Chapitre 30 - Tu es la seule qui...
BASSAM
Le vent soufflait légèrement dans ses cheveux, une brise rafraîchissante étant la bienvenue sous les intenses rayons du soleil de mai. Il faisait chaud, mine de rien.
Bassam s'arrêta un instant. C'était dans ce quartier qu'il avait raccompagné Hajar, les rares fois où ils avaient marché ensemble.
Une rue adjacente moins exposée au soleil. La sensation de fraîcheur qu'il ressentit sur ses bras nus le saisit.
Où habitait-elle exactement?
Son père allait à la même mosquée que le sien, mais ça ne voulait rien dire. Pour autant qu'il en sache, il pouvait habiter dans un autre quartier et se déplacer le vendredi.
Un groupe de garçons s'approcha, riant entre eux. L'expression de l'un d'eux changea en le voyant tandis qu'il cherchait le regard d'un de ses amis.
Le groupe s'approcha de lui, tandis qu'il cherchait à traverser vers l'autre côté de la rue.
— T'es Bassam, hein ? dit l'un d'eux.
— Mais oui, c'est lui, regarde-le.
Les garçons avaient un air vaguement familier. Il ne savait plus d'où.
— Vous pouvez me rappeler qui vous êtes?
Un coup de poing vint pour toute réponse. Il tourna rapidement la tête. L'esquive rata et il sentit l'impact du choc sur sa tempe.
— Mais vous êtes complètement malade ! Vous vous êtes crus dans un film?
Il saisit les épaules de son adversaire pour l'empêcher de lui envoyer un autre coup de poing avant de sentir ses deux bras rabattus derrière son dos dans une ferme emprise.
Il se débattait en vain quand son agresseur approcha son visage du sien.
– Tu sais même pas te défendre, pas vrai? Ou bien t'as peur de te faire des problèmes? À quoi est ce qu'on pouvait s'attendre de la part d'un nerd de ton genre de toute façon, dit-il en ricanant.
— Le petit coup va peut-être t'empêcher d'avoir de bonnes notes à tes exams, c'est tout ce qui compte pour toi. Regarde tes fringues de mec coincé.
— Mais laissez-moi tranquille, vous êtes absolument malade, je ne vous ai rien fait!
— Tu nous as rien fait?
Le garçon lui cracha soudainement à la figure, et alors que Bassam allait rétorquer, il sentit une peine aiguë dans sa cuisse avant de s'effondrer.
Il sentit sa paume et sa cuisse se raper sur le gravier tandis qu'un des gars le trainait sur le côté de la ruelle.
Son regard croisa celui d'une femme qui les toisait du haut de ses talons, bien cachée derrière ses lunettes de soleil.
Une autre bagarre de jeunes délinquants, devait-elle penser. Sauf qu'il n'avait jamais été un jeune délinquant.
S'il avait de la chance, quelqu'un allait appeler la police avant que les gars l'aient envoyé dans une autre dimension.
Il murmura une prière tandis qu'un des autres chuchotait qu'il espérait qu'il se rappellerait la leçon avant de s'échapper. Il resta quelques instants sur l'asphalte, trop sonné pour bouger, avant qu'une femme, environ la quarantaine, s'approche de lui.
— Tout va bien? demanda-t-elle, l'inquiétude se perçant dans ses yeux bleus.
Il hocha la tête tandis qu'elle lui demandait s'il fallait appeler une ambulance.
— Non, je vais bien, ne vous inquiétez pas, la rassura-t-il la main sur la tempe. Il tenta de se relever sans prendre appui sur sa paume couverte de sang séché.
Comment est-ce qu'il expliquerait ça à son père?
Il n'avait même pas reparlé à Hajar, il s'était retenu. Il n'était pas allé la voir. Il ne méritait pas cette raclée. Le goût amer de l'injustice se développait contre son palais. Il a été puni pour avoir ressenti, pour avoir aimé, comme si cela était un crime.
— Vous êtes sûr? continua la femme, les sourcils froncés.
— Oui, ne vous inquiétez surtout pas, madame, tout va bien. Merci.
— Vous devez porter plainte contre vos agresseurs! l'entendit-il dire alors qu'il partait, titubant, son sac toujours sur l'épaule. Que vous alliez voir un médecin!
Il arriva avec peine jusque chez lui avant de s'apercevoir qu'il avait oublié ses clés.
Il ne manque plus que papa ouvre.
Ce fut Shireen qui apparut dans l'embrasure, un voile transparent jeté à la hâte autour de son visage.
Un air choqué passa sur son visage tandis qu'il fermait les yeux, un doigt sur la bouche. Elle entreouvrit la porte, révélant son pyjama.
— Papa et maman ne sont pas là, déclara-t-elle finalement une fois dans le salon. Ils sont sortis faire un tour.
— Alhamdulilah, s'exclama Bassam en se laissant tomber sur le canapé. J'ai prié tout le chemin pour que papa ne me voie pas comme ça. Tu peux aller me chercher un verre d'eau froide?
Shireen revint avec le verre avant de s'asseoir en face de lui. Son regard était fixé sur sa pomme d'Adam qui tressautait à chaque gorgée.
— Mais tu vas me dire ce qui se passe enfin? explosa-t-elle.
— Longue histoire. Tu sais que je ne suis pas le type à chercher à me bagarrer.
— Comment ça, longue histoire? C'est pas une réponse ça! Il faut désinfecter tes plaies et cacher toute cette misère si tu veux pas que papa voit ça, ajouta-t-elle.
— Je sais. Tu sais comment faire?
— Je m'en occupe si tu me racontes ce qui t'est arrivé.
Il soupira.
– Okay.
— J'arrive avec ma trousse de maquillage et je vais aller chercher la trousse de pharmacie, déclara-t-elle avant de se précipiter vers la salle de bain.
Il était exténué.
— Alors cette histoire? dit-elle en sortant le désinfectant en spray en s'agenouillant à sa droite.
— Tu te rappelles de Hajar?
Le visage de Shireen devint livide.
— Oui, murmura-t-elle.
— Eh bien son père a découvert que l'on sortait ensemble. Enfin. Façon de parler. Qu'on parlait quoi.
Shireen hocha la tête, le regard fixé sur la plaie qu'elle désinfectait avant de mettre un pansement et de le recouvrir d'une substance qu'il sentait froide sur son front.
— Et je ne sais pas ce qu'il a fait à Hajar mais ça fait 5 jours qu'elle ne vient pas en cours. Et là des gars de sa famille ont décidé de venir me régler mon compte ou je sais pas. Je ne sais pas comment ils m'ont trouvé non plus... En tout cas, voilà le résultat, dit-il en ricanant. Tu pourras t'occuper de ma main?
— Oui, bien sûr, dit-elle en saisissant sa paume.
Elle grimaça légèrement en voyant son état.
— Ouh ! Ça a l'air de faire mal, dit-elle. Comment tu vas faire pour tenir des choses ?
— C'est pas grave, c'est la main droite, c'est pas ma main dominante.
Elle serra les lèvres.
— Ouais, mais papa va le voir, ça.
— Je vais désinfecter et mettre de petits pansements, dit-elle finalement. Et toi, fais attention à pas traîner trop avec papa.
Quand elle eut terminé, il fit un geste vers son pantalon.
— Je crois que je me suis aussi écorché la cuisse et le genou.
— Je veux bien faire le genou, mais la cuisse, je suis désolé, tu vas devoir t'en occuper tout seul. Faut pas exagérer non plus.
Il acquiesça.
— Ça va faire mal d'enlever le pantalon, non? Au pire je vais chercher une serviette pour te couvrir quand j'enlève ton pantalon, dit-elle en s'échappant vers la salle de bain de nouveau.
Elle fut longue.
En revenant vers lui, elle avait un air penaud, la serviette entre les mains.
— Bassam, je dois te dire quelque chose, dit-elle tandis qu'elle enlevait ses chaussures pour pouvoir faire glisser le pantalon. Ses cils baissés ne se relevaient plus.
— Quoi?
— Tout est de ma faute... J'ai parlé de votre relation à Youssef.
— Quoi!
Elle se tut tandis qu'elle finissait d'enlever son pantalon. Une marque marron foncé s'affichait dessus à présent.
— Shireen, ce n'est pas marrant! Dis-moi que c'est une blague.
Son regard baissé criait le contraire.
— Mais pourquoi?
Elle lui jeta un regard gêné avant de reposer la bouteille de désinfectant, les yeux de nouveau rivés au sol.
— Y a pas que toi qui as des sentiments, Bassam. Je ne savais plus quoi faire. Je savais pas que ça allait finir comme ça. Je suis désolée, je comprends que tu sois fâchée contre moi. Je ne savais pas que Youssef le dirait à son père.
Le silence les engouffra tandis qu'elle rangeait rapidement tout le matériel dans la trousse de secours.
— Mais... Pourquoi ? Où est-ce que ça t'a menée? Tu sais que tu m'as mis, moi et Hajar, en danger en faisant ça? Imagine si j'avais eu besoin de points de suture ou si ça s'aggrave? Tu te rends compte à quel point c'était... Stupide.
Elle se dirigea vers l'étage avant de lâcher:
— Avoir une petite amie aussi, c'était stupide, Bassam.
Toutes les fois où Hajar avait eu peur lui revinrent en tête. La fois où elle lui avait dit que c'était pas pareil pour lui parce qu'il était un garçon...
Pourtant les remords le rongeaient. C'était sa faute à lui quelque part tout cela. Elle n'aurait pas été victime de tout cela s'il ne lui avait pas parlé ce jour-là. Et d'autre part, l'injustice qu'il avait subie lui donnait la nausée. Il n'avait rien fait de mal. Et il était puni pour avoir ressenti, pour avoir aimé. Comme si cela avait été un crime.
***
Elle était de retour.
Il avait cru que son cœur allait sortir de sa poitrine quand il l'avait vue de nouveau. De soulagement. D'attirance. D'un mélange d'autres émotions qu'il n'arrivait pas bien à définir.
L'important, c'était qu'elle était là de nouveau. Que Shireen n'ait pas complètement tout gâché. Elle ne jeta pas un seul regard de son côté, bien sûr. Elle avait trop peur. Qui aurait pu l'en blâmer.
— Tout va bien, Hajar ? avait demandé le prof d'histoire avant de lui remettre les polycopiés imprimés des cours qu'elle avait ratés. Je t'ai mis toutes les présentations sur Google Classroom hein, je sais pas si tu as vu.
Elle avait dit qu'elle regarderait.
Bassam ne pouvait plus se concentrer sur ses notes. Ils auraient voulu aller la voir lui parler.
Il voulait l'emmener loin. Il voulait l'avoir tout à lui, qu'ils soient tout l'un à l'autre et que rien ni personne ne puisse s'interposer.
De quoi était capable sa famille de fous ?
Il irait lui parler. Elle résisterait sans doute, toute terrorisée qu'elle était. Mais il trouverait un endroit à l'abri. Il se le devait. Pour elle, mais aussi pour lui.
Pour qu'elle lui explique qui étaient les gars qui l'avaient attaqué. Pour qu'il soit sûr qu'elle allait bien.
C'était peut-être une mauvaise idée. Une erreur colossale. Ou bien... La meilleure chose qu'il ait faite de sa vie. Il restait à voir. Il ne pouvait pas abandonner Hajar comme ça. Sa conscience lui soufflait que c'était la bonne chose à faire. À la récréation. Quand ils auraient du temps pour discuter sans être en retard à aucun cours.
10:45. Il l'attendait devant le laboratoire de chimie. Il en avait passé des heures dans ce laboratoire à faire des expériences qui ratent presque toujours, lui aussi.
Quand le flot d'étudiants sortit de la classe, elle n'y était pas.
Il jeta un regard à l'intérieur et la vit ranger quelques affaires dans son sac en conversant avec la prof. Une lueur effarée passa dans ses yeux. Elle l'avait vu.
Si elle ne se pressait pas, il allait passer toute la pause dans ce couloir sombre.
Il observa la prof s'éloigner d'elle, rangeant des cahiers avant de lancer :
— Tu as bientôt fini ? Il faut que je ferme.
Elle hocha la tête avant de se diriger vers la porte à pas lent.
Il y avait quelque chose de différent dans sa démarche. De brisé. Il manquait cet air confiant, cette démarche assurée qu'elle avait l'habitude d'adopter.
Et quelque part ça brisait son cœur un peu plus.
Elle finit par sortir de la classe sans s'arrêter, ne lui jetant même pas un regard.
Bassam s'élança derrière elle.
— Hajar ! Attends.
Pourquoi est-ce qu'elle marchait aussi diablement vite?
Elle ne s'arrêta pas et continua son chemin, accélérant le pas.
Il se posta alors devant elle.
— Il faut qu'on se parle... Je peux pas rester comme ça.
— Comme quoi ? dit-elle, un air froid plaqué sur le visage. Un masque d'indifférence.
Tout sauf l'indifférence, tout sauf le temps qui meurt.
— Tu sais très bien ce que je veux dire, avait-il envie de hurler. Cette mort de tous les instants, cette désespération de savoir que nos cœurs battent au même rythme...
— Mon père t'a parlé? dit-elle finalement en le fixant dans le blanc des yeux.
Il n'avait jamais remarqué que leur différence de taille était si minime. Elle était grande Hajar, pour une fille.
— Oui.
— On n'a plus rien à se dire alors.
Son père l'avait vraiment traumatisée.
— Je t'attendrais dans la salle commune 30 min après les cours, lâcha-t-il finalement. J'espère que tu y seras.
Elle ne dit rien puis partit.
Elle devait venir. Elle ne pouvait pas ne pas venir.
Elle fut au rendez-vous. Les yeux baissés, faisant semblant de chercher quelque chose dans son casier certes, mais elle était là.
Il s'approcha timidement d'elle.
Il voulait la bombarder de questions, pourtant la familiarité qui avait existé entre eux depuis le début de leur relation avait été brisée. Une lourde porte de distance s'était mise entre eux. Et il ne savait plus comment la franchir. Pourtant il le devait. Il ne pouvait pas se laisser mourir d'inquiétude à petit feu ainsi pendant bien longtemps. Il n'en pouvait plus.
— Tu vas bien?
— Oui, et toi?
— Ça va, sourit-il.
— Tu m'as demandé de te rejoindre pour me demander si tout va bien?
— C'est la moindre des choses après ne pas t'avoir vue pendant aussi longtemps.
— Tout va bien si c'est ça que tu voulais, tout savoir. Voilà.
J'ai pas envie qu'on soit surpris ici, dit-elle en jetant un regard vers la porte. Quelqu'un m'a cafté à mon frère, je sais pas qui c'est, mais c'est sûrement quelqu'un qui est ici.
— Je sais qui c'est. J'avais besoin de te parler après ce qui s'est passé.
Ses yeux restèrent bloqués, choqués.
— Qui ? finit-elle par lâcher.
— Ma sœur. Shireen.
Hajar se laissa tomber sur une chaise.
Je me suis occupé d'elle, bien sûr. Je lui ai expliqué les conséquences de ses actes. Pour toi, pour moi. Mais, n'aie pas peur, elle n'est pas ici.
— Pourquoi? lâcha finalement Hajar.
— Elle croyait que c'était un bon moyen d'attirer l'attention de ton frère, soupira Bassam.
— Quelle idiote.
— Elle est idiote.
— Mon frère avait omis cette partie... Toi, ça va ? Tu ne peux pas savoir à quel point j'avais envie de te parler tout ce temps... Mon père t'a fait du mal ?
— Il a seulement essayé de me terroriser le vendredi. Mais tes cousins se sont chargés de moi, fit-il en ricanant, tournant la paume de sa main vers elle.
Il sentit son regard désespéré sur les pansements.
— Je suis tellement désolée, Bassam.
— Et toi, ton père ne t'a rien fait, j'espère...
Elle lui jeta un regard où il lut toute la vulnérabilité qu'elle ne pourrait jamais lui expliquer.
Son cœur rata un battement. Il s'avérait que son père était partisan de l'égalité homme-femme dans les raclées apparemment. Pourtant, frapper une fille, ça ne se faisait pas.
Une fille, c'est plus faible, songea-t-il. S'il avait une fille, il ne la frapperait jamais. Même son père ne levait pas la main sur Shireen. C'était sa mère à lui qui s'en chargeait.
— Beaucoup?
Elle serra les lèvres.
— T'inquiète pas pour moi. L'important c'est que l'on ne se parle plus. Je ne crois pas que ce sera jamais possible entre nous... Quand on s'est quitté, j'avais de l'espoir pour plus tard, peut-être... Maintenant avec mon père, c'est mort.
Il aurait voulu protester, mais il savait qu'elle avait raison. Au fond, il n'avait pas essayé toutes ses cartes. Peut-être qu'il y avait encore un moyen...
— Si on était vraiment fait l'un pour l'autre, Dieu nous aurait facilité la tâche. Mais là, ça n'a pas l'air d'aller du tout.
Bassam plaqua ses deux mains sur sa bouche, stressé.
— Je veux pas te perdre, tu sais.
— On pourrait continuer à se voir qu'à l'école, mais je ne peux pas vivre comme ça. J'ai peur, Bassam... Je ne veux plus avoir tout ça sur la conscience. C'est trop.
Il voulut lui prendre la main mais une chose à l'intérieur de lui le retint.
— Je suis désolée pour ce que mon frère t'a fait et pour comment mon père t'a humilié. Je suis désolée pour tout le mal qu'ils t'ont fait, je voulais pas que ça arrive mais...
— C'est pas ta faute...
— Je pense qu'il vaut mieux pas qu'on s'attache l'un à l'autre de nouveau. La première séparation était déjà bien assez difficile sans ça... Adieu, Bassam.
Elle se leva et s'éloigna rapidement. Il aurait juré la voir essuyer ses larmes du revers de la main.
Il la laissa partir. Et puis il resta là, seul, avec l'impression d'avoir tout perdu une deuxième fois.

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