Chapitre 29 - Ta place est vide

5 minutes de lecture

"Nous vous éprouverons certes par la peur, la faim, la perte de biens, de vies et de fruits, mais nous donnerons une bonne nouvelle aux endurants." — (Coran 2:155)

HAJAR

Hajar se réveilla avec une douleur sourde qui lui martelait la tête. Alors qu'elle émergeait lentement du sommeil lourd qui l'avait assommée, elle se rendit compte qu'elle avait dormi assise, à moitié appuyée sur le mur qui avait laissé une marque sur sa tempe endolorie.

Elle avait lu un jour qu'un gros chagrin est le meilleur somnifère. Et quelque part, cela n'avait jamais été aussi vrai. Elle s'allongea sur son lit avant d'ajuster son oreiller trop chaud, les yeux fixés sur le rayon de lumière qui apparaissait sous son rideau. Il devait être 10 heures. Elle n'était pas allée à l'école.

Elle se laissa sombrer dans le sommeil qui la submergea comme une caresse. Elle ne voulait pas affronter ni son père, ni sa mère. Que ça devait être bon, être un œuf dans sa coquille, caché du monde, n'ayant à rendre de compte à personne.

Et même quand tu meurs, pensa-t-elle avant de perdre conscience... Tu ne vas pas en enfer.

La tragédie en trois actes n'était pas prête d'être terminée. Elle avait eu la partie 1 de l'engueulade. Elle redoutait la suite qu'elle savait en chemin.

Elle se présenta sous la forme de sa mère, qui arriva dans sa chambre à l'improviste, poussant les affaires qui gisaient sur le chemin de la fenêtre, vestiges de la panique de la veille, avant d'aller violemment écarter les rideaux.

Hajar se retourna dans son lit, essayant de trouver un peu de réconfort dans la chaleur de son cocon, utilisant presque son oreiller comme un rempart pour la protéger de la tempête extérieure. Pourtant, cela ne marcha pas.

Son oreiller se déroba soudain sous son emprise tandis que sa mère annonçait :

— Tu as bien assez dormi comme ça. Lève-toi.

Elle ne savait pas à quelles conséquences elle ferait face si elle décidait de protester. Elle se retourna seulement, faisant semblant de dormir.

— Je sais que tu ne dors pas et j'en ai marre de ton cinéma. J'ai pas dormi parce que j'ai dû entendre toutes les engueulades de ton père et tous ses projets de t'envoyer au bled et de trouver quelqu'un là-bas pour que tu arrêtes de lui foutre la honte ici. Il a dit que t'allais même pas faire médecine finalement et que ça servait à rien que tu fasses des études.

Hajar sentit un frisson de peur traverser sa colonne vertébrale, pourtant elle n'en laissa rien paraître.

Est-ce un si grand crime d'avoir été aimé et d'avoir voulu aimer en retour ?

Ton crime n'est pas d'avoir aimé mais d'avoir désobéi à celui qui met l'amour dans les cœurs en le faisant.

Elle revint à la réalité. Sa mère parlait toujours.

— J'ai essayé de l'en dissuader comme j'ai pu, mais tu n'arranges vraiment pas ton cas, Hajar. Si tu veux qu'on te fasse confiance, eh bien là, c'est mort. Ne rêve pas trop si tu pensais aller à l'université autre part qu'à Cardiff. Avec ce que tu viens de faire, toutes tes chances sont gâchées. C'est soit tu es acceptée à Cardiff, soit tu ne fais pas d'études. Et lève-toi vite. Et commence par me ranger cette poubelle qui te tient lieu de chambre et qui ne ressemble à rien.

— Où est Youssef ? dit-elle quand elle arriva en bas.

— Il est allé à l'école.

— Et moi ?

— Ton père a décidé que tu n'y allais pas pour les prochains jours. Au moins jusqu'à la fin de la semaine. Il veut pas que tu aies une chance de parler à ton copain de nouveau. Avant qu'il l'ait fait.

