Chapitre 32 - Je veux que tu sois mienne

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BASSAM

Bassam ne dit rien quand Shireen débarqua dans le salon en parlant fort avec son amie au téléphone dans une discussion animée. Rien quand sa mère commença à servir la nourriture. Rien non plus en essuyant la table pendant que Shireen faisait la vaiselle.

Il l'observait d'un œil critique. Il n'arrivait plus à la voir de la même façon. Tout ce qu'elle faisait avait une allure bizarre.

La corde de la confiance était rompue. Shireen. Celle qui avait toujours été là. Qui savait tout, presque intuitivement. À qui il ne fallait jamais rien expliquer. Désormais, il devrait se méfier d'elle. Et ça lui faisait plus mal qu'il ne réussissait à se l'avouer.

Hajar l'évitait. À Shireen, il ne pouvait rien dire. Son monde s'effondrait et ses parents continuaient de vivre comme si de rien n'était. Comment pourrait-il leur expliquer ?

Les mots restaient coincés dans sa poitrine, lui qui d'habitude n'avait aucune difficulté à exprimer ses pensées.

La tristesse lui étreignait la gorge. Ses yeux étaient secs. Brûlants.

Un homme, ça ne pleure pas. Un homme, ça agit.

Anta mnih, mama? lui avait demandé sa mère quand ils furent tous assis dans le salon, ses traits tirés par les années d'inquiétude. Ça va, mon fils ? Tu n'as rien mangé...

Son père lui avait décoché un regard de côté du dessus de son livre avant de déclarer d'un air désabusé.

— T'inquiète pas pour lui, Souad, le garçon va bien.

Bassam fixait la table basse du salon avec attention. Il prit une grande inspiration avant de déclarer :

Baba. Bedi atjawaz. Papa. Je veux me marier.

Son père leva les sourcils sous le choc alors que Shireen écarquillait les yeux, essayant de dissimuler le sourire narquois qui s'affichait sur ses lèvres.

— Tôt ou tard ça allait arriver, quelle idée d'avoir des écoles mixtes à cet âge, déclara sa mère.

Il continua, le ton inflexible.

— Il y a cette fille. Cette fille que je veux épouser.

— D'abord cette blessure inexpliquée et maintenant, tu veux te marier, si soudainement. Il y a des choses que tu ne nous as pas dites, mon fils.

— Elle était avec moi en cours d'histoire, dit-il. Depuis décembre. Elle a été transférée de Cathays à Fitzalan. Et puis voilà, on a appris à faire connaissance.

— Et la blessure ?

— Ses cousins se sont mêlés de l'histoire.

— Je vois. Et apprendre à faire connaissance comment exactement ?

— Papa, je t'en prie, on discutait, on parlait, on échangeait des avis.

— Tu es sûre que c'est tout ce qui s'est passé entre vous ? Et que par exemple, elle ne serait pas enceinte et que maintenant, tu essaies de couvrir tes erreurs parce que tu n'as pas su te contrôler !

— Quoi ? demanda Bassam choqué. Il se laissa tomber sur le canapé. Il n'arrivait pas à croire ce que son père insinuait.

— Non, papa. Je ne ferai jamais ça.

— Tu en es sûr ?

Bassam pinça les lèvres, repensant à toutes les fois où il avait eu un besoin si urgent de toucher Hajar, de l'embrasser.

— Non, papa, rien de tout ça n'est arrivé. Je jure qu'on a fait que parler, sur Dieu tout-puissant, rien d'autre.

— Tu es peut-être amoureux d'elle, mais ça ne veut pas dire que tu veux te marier, conclut son père.

— Comment ça ? Je l'aime, cela veut dire que je veux me marier avec elle !

— Qu'en dis-tu, Umm Mouhannad? demanda le père.

— Je ne sais pas, s'écria sa mère, le garçon est sûrement amoureux.

— Oui, mais de là à se marier ! déclara son père. Tu sais comment est-ce que moi et ta mère, on s'est rencontrés ? C'est comme ça que ça marche, les mariages. Ceux qui durent, du moins.

Un silence s'engouffra dans la pièce

— Et imaginons que moi et ta mère, on accepte... Tu as à peine 18 ans, mon fils, pas un sou à ton nom, pas de maison, pas de situation... Avec quoi est-ce que tu veux te marier au juste ? Tu crois que tu vas demander à n'importe quelle fille de venir avec toi vivre ? Il faut que tu aies une situation. Et puis, tu crois que c'est facile de se marier, toi ? Tu perds la liberté que tu avais avant, tu as d'un coup plein de responsabilités. Bassam, mon fils. Je suis ton père. Je te connais et je veux ton bien. Non.

— Écoute papa. Je vais déménager pour mes études et j'aurai une bourse, alors en quoi ça vous dérange que je trouve une fille ?

Sa mère intervint.

— C'est vrai, pourquoi ne pas essayer, dit-elle doucement. C'est mieux qu'il fréquente plein de filles à l'université?

— Et cette fille, où va-t-elle vivre au juste ? Dans ta chambre d'étudiant ? Ce n'est pas une vie que tu lui proposes, mon fils. Une femme, il lui faut un logement décent, pas des bricoles.

Bassam se mordit la lèvre. Ils n'iraient même pas dans la même université.

— Papa, tu as toi-même dit que ce n'était pas la sunnah (tradition prophétique) de se marier tard. Que même si quelqu'un a un dinar et qu'il a la possibilité de se marier, il doit alors le faire.

Le père soupira.

— Rassure-moi, interrompit sa mère, les sourcils froncés. Ce n'est pas une anglaise ?

— Non, non... Elle est marocaine.

— Ah... Marocaine, répéta-t-elle.

— Mon fils, sérieusement, tu ne penses pas que c'est mieux de te marier avec une syrienne ? Qu'ont-elles, les syriennes, qui ne te plaît pas ?

— Papa ! Je ne connais pas de filles syriennes.

— Si c'est seulement ça le problème, ta mère te trouvera quelqu'un quand tu seras en âge de t'établir.

— Papa ! Tu ne comprends pas le problème. Je ne cherche pas quelqu'un. Je la veux, elle.

— Ça te passera, dit son père. Tu ne peux pas décider de toute ton existence sur un coup de tête. Le choix d'une épouse est une décision très importante !

— Mais baba, habibi! Je veux me marier avec elle, selon la sunnah (tradition) de Dieu et son prophète ! Elle est musulmane !

— Mon fils, on en rediscutera, dit son père, l'air de vouloir clore la conversation. Tu ne sais même pas vraiment qui est cette fille, quels sont ses comportements, comment elle est !

— Mais papa, cela fait des mois que je lui parle et que je la vois en classe.

— Tout ça ne suffit pas, mon fils, les femmes changent une fois qu'elles sont mariées.

— Oh, les hommes aussi, rajouta sa mère en secouant la tête.

— Enfin, tu ne sauras jamais tout de cette fille tant que vous ne vivez pas ensemble !

— Et à plus forte raison, une fille avec qui tu voudrais me marier dans sept ans !

— Ce n'est pas la même chose, elle sera la fille de quelqu'un que ta mère connait ! Elle cherchera pour toi. Vous partagerez la même culture... Ce sera totalement différent.

La mère de Bassam n'avait pas l'air aussi convaincue que son père. Où pensait-il qu'elle allait trouver ces filles syriennes de bonne famille en âge de se marier, pensa-t-elle. Elles ne poussaient pas comme des champignons ici ! Et pour qu'elle plaise à Bassam, ça ne sera pas une mince affaire.

— Mais pourquoi est-ce que maman ne pourrait pas faire connaissance avec elle et sa famille ! Ça vous sauvera la peine de chercher quelqu'un.

— Bassam. Je t'ai donné mon avis. C'est mon dernier mot.

Bassam sentit une douleur aiguë alors que ses dents continuaient de plonger dans la chair de son menton. Un vieux réflexe. Le stress. Il se dirigea vers sa chambre.

Peut-être que comme le disait Hajar, ce n'était pas écrit. Que leur nom n'était pas écrit côte à côte depuis plus de 500 000 ans. Que le nom de Hajar était écrit à côté de quelqu'un d'autre. Pour lui, il n'y aurait personne d'autre. Il en était sûr.

Pourtant, comment la ferait-il vivre ? Son père n'accepterait jamais... Ils étaient voués à l'échec.

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