Chapitre 34 - Cher Bassam

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HAJAR

10/10/2022

C'est un peu compliqué en ce moment... C'est ma troisième semaine à l'université, c'est assez cool. Enfin... Il y a énormément de travail. Mais bon, je crois que j'arrive à me débrouiller.

Hier, je suis allée au premier événement de l'année de l'association arabe, et c'était vraiment bizarre, genre je voulais, j'aurais voulu, te voir, toi! Il y avait tous ces garçons qui cherchaient à attirer l'attention des filles, comme s'ils avaient soif d'interactions féminines.

C'était bizarre. Pourtant aucun ne m'a parlé et j'ai aimé cela. Je ne voulais pas passer du temps avec un autre que toi. Je te voulais. Je voulais que tu ailles à cette université toi aussi, pouvoir te revoir. Il y avait ce garçon devant moi avec sa copine qui la regardait avec tellement d'amour, et d'attention tout simplement... C'était comme ça que tu me regardais. C'était comme ça que je voulais te regarder de nouveau. Que mes mèches de cheveux effleurent ton nez, et qu'on partage ces moments où on est seuls pour quelques instants où plus rien au monde ne compte à part tes yeux dans les miens.

Je me demande comment tu arrives à gérer à l'université.

20/12/2022

Salam.

Hier, ça va faire un an qu'on s'est rencontrés pour la première fois. Je ne sais pas si on se reverra une autre fois. J'aimerais qu'on puisse. Je ne sais pas pourquoi je n'arrive pas à t'oublier.

Peut-être que c'est un signe. Peut-être pas. Ça fait un an, mais dans ma tête, c'est comme si c'était il y a deux semaines.

Je voulais te dire, je ne t'ai pas rejeté, ce jour-là. Ce n'était pas mon intention, en tout cas. J'avais peur de ce qu'on pourrait faire ensemble, de ce que ça voudrait dire, de ce qui pourrait nous arriver, parce que ça me dépassait.

J'espère que tu comprends. J'espère que tu ne l'as pas mal pris.

19/01/2023

Oh mon Dieu, réunit-moi avec celui que j'aime si c'est un bien pour moi, et si c'est un mal pour moi, réforme-moi pour lui et réforme-le pour moi, et rends-le un bien pour moi dans ma religion, dans ma vie future et pour ma conscience.

J'ai mal pour toi. Il y a deux semaines, j'ai appris que ton pays, comme s'il n'avait pas assez souffert, avait été la victime de tremblements de terre, à la frontière avec la Turquie. Des centaines de personnes coincées sous les décombres. La vie est si imprévisible. J'aurais voulu être là pour toi. J'espère qu'il n'est rien arrivé à aucun membre de ta famille, à aucun de tes amis.

***

J'ai encore envie de t'écrire. Mon cher, très cher Bassam. C'est stupide au fond, tu sais... Cela fait un an et trois mois qu'on s'est rencontrés pour la première fois. C'est fou quand j'y pense. Pourtant, tu hantes encore mes pensées. Est-ce vraiment toi ou une version idéalisée qui a élu domicile dans mon cerveau ? J'ai du mal à dissocier les deux entités.

En ce moment j'ai du mal à l'université, avec mon manque de sommeil, la tonne de travail... Je me sens tellement déprimée. Mais je fais mon travail quand même, juste pas autant que je voudrais... J'essaie de lire le Coran aussi. Enfin, je me sens misérable quand je ne le lis pas. Bref. Je me demande ce que tu penses, ce que tu fais... Je me demande beaucoup de choses à ton sujet. De toute façon, ceux qui sont destinés à se rencontrer se rencontrent, pas vrai?

30/09/2023

Tu te rappelles comme la dernière lettre que j'ai écrite parlait d'un tremblement de terre en Syrie et de comment j'aurais espéré être là pour toi.

Il y a eu un tremblement de terre au Maroc hier soir. Et je ne sais pas comment me sentir.

C'est bizarre, pas vrai?

05/10/2023

« Je veux te voir, connaître ta voix.

Te reconnaître dès que tu apparais au coin de la rue.

Sentir ton parfum quand j'entre dans une pièce que tu viens de quitter, reconnaître le bruit de ton talon, la façon dont ton pied glisse.

Me familiariser avec la façon dont tu pinces les lèvres puis les laisses s'entrouvrir, juste un tout petit peu, quand je m'approche de toi et que je t'embrasse. »

- Rumi.

Je ne sais pas si tu liras jamais ceci ?

Mais cela fait presque deux ans que nous nous sommes rencontrés ce jour-là, en décembre. J'ai beaucoup pensé à toi ces derniers temps. J'ai envie de te revoir. Je me demande ce que tu penserais de moi aujourd'hui.

Tu es la seule personne avec qui je me sens émotionnellement proche en Grande-Bretagne, et qui me comprend vraiment. Je n'ai pas rencontré quelqu'un avec qui je me sois sentie aussi proche depuis des lustres, surtout un garçon. J'espère qu'on se reverra bientôt.

Ça peut paraître un peu bête, mais j'aimerais être avec toi. Ça fait des mois que je n'ai pas vu ton beau visage, à part pendant ces stupides jours d'examens. J'aimerais qu'on soit faits l'un pour l'autre. Je me souviens encore de cette prière que j'ai faite pour trouver l'amour avant d'avoir 18 ans.

Et ça me revient très clairement à chaque fois que je vois tes yeux s'illuminer dans ma tête... Je vois ton bras derrière mon dos. Je te vois réfléchir... Je te vois rire. Je te vois fier et si impressionnant. Je te vois gentil et tellement, tellement compréhensif. Je vois ton âme avant de voir ton corps. Je vois l'homme dont je suis tombée amoureuse.

Et malgré tout ça, je ne suis toujours pas sûre que tu sois l'élu, peut-être que Dieu avait d'autres plans ? Peut-être qu'après trois, six, neuf ans, on se disputerait tous les jours et on se détesterait ?

Peut-être que je ne te comprendrai jamais comme tu as besoin d'être compris. Peut-être sommes-nous trop différents pour être ensemble. Peut-être finirons-nous par nous détester ? Et pourtant, j'espère de tout mon cœur que nous pourrons être à nouveau ensemble.

Peut-être que tu ne liras jamais ça, peut-être que si. Et si tu le lis, ris, car cela signifie que nous sommes ensemble. Que nous étions faits l'un pour l'autre. Et embrasse-moi jusqu'à ce que j'en perde le souffle.

Bref, je dois étudier et lire maintenant. Je réfléchis au fait de travailler et d'être maman, et à la difficulté de concilier travail et éducation des enfants. Je ne sais pas comment je vais m'en sortir. Parfois, j'aimerais juste que ce ne soit pas aux femmes d'avoir des enfants et de les mettre au monde... Mais je sais que c'est ainsi que Dieu nous a créés, alors je n'y pense pas trop... De toute façon, la vie ne consiste pas à faire carrière, mais à plaire à Dieu. J'admire ta mère pour avoir élevé l'homme que j'ai rencontré. J'aimerais pouvoir la rencontrer...

Au fond de moi, j'ai l'impression que je ne te reverrai jamais. Que je ne fais que rêver. Mais j'aimerais tellement. Je n'ai pas mis de distance entre nous parce que je ne t'aimais pas, mais parce que j'avais peur de ce que mon attirance pour toi pourrait me faire. Je savais que je ne voulais pas que nos conversations s'arrêtent. Je savais aussi que ce n'était pas bien... Je savais que ce n'était pas conforme à la loi de Dieu... Mais en même temps, c'est Dieu qui t'a envoyé vers moi...

Te rencontrer a été l'une des meilleures choses qui me soient arrivées. Je ne connais pas encore toute l'histoire. Mais ton visage me hante encore aujourd'hui. Je ne sais pas si je te reverrai un jour. Mais chaque fois que je touche la bague que tu tenais entre tes mains tous les jours, cela me fait sourire de joie. Je suppose que c'était écrit. Notre rencontre. J'ai tellement changé depuis. Et la seule chose que je souhaite, c'est te revoir.

09/10/2023

Ce weekend, le Hamas, un groupe de résistance palestinienne dont je n'avais jamais entendu parler avant (tu peux te moquer de moi, je sors de mon ignorance graduellement), a attaqué un festival en Israël.

Papa regarde Al Jazeera en permanence et j'ai eu plusieurs débats avec mes amies de ma promo (des filles, rassure-toi). Une pensait que c'était horrible ce qui était arrivé. Je voyais plus ça comme une des rares fois où les Palestiniens peuvent se venger de ce que les Israéliens leur infligent en permanence...

Pourtant une chose reste louche. Israël possède la pointe de la technologie mondiale en matière de surveillance. Comment est ce qu'ils ne l'ont pas vu venir? Il y a pleins de théories. Certains disent que Israël avait besoin de cette attaque pour pouvoir justifier ce qu'ils vont faire aux Palestiniens ensuite. Les images sur Instagram sont horribles. Je n'ai plus que ça.

On voit des gens fuir, des blessés, des corps enroulés dans des couvertures, les mêmes que celle qu'on a a la maison, celles bien épaisse avec des dessins de tigres et des rosaces dessus. À Gaza, ce sont des linceuls. Les pleurs des mères, les corps contorsionnés auxquels on essaie de rendre un minimum de dignité... Je me demande ce qui va venir...

04/02/2024

Je n'ai jamais cru aux anges gardiens. Pourtant Bassam, plus je pense à toi, plus l'image s'impose. Parfois, j'ai l'impression d'avoir rêvé nos rencontres, comme si rien ne s'était vraiment passé. Comme si tout était le fruit de mon imagination. Cette chimère folle, débridée, qui t'as inventée de toute pièce. Quelque chose au fond de mes entrailles pourtant, me hurle que c'est faux. Elle me prend aux tripes, elle se déchaîne, elle refuse cette allégation. Comment aurais-je pu t'inventer? Et si tu n'existais pas, et bien moi je t'inventerais, avait dit le chanteur d'une chanson connue. Pourtant , je sais que je n'aurais jamais pu t'inventer. Ta voix, ta présence, tes convictions... Elles ont tellement bouleversé mon monde, choqué mon esprit, qu'elles ne pouvaient pas être son fruit. Mon inconscient n'aurait jamais pu te construire.

J'ai envie de te revoir, seulement pour savoir ce que tu es devenu après notre dernière rencontre. Es-tu allé à l'université que tu souhaitais? Que comptes-tu faire maintenant? Quels sont tes projets? Je voudrais voir l'homme que tu es devenu... J'aimerais même apprendre à le connaître, à nouveau, mais... Le voir me suffirait. Je voudrais te dire une chose aussi. Si je le pouvais... Pour que tu puisses la garder pour toi...

Tu as changé la trajectoire de ma vie. Sans toi, je ne serais pas la personne que je suis aujourd'hui.

Bassam... J'aurais tellement aimé que tu sois là.

Je me demande ce que procure la sensation d'être serré dans tes bras, de sentir l'odeur de ton pull. Je regrette chaque peut-être. Chaque, on aurait pu, chaque possibilité. J'aurais voulu qu'on ait le droit d'exister.

Par tes sourires, tu comblais le vide profond qui m'habitait.

Je te dois au moins ça,

– Hajar.

08/12/2024

Aujourd'hui ton pays a été libéré de la dictature. Je ne sais plus si je t'aime. Si je t'ai aimé. Mais j'aurais aimé savoir comment tu as célébré ce moment. Je suis heureuse pour ton pays qui a saigné pendant si longtemps... Je le sais maintenant, le sort qui a été celui de ton frère. J'espère qu'il a trouvé la paix aujourd'hui, où qu'il soit. Je suis heureuse que la possibilité de revoir ta terre s'ouvre à toi à nouveau. Du plus profond de mon cœur, je suis heureuse pour toi. Ce matin, en voyant les nouvelles sur Instagram, je n'ai pas pu m'empêcher de me demander comment tu l'as appris. C'est vrai que les nouvelles sur la Syrie étaient de plus en plus inquiétantes ces derniers jours avec Hayat Tahrir al-Sham qui s'approchait de Damas. Je ne savais honnêtement pas à quoi m'attendre... Je n'aurais jamais pu imaginer ça.

Comment te sens-tu après avoir entendu la nouvelle ? Bashar Al Kalb est tombé. Es-tu heureux? As-tu peur? Que se passe-t-il dans ta tête ? Vas-tu repartir en Syrie?

Pourtant, la Syrie que tu as quittée, ce n'est plus la Syrie de maintenant. Est-ce que tu aimeras cette nouvelle version de ton pays ? Où est-ce que tu y chercheras seulement les fragments d'une vie révolue?

08/03/2025

Si j'étais ...

Ça peut exprimer beaucoup de choses, ce subjonctif. Le regret de notre personne, le désir d'être quelqu'un d'autre. Son homologue "si j'avais" exprime quant à lui plus souvent un regret de n'avoir pas accompli quelque chose. L'aspiration à une réalité différente. Une réalité avec laquelle les actions du passé nous ont défini autrement ou n'ont jamais eu lieu. Une envie de s'identifier différemment quelque part, un rejet de la personne que nous sommes dans l'instant présent.

Si j'étais restée avec lui, si j'étais plus intelligente, si j'étais moins grosse, autant de questionnements qui résonnent dans mon esprit.

Cette journée, cette journée fatidique. J'essaie d'imaginer à quoi ressemblerait ma vie si elle n'était pas arrivée. Si je t'avais dit que je ne voulais plus te parler avant d'avoir passé autant de temps avec toi.

Ta présence était comme un venin, chaque rencontre, chaque seconde passée devant toi, une piqûre. J'étais ensorcelée par de beaux yeux marron, par la façon dont tes lèvres se relevaient en une moue interrogative comme pour dire : « Tu m'as vraiment dit ça ? » La façon dont tes sourcils se levaient quand tu étais étonné. Il n'y avait pas grand-chose à propos de toi que je n'aimais pas.

Le venin a fait son effet. Des années plus tard, je n'arrive toujours pas à m'en remettre. Avant je trouvais ça romantique, les amants qui n'oubliaient jamais l'objet de leur amour. Maintenant, je trouve ça juste handicapant. J'en ai marre.

Les décisions que je prends crient ton nom. Mes études aussi me font revenir à toi. Je me demande dans les moments les plus anodins ce qui t'aurait plu, qu'est-ce que tu ferais toi, qu'en aurais-tu pensé? J'ai l'impression de devenir le type de femme que tu aurais aimé que je sois quand on s'est rencontré, inconsciemment?

Tu es le sculpteur et je suis la femme que tu façonnes malgré ton absence, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après années.

Ton souvenir réussit à me faire aller de l'avant.

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