient ignorés mutuellement, il ne pouvait empêcher une sorte d'inquiétude de lui étreindre le cœur. Lui était-il arrivé quelque chose? Était-elle malade? Avait-elle déménagé? Changer d'école? Il se demandait ce qui lui était arrivé et il ne pouvait empêcher l'inquiétude de le ronger.
Quand ils avaient décidé de ne plus rester en contact, il savait qu'elle était en sécurité, qu'elle allait bien, que c'était une décision qu'ils prenaient tous les deux. Pourtant, il n'arrivait pas à contenir son impatience. Voir sa silhouette passer, c'était déjà un réconfort qu'il se rendait compte lui manquait cruellement malgré la distance insupportable qui s'était installée entre eux... Mais là, c'était différent.
Le vendredi à la mosquée, il perçut le regard insistant d'un homme sur lui. Il ne le connaissait pas, ne l'avait jamais vu avant. Il était accompagné par un adolescent portant une djellaba.
Tous deux étaient bruns, la carrure large. Il croisa le regard de l'adolescent un instant avant de détourner les yeux.
Après la prière, il fut surpris par quelqu'un qui retenait sa manche dans la foule qui se formait devant la porte de la mosquée. C'était le garçon.
— Bassam, dit celui-ci en baissant les yeux. Mon père veut te parler.
D'où ce garçon qu'il n'avait jamais vu connaissait son prénom?
— On se connait?
— Non. Mais ma sœur si.
Bassam sentit son cœur rater un battement.
Hajar n'était pas venu pendant plusieurs jours, manquant des cours importants. Et maintenant un homme voulait lui parler.
Son instinct lui hurla de fuir. Rien de bon ne pouvait advenir de cette situation.
— Je suis désolé, mais je n'ai pas le temps, là, je dois rejoindre mon père.
L'homme qui l'avait regardé à l'intérieur de la mosquée apparut soudainement derrière son interlocuteur.
— Ton père? dit-il en arabe. Ramène ton père, j'aimerais bien lui parler, qu'on discute un peu de la mauvaise éducation de ses rejetons.
Bassam écarquilla les yeux sous le coup de la surprise.
La foule autour de la porte ne lui offrait aucune échappatoire. Les voix devenaient floues, la lumière crue du dehors semblait trop vive. Il n'y avait que cette poigne, et la voix de l'homme, basse, fatale.
Le père de Hajar mit la main sur son épaule. La poigne était sèche, ferme, comme si elle appartenait à quelqu'un qui savait exactement comment faire mal.
— Qu'est-ce que vous me voulez! Vous n'avez pas le droit de me toucher! dit Bassam en reculant de plusieurs pas.
— Écoute-moi bien, j'ai qu'une seule envie, te casser la gueule pour avoir sali l'honneur de ma fille. Mais aujourd'hui est un jour sacré et tu viens à la prière du vendredi, alors j'imagine que tout espoir de salvation n'est pas perdu pour toi. Je vais te dire une seule chose : si j'apprends par n'importe qui que tu as reparlé à ma fille, il n'y aura aucune excuse divine pour te sauver d'une bonne raclée! Et ton père qui t'attend dans le coin, je vais avoir une petite conversation avec lui, crois-moi.
Déjà qu'il passait tout son temps à lui dire que c'était un looser, si son père apprenait ça, c'en était fini de lui.
— Je promets de plus lui reparler, lâcha finalement Bassam, les mots comme du plomb sur sa langue. On ne parle plus depuis un moment déjà. On avait mis des limites entre nous. On ne peut pas reprocher aux personnes qui se sont repentis leurs péchés passés, monsieur, ni les raconter aux autres. S'il vous plaît ne dites rien à mon père.
L'homme le fixa dans les yeux. Bassam chercha une similitude entre les siens et ceux de Hajar sans en trouver. C'était presque un soulagement.
— D'accord. Mais si j'apprends que tu lui as reparlé, gare à toi, dit-il en rappelant son fils.
Youssef.
C'était donc lui, se dit Bassam, le "gars" dont Shireen avait parlé à Hajar. Celui dont elle avait dit qu'elle le trouvait beau.
***
Toujours pas de traces de Hajar depuis une semaine. Quand il avait pensé qu'elle était peut-être malade avant, maintenant il ignorait s'il la reverrait jamais... Si son père serait assez fou pour l'empêcher de terminer ses études. À cause de lui.
Jour après jour, il désespérait de plus en plus de la revoir, la culpabilité le rongeant un peu plus chaque soir, l'empêchant de dormir ou de réviser.
Le bac, c'est important, ne cessait de répéter son père.
Depuis qu'il était petit, l'examen de fin d'études avait toujours été un événement en Syrie. Qui avait son bac, avec quelle note, ça dictait des destinées. Qui serait docteur, dentiste, pharmacien, ingénieur...
Et lui, il était allé contre ça. Il avait l'impression que choisir une carrière littéraire "de flemmard", comme disait son père, jouait un grand rôle dans le dénigrement constant dont il était victime.
Pourquoi est-ce que tu n'as pas choisi de faire médecine?
Jour après jour, le désespoir se mêlait à l'espoir de la revoir. Pourtant un matin, alors qu'il relisait ses notes pour l'évaluation d'histoire, quelqu'un mentionna que son père avait téléphoné pour dire que Hajar avait le covid-19.
Tu parles.
Pourtant le ton menaçant du père de Hajar lui revenait à l'esprit. Au fond, il avait peur de lui.

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