Chapitre 35 - Épilogue

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« Même la bonne personne au mauvais moment peut conduire à un coeur brisé ».

HAJAR

Les jours se succédaient et c'était comme si la dernière fois qu'elle avait vu Bassam remontait à une éternité. Comme un rêve dans les nuages, son souvenir avait été déformé par l'absence. Le temps passait et chaque jour effaçait un mot, un sourire, un regard de leurs interactions.

Un jour enfin, il n'existerait plus. Et elle s'en était accommodée.

Elle ne s'accrochait plus à son souvenir comme elle l'avait fait dans le passé, suppliant son cerveau de ne jamais oublier la courbe de ses joues, l'arc de ses sourcils.

Aujourd'hui, elle repensait à lui alors qu'elle regardait à travers la fenêtre du train. Voyager éveillait toujours l'âme nostalgique en elle.

Elle allait à Londres. C'était agréable de prendre le train seule. C'était la première fois qu'elle quittait le Pays de Galles depuis qu'ils avaient déménagé.

Excitée, elle observa la grande roue de ferry qui se dessinait devant elle. Elle était près du centre. Il fallait qu'elle descende bientôt pour prendre le Underground, le métro, selon les indications du trajet Google Maps.

"La politique post-coloniale et les identités dans la diaspora" était le titre de la conférence de Kings à laquelle elle avait décidé d'assister.

Ça lui donnerait peut-être des idées pour sa thèse.

Les pas de ses richelieus se succédèrent sur les pavés mouillés de la capitale jusqu'à la porte du Strand Campus. Elle fut surprise par l'aspect grandiose du lieu alors qu'elle cheminait, cherchant en vain un panneau qui pourrait l'aider à s'orienter.

On se serait cru dans le Londres victorien. Elle oubliait parfois que la Grande Bretagne était le lieu où tous les livres de Jane Austen, mais aussi les classiques de Charles Dickens était censés avoir eu lieu, aveuglée par la modernité qui prenait peu à peu son empire sur le pays. Pourtant les monuments comme celui-là rendait sa conscience des lieux dans laquelle elle se trouvait plus aiguë, pression douloureuse dans son admiration. C'était beau.

Elle attarda son regard sur la plaque rouge au côté droit de la porte: "King's College London".

Quand elle eut trouvé la salle de conférence, non sans avoir tendu le cou pour observer les moulures du plafond du campus à plusieurs reprise, elle jeta un regard sur l'immense salle et l'estrade où le professeur qui donnait la conférence s'assaierait bientôt.

Un coup d'oeil à la fille d'origine asiatique à sa droite. Elle lui donnait deux ans de moins qu'elle. Quelles raisons avaient pu la poussée à venir ici aujourd'hui?

Quand la conférence fut terminée, elle jeta un regard circonspect autour d'elle observant les gens qui se levaient peu à peu et se dirigeaient vers la sortie à l'arrière de la salle.

Soudain son système nerveux alarmé reconnut une silhouette familière. Son cœur fit un bond dans sa poitrine alors qu'elle le fixait, essayant de s'assurer que c'était bien lui.

Il a un peu de barbe maintenant.

Qu'elle le trouvait toujours attirant, fut une constatation plus sourde.

Elle prit son sac à main qu'elle avait laissé traîner à ses pieds et s'empressa de quitter les lieux.

Des nuits, des journées entières passées à rêver de ce moment. Le revoir au détour d'une rue, croiser son regard... Elle savait qu'elles auraient lieu. Les retrouvailles. Son coeur accélérait dans sa poitrine au fur et à mesure qu'elle s'éloignait.

Quelque chose clochait.

Tu vas regretter, prévenait le poids qui avait coulé au fond de son estomac.

Sa poitrine se serra tandis que sa respiration devenait saccadée, presque une sensation de vertige.

Tu dois retourner dans cette salle. Tu ne peux pas partir comme ça après l'avoir vu.

Malgré elle, ses pas la guidèrent vers la porte qu'elle venait de quitter à la hâte. Nouveau sursaut alors qu'elle lui fit face tandis qu'il quittait la pièce, discutant avec une jeune femme aux longs cheveux auburn.