Le cœur de Hajar rata un battement. Il n'y avait rien qu'elle pût faire pour protéger Bassam. Même pas sortir de sa propre maison. Et essayer de lui envoyer un e-mail ? Même plus possible avec la réquisition de son portable. Elle était prisonnière. Elle pria pour qu'il ne lui arrive rien. Ni à elle non plus.

***

Quand son père rentra ce soir-là, il ne lui adressa pas un regard, pas une parole. Il l'ignora pendant tout le repas, parlant exagérément avec son frère comme pour lui montrer qu'il n'avait pas besoin d'elle, lui jetant un regard noir si elle posait une question. Ça allait sans doute durer quelque temps.

Elle remuait les pâtes dans son assiette en réfléchissant aux héroïnes de roman dont l'appétit était toujours coupé par de telles circonstances. Le sien avait décuplé. Au moins quand elle mangeait, elle oubliait. Pourtant la nourriture tombait lourdement au fond de son estomac, la boule d'angoisse qu'elle avait dans la gorge n'aidant pas à digérer.

— Youssef, tu pourras débarrasser la table quand on aura terminé ? fit sa mère.

— Non. Hajar va débarrasser et faire la vaisselle, interrompit son père.

Une rage sourde l'envahit.

Elle ne pouvait pas protester et il l'utilisait à son avantage. Ce n'était pas juste.

À mesure qu'elle frottait les assiettes avec l'éponge glissante de savon, sa colère s'intensifiait.

Elle en avait marre de rater des cours de chimie qu'elle ne pourrait pas rattraper seule. Elle en avait marre de Bassam. Elle en avait marre d'elle-même, d'avoir laissé ses lettres traîner. Et plus que tout, elle avait la rage de savoir que son père savait tout de chaque mot que Bassam lui avait écrit. Cette relation qui avait été si sacrée pour elle avait été souillée d'une manière dont elle ne se remettrait pas.

Qu'est-ce que Dieu doit bien penser de toi ?

Elle échappa doucement à l'atmosphère étouffante du salon en se dirigeant à pas feutrés vers sa propre chambre. Elle s'installa sur son lit, saisit son carnet de chimie, alla à la dernière page, et commença à griffonner furieusement. Elle déchirerait la page elle-même plus tard. Avant que son père puisse retomber dessus et l'humilier, de nouveau.

Bassam, hier soir mon père a tout découvert. C'en est fini de nous. De moi surtout. Sauf s'il décide de te régler ton compte, je ne sais comment. J'ai peur pour toi. De ce qu'il pourrait te faire.

Que Dieu maudisse le jour où la prof d'histoire a eu un accident.

Que Dieu maudisse le jour où tu m'as parlé.

Que Dieu maudisse le jour où je t'ai donné cette première lettre.

Que Dieu maudisse toutes les fois où j'ai accepté de te suivre.

Que Dieu me maudisse. Pourquoi est-ce que j'ai accepté de te parler ? J'aurais dû m'en tenir à mon premier instinct. Que Dieu maudisse le jour où moi, j'ai commencé à te voir différemment...

Elle se reprit. Elle pensa à chaque sourire, chaque attention, en sa présence. Elle n'avait jamais été aussi heureuse qu'avec lui.

J'ai peur de ce que mon père peut faire quand il est en colère, écrit-elle finalement.

J'ai peur qu'il m'envoie dans un pays dont je ne connais pas grand-chose pour me marier avec quelqu'un avec qui je n'ai rien en commun et qui ne cherchera pas à me comprendre.

Bassam. J'ai peur.

Elle aurait voulu pouvoir voler un des instants où elle et Bassam étaient encore en contact rien que pour quelques minutes, puiser dans son réconfort avant de revenir affronter le présent. Peu importe à quel point elle lui en voulait, Bassam lui manquait toujours horriblement.

Annotations

Vous aimez lire Lisa Vaugirard ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0