Chapitre 31 - Shireen

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SHIREEN

Shireen coupa sa playlist « girly 2000s» avant de repousser sa chaise. La musique de Lara Fabian qui résonnait dans ses oreilles quelques instants auparavant avait laissé place au silence. Elle n'arrivait plus à continuer d'écrire son devoir de français.

Les mots qu'elle venait de tracer au stylo à pointe fine la regardaient en retour.

Je m'appelle Shireen... J'ai 14 ans et je vis au pays de Galles. Je viens originellement de la Syrie. J'ai un grand frère et je vis avec mes deux parents. Physiquement, j'ai des yeux noisette et des cheveux noirs. Dans mon temps libre, je joue au tennis et j'écoute de la musique. Mes chanteuses francophones préférées sont Lara Fabian et Céline Dion...

« J'ai trahi mon frère », avait-elle presque envie de rajouter. Elle referma son cahier bleu avant de remonter ses genoux vers sa poitrine. Bassam devait la détester.

En même temps, pourquoi est-ce que les cousins de Hajar avaient décidé de s'en prendre à lui ? Pourquoi est-ce que Youssef, au lieu de se sentir flatté d'être dans la confidence, était allé chercher des problèmes à sa propre sœur ?

Elle entendit la porte de la maison se refermer.

Ses parents étaient sans doute revenus. Elle fit une courte prière pour qu'ils ne réalisent pas que Bassam était blessé. S'ils savaient toute l'histoire, elle ne savait pas comment elle s'en sortirait.

En descendant de sa chambre pour manger, elle jeta un rapide regard à Bassam.

Leur père resta silencieux jusqu'à ce qu'ils soient tous attablés autour de pâtes au yaourt.

— C'est quoi l'histoire de ta blessure ? fit-il finalement alors qu'ils mangeaient.

La cuillère que Shireen utilisait pour manger resta suspendue en l'air tandis qu'elle gardait les yeux rivés sur son assiette. Elle retint sa respiration.

— De quoi tu parles ? fit Bassam en soutenant son regard.

— Ta main, ton front. C'est quoi tous ces bandages ?

Un silence régna sur la table.

— Rien, ne t'inquiète pas pour ça. Je me suis cogné.

— Bassam, tu sais que je déteste qu'on me mente.

— Je suis tombé papa.

Elle jeta un regard anxieux vers son père.

— Bassam. Tu vas me dire qui t'a fait ça. En 15 ans d'expérience, je n'ai jamais vu une seule chute qui se présentait comme ça.

Un silence s'ensuit.

— Bien, tu es assez grand pour prendre tes propres décisions. Mais je finirai par le savoir, tu le sais ça. Et tu sais que si tu as des problèmes, tu peux toujours venir m'en parler.

Une expiration lente lui échappa alors que leur père continuait à manger.

Bassam n'avait rien dit sur elle.

Plus tard, en se débarrassant de son pantalon taille basse en velours bleu marine et de son haut rose à paillettes disposés en forme d'étoile, elle se regarda dans la glace de sa coiffeuse avant de baisser les yeux.

Tu as fait du mal à Bassam.

Elle ouvrit un des tiroirs de sa commode pour retirer son pyjama rose en satin.

C'était dégueulasse de ta part de faire ça.

Les dents de son peigne passaient dans sa luxuriante chevelure bouclée.

Il souffre à cause de toi.

Ce soir-là, Shireen n'arriva pas à trouver le sommeil.

Toute la conversation se rejouait dans sa tête. Elle se sentait coupable pour la douleur qu'elle avait infligée à Bassam, même inintentionnellement. Elle avait l'impression de l'avoir blessé d'une façon sans précédent. Dans sa dignité et dans ses sentiments.

En descendant les escaliers pour aller aux toilettes, elle fut surprise de voir la lumière encore allumée dans la chambre de Bassam. Elle le vit prier à travers la porte ouverte, presque bloqué dans sa prosternation, ne se relevant plus. Son cœur se serra avant qu'elle s'éloigne.

Quand elle repassa devant sa chambre, il l'attendait, les yeux rouges.

— Je comprends toujours pas pourquoi tu as fait ça, commença-t-il.

— Je ne sais pas, c'est mieux religieusement que vous ne vous parliez plus, non ?

Elle se sentait affreusement hypocrite en proférant ces mots.

— Ce que tu ne sais pas, c'est qu'on avait déjà arrêté de parler, Shireen.

— Si tu es si religieux, pourquoi est-ce que tu ne l'as pas demandé en mariage ?

— C'est tellement mesquin de dire ça, dit-il, une expression dégoûtée sur le visage. Tu sais que je ne peux pas. Le pire, c'est que tu essaies de me donner des leçons alors que toi, tu as fait tout ça pour parler à un gars. Je ne vais pas faire comme toi et commencer à rapporter et à te créer des problèmes. Mais si tu penses que je fais mal les choses, viens me le dire directement au lieu d'emprunter mille détours.

Elle lui décocha un regard empli d'éclair.

— Tu dis n'importe quoi, fit-elle avant d'escalader les escaliers le plus vite possible.

***

Ses paupières collées n'arrivaient pas à se détacher l'une de l'autre. Le sommeil n'avait pas estompé le poids qui menaçait d'étouffer sa poitrine. Shireen ne voulait pas sortir de son lit aujourd'hui. Elle ne voulait pas confronter le monde.

Pourtant, elle le devait. Les cris de sa mère qui l'enjoignaient de commencer à se préparer pour ne pas être en retard ne lui laissaient pas de répit.

Elle sortit de son lit, cherchant une chemise propre et le reste de son uniforme à la hâte.

Elle chercha une musique sur sa playlist.

Fakerne. Ça devrait convenir.

"Si tu penses que mes sentiments sont un jouet, Commence à te comporter de manière raisonnable, Demain, la séparation torturera ton cœur, Et il fondra de désir"

Elle sortit sa trousse de maquillage, commençant à appliquer son primer avant de décider quel fond de teint elle voulait utiliser.

Alors qu'elle appliquait son gloss rose, elle jeta un dernier regard au maquillage final.

Sa poitrine était affreusement serrée. Elle avait envie de pleurer.

« S'il m'oublie, qui me fera oublier mon amour pour son cœur trompeur ? Et pourquoi il me fait pleurer et me jette au feu. Qui a dit que je devais le quitter ? Je dois le faire revenir amoureux, nostalgique et malgré lui».

Même le masque que Haifa Wehbe arrivait à jeter sur ses émotions d'habitude n'était pas assez puissant pour la distraire.

Elle coupa la musique. Le chaos qui avait résonné dans sa tête laissa place au calme.

Elle ajusta finalement le voile blanc qui encadrait son visage, pressa ses lèvres pour étaler le gloss avant de prendre son immense sac à main en similicuir.

En sortant de son cours de biologie, elle croisa Youssef dans les couloirs. Comme à son habitude, entouré de ses amis... Il ne la remarqua même pas. La musique d'Hélène Ségara raisonnait dans l'unique AirPod en dessous de son voile.

« Je te regarde parler avec les gens, tu me sembles si léger, même transparent, tu vois parfois je déteste, ce que je ressens »

Pourquoi avait-elle tout raconté à Youssef ? Pourquoi l'avait-il dit à son père au lieu de le garder pour lui et de s'intéresser plus à elle ? Pourquoi est-ce qu'elle l'aimait ? Que lui trouvait-elle enfin ?

Il fallait qu'elle lui reparle. Qu'elle lui demande des raisons. Peut-être qu'il s'excuserait.

Il le lui devait.

Elle le trouva seul à la récréation. L'occasion était presque trop bonne.

Elle s'approcha à petit pas, réajustant son voile, resserrant sa veste noire matelassée autour d'elle. Elle essayait de garder un minimum de contenance. Y réussirait-elle quand elle serait face à lui ?

— Hey, Youssef, commença-t-elle avant de s'adosser au même mur que lui.

Il lui jeta un long regard, sans une réponse.

— Mon frère a du mal à accepter la séparation, dit-elle.

Il fronça les sourcils.

— Parce que en plus, tu es fière de ce que tu as fait ?

— C'était mal. J'ai seulement remis de l'ordre.

— Remis de l'ordre ? De quoi tu parles ?

— Tu n'es pas jaloux pour ta sœur ? Qu'un autre homme lui parle ?

Il la regarda les yeux écarquillés.

— Ma sœur s'est fait défoncer à cause de toi et t'es contente?

Elle resta silencieuse.

— Pourquoi tu es là, toi ? ajouta-t-il en fronçant les sourcils.

— Je ne sais pas, je me suis dit qu'on pourrait en parler, c'est tout. Tu peux me dire ce que tu ressens vraiment, tu sais ?

— Tu n'arrêtes pas ! À chaque fois que je tourne la tête, je trouve ta tronche à moins de 5 mètres de diamètre. Tu te prends pour qui en fait? Je vais te dire un truc une bonne fois pour toutes: NON, je ne veux pas de toi. Tu peux continuer d'étaler trois tonnes de farine sur ton visage, rajouter une couche de rouge et puis encore un peu de noir sur tes yeux. Je ne veux pas de toi.

Elle sentit des flammes envahir sa poitrine. Comment est-ce qu'un garçon osait lui manquer de respect comme ça ? Personne ne lui avait jamais parlé aussi durement.

— Et bien, au moins, je sais que tu ne vaux pas mieux que moi. Tu as fait la même chose que moi pour attirer l'attention de ton père. Bassam ne ferait jamais ça.

— Il te l'a pas dit, ton frère, qu'on l'a tabassé ? Il te l'a pas dit, ça ? Bassam ne ferait jamais ça, répéta-t-il en la singeant. Tu cherches quoi maintenant? Si tu n'étais pas une fille, je te jure que je t'aurais fait la même chose qu'à ton frère. Allez vous faire foutre, toi et lui!

Elle tourna les talons, ses lèvres tressaillant sous le choc. C'etait lui qui avait fait ça à Bassam. Et il s'en vantait en plus.

Qu'avait-elle jamais trouvé à cet être abject ?

Sur le chemin du retour, elle se sentit vide de toute émotion. Lassée. Elle le détestait. Elle détestait comment il l'ignorait. Comment il l'avait rejetée. Et elle se détestait elle même de l'avoir poursuivi.

Je trouverais mieux que toi. Je te ferai tomber amoureux de moi et tu souffriras. Je t'ignorerai et tu regretteras, tu te mordras les doigts de ce que tu m'as fait. J'aimerais que tu rencontres une fille pour laquelle tu serais prêt à tout faire... Qu'elle nourrisse tes faux espoirs pour ensuite te plaquer avec méchanceté. C'est tout ce que tu mérites.

Je n'approcherais plus jamais un homme s'il ne me supplie pas de le regarder. Plus jamais.

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