Un éclair de reconnaissance brilla dans ses yeux.

Il n'y avait plus de retour en arrière.

— Hajar? demanda-t-il.

Elle sourit nerveusement.

— Je ne pensais pas te rencontrer ici. Cela fait longtemps, pas vrai? déclara-t-elle.

Il jeta un coup d'œil circulaire entre les deux femmes.

— C'est une fille qui était avec moi au lycée à Cardiff, expliqua-t-il à l'intention de sa compagne.

— Et voici Abigail, elle est dans ma promo.

Hajar hocha la tête essayant de réprimer le léger serrement de cœur qui accompagnait cette déclaration. Ils avaient l'air complice.

Pourquoi tu es jalouse, il allait pas faire voeu de chasteté en ton absence.

— C'était sympa de te revoir, dit-elle finalement avant de sourire à Abigail. Je dois prendre mon train, ajouta-t-elle rapidement.

— Attends, tu es toujours à Cardiff?

— Oui, dit-elle en tournant la tête. J'étudie l'histoire à l'université là-bas.

Il sourit.

— Tu n'as pas fait médecine finalement?

— Non.

La réponse était un peu sèche. Plus sèche qu'elle ne l'aurait voulu peut-être. C'était lui qui l'avait convaincue de faire ce qu'elle voulait au lieu de suivre le chemin que son père avait tracé pour elle.

Abigail ressera soudainement son écharpe autour de son cou avant d'aviser Bassam:

— Je te laisse à tes retrouvailles, je rentre! C'était sympa de te rencontrer Hajar. Passez une bonne soirée.

Hajar observa Abigail s'éloigner, ses longues jambes suivant ses talons aiguilles vers la sortie.

***

Elle ne sut pas comment elle se retrouva assise devant deux verres de café arabe, celui dont il lui avait parlé des années auparavant, humant la vapeur aux odeurs de cardamome. qui lui parvenait.

Les yeux bruns fixés sur elle étaient remplis de curiosité. Bassam n'avait jamais vraiment su dissimuler ses émotions.

Sauf ce jour-là. Après qu'elle l'ait rejeté.

— Alors, commença-t-il d'une voix croassante. bizarre de se revoir comme ça. Je ne l'aurais jamais imaginé.

Hajar baissa les yeux avant de venir rencontrer son regard.

— J'y ai pour ma part, souvent pensé, dit-elle.

Elle reconnut le choc dans ses yeux tandis qu'il remuait légèrement sa cuillère dans son minuscule verre.

S'il y avait bien une chose qu'elle savait faire, c'était laisser Bassam sans mots.

— Je tiens aussi à éclaircir un point qui m'a trotté dans la tête toutes ces années. Mois après mois, je n'ai pas arrêter d'y penser.

Elle sentit son regard fixé sur elle alors qu'elle s'était mise à remuer son café, calmant le tremblement de ses mains.

— Le jour où je t'ai dit... Tu sais, que nous ne devrions pas être ensemble.

Il fronça les sourcils alors qu'elle mordait nerveusement sa lèvre inférieure.

— Et bien, je voulais te dire que je ne t'ai pas rejeté toi, même si ça a pu te paraître ainsi. Je t'aimais vraiment Bassam. C'était cette contradiction de tous les instants qui m'usait.

Il garda les yeux baissés et elle se demanda si elle n'en avait pas trop révélé d'un seul coup. Qu'allait il penser? Qu'elle disait ça à chaque homme qu'elle croisait?

— Et où est-ce que cela nous mène maintenant? dit-il soudainement, les yeux toujours baissés.

—Nul part. Je veux dire.... C'est quelque chose qui brûlait en moins depuis longtemps. Je t'ai revu. Ça devait sortir.

— Je ne veux pas que tu brises mon cœur une seconde fois, déclara-t-il, la voix dénuée d'émotion.

—Je comprends parfaitement dit-elle. Vous vous connaissez bien toi et Abigail?

—Ne va pas t'imaginer des choses... C'est juste une camarade. De plus, elle est juive.

— Et?

— Sa famille ne la laisserait pas se marier avec un goy. Et je ne veux pas avoir des enfants moitié syrien moitié juifs. C'est trop risqué. Elle n'est pas de ma religion. Ce n'est pas possible.

— Tu aimerais pourtant?

— Dans un autre monde? Peut-être. Nous sommes trop conscients de nos différences pour s'aveugler sur nos points communs.

— Je vais devoir partir, dit-elle. Avant qu'il n'y ait plus de trains.

— Je te raccompagne, offra-t-il alors qu'il s'apprêtait à aller payer.

— Non, Bassam, dit-elle froidement. On n'a plus 18 ans. Je ne suis pas ta femme. Tu ne vas pas payer pour moi.

La remarque avait eu l'effet d'un seau d'eau glacé. Les glaçons par terre continuèrent de refroidir l'atmosphère entre eux pendant quelques minutes.

Il l'a rejoint quelques minutes plus tard alors qu'elle l'attendait devant la devanture du café.

— Je ne suis pas ton mari... Alors pourquoi est-ce que tu m'attends pour que je te conduise à la gare? Tu aimes bien rejeter la faute sur moi, mais tu ne t'y opposes pas complètement!

— Laisse-moi rentrer seule alors. Je suis une grande fille, je peux me débrouiller.

— Non, ce n'est pas ce que je veux dire. Il s'arrêta net. C'est bientôt le coucher du soleil. Je ne vais pas te laisser seule au milieu d'une ville que tu ne connais pas.

— Je me suis débrouillée pour arriver sans toi, lui rappela-t-elle.

— Je sais.

Ils continuèrent à marcher alors que la nuit tombait peu à peu sur Londres. Les lampadaires s'illuminaient et se détachaient sur le ciel qui prenait cette teinte de violet et de bleu, remplaçant le gris qui avait régné toute la journée.

Ils échangèrent leurs comptes Instagram alors qu'elle attendait son train.

Son premier message fut les coordonées d'une conférence à son université, UCL. Puis une autre. Il y eut des conversations à minuit, des sourires à peine dissimulé au dessus de l'écran, des fous rires, des rencontres discrètes.

Et des enfants moitié syriens moitiés marocains, ça te dérangerait? demanda-t-elle le coeur battant au détour d'une conversation.

Il laissa échapper un rire avant de taper une réponse.

Si c'est les tiens, non.

Tu sais, je t'ai écrit pendant tout le temps où je ne t'ai pas vu. C'était comme un mini-journal de lettres où je t'expliquais ma vie, ce qui m'arrivait....

Tu es sérieuse là?

Oui.

Je t'ai manqué...

Ce n'était rien de physique, rien qui aurait complètement remis leur religion en cause. Pourtant, ce n'était pas complètement innocent non plus. Hajar retrouvait les sentiments de ses 18 ans.

Elle s'asseyait à côté de lui dans les conférences sur la politique et l'histoire qu'il affectionnait comme elle avait été assise à côté de lui en cours d'histoire. Pourtant cette fois l'annihilation était partie. Elle s'autorisait à croiser son regard quelques secondes de plus, à laisser sa main s'approcher plus qu'elle ne l'aurait dû de son visage. Leurs regards s'attardaient trop longtemps, leurs corps étaient trop près...

Un jour pourtant après une rencontre, il n'envoya plus de message.

Puis un par un ils arrivèrent, paragraphe après paragraphe.

Rassurée, elle saisit le téléphone. Pourtant, c'était reproche après reproche.

Est ce que tu t'en fout de moi?

Est ce que c'est pour ça que tu m'ignore depuis deux jours? Que tu me demande plus de mes nouvelles?

J'ai bien vu la façon dont tu parlais avec l'assistant du professeur la semaine dernière.

Tu m'a ignoré quand je parlais, pour l'écouter, lui.

Tu n'as qu'à aller avec lui si je t'importune.

Hajar lu les messages incrédule avant de couper sa connexion et de se replonger dans sa série.

Tu me colles.

Puis il y avait eu les commentaires sur comment les hommes la regardaient quand ils marchaient ensemble. Des regards qu'elle ne sentait pas mais que Bassam, lui, ne manquait jamais de détecter.

"Je suis un homme, je connais les autres hommes."

Ensuite il y avait eu les autres fissures de son masque. L'homme religieux, mature et discipliné qu'elle avait cru connaître se révélait être impulsif, capricieux quand les choses n'allaient pas comme il le souhaitait et souvent, imprudent.

Loin de les admirer, elle en avait marre de ses envolées lyriques qui finissaient par s'écraser par terre à la moindre dispute, de ses longs messages exigeant toujours plus d'elle, qu'elle vienne le voir, qu'ils passent plus de temps ensemble, disant qu'elle ne l'aimait plus, après l'avoir appelée mes yeux, mon âme, ma vie...

Manipulateur.

Au fond, elle comprenait que cela pouvait être motivé par de l'affection mais elle étouffait de plus en plus. La pression que Bassam lui infligeait ajoutée à celle déjà présente de son père faisait de cette relation un renforcement du carcan, sans présenter d'échappatoire.

Bassam de son côté se noyait de plus en plus dans cette relation dont il ne voyait pas la fin pourtant pouvoir s'imaginer vivre sans.

La fille douce, intelligente et vive qui avait retenu son attention se révélait être cynique, insolente et blessante.

Il avait de plus en plus de mal à supporter la façon dont elle lui manquait de respect, un respect qu'il commandait dans toutes les pièces.

Un jour de printemps, alors qu'ils s'étaient disputés la veille au téléphone, elle vit sa silhouette se dessiner dans la cour de son université.

— Bassam? Qu'est ce que tu fais ici? Tu as fait tout le chemin depuis Londres?

L'air nerveux, il hocha la tête.

— Hajar. Il faut que je le dise maintenant. Je n'en peux plus.

Elle sentit son coeur s'alourdir immédiatement.

— Je veux qu'on rende les choses officielles. J'en ai marre de comment ça se passe. On est pas partis sur de bonnes bases. Faut qu'on fasse les choses biens, sans cachotteries.

— Je ne crois pas qu'on soit fait l'un pour l'autre Bassam, dit-elle d'un ton précipité.

Il s'arrêta net.

— Quoi ? Alors pourquoi t'es revenue ? Pourquoi tu m'as reparlé? Pourquoi tu continues de me regarder comme si tu voulais toujours quelque chose de moi?

— Parce qu'une partie de moi ne sait pas arrêter d'espérer. Et ça me détruit.

Ils se regardèrent longtemps. Puis Hajar recula d'un pas.

— C'est pas de l'amour, Bassam. C'est une nostalgie qu'on confond avec une seconde chance.

— C'est une nostalgie pour toi. C'est toi qui a confondu ça avec une deuxième chance. Moi j'y ai toujours cru. Pendant tout ce temps, tu m'as menée en bateau, et moi j'ai été trop stupide pour le reconnaître. Tu m'as utilisé pour avoir l'attention dont tu voulais. Tu veux qu'on t'admire, qu'on t'attende. Maintenant que je m'approche trop, tu t'enfuis.

Il ravala sa salive tandis qu'elle l'observait, n'essayant même pas de lui couper la parole, de contrer ses arguments.

— Le pire, c'est que c'est pas la première fois, c'est la deuxième que je tombe dans le piège ! Tu parles de foi, de limites, de paix intérieure, mais t'utilises ça comme une armure. T'as peur de l'intimité. T'as peur d'être vue. Mais moi je voulais juste t'aimer et être aimé en retour !

— Tu n'as jamais voulu m'aimer. Tu voulais me posséder.

— Et toi ? Tu voulais me punir.. Tu voulais me punir de te vouloir! Comme si ça avait été une faute depuis le début.

Ils se fixèrent en silence, jaugeant l'autre, pesant le silence lourd de reproches qui les séparait.

— Tu sais ce que t'es ? T'es cruelle, lâcha-t-il.

Il reprit son souffle, la fixant toujours, se calmant peu à peu.

— On a jamais eu une chance tous les deux, pas vrai? dit-elle finalement.

Il lui jeta un regard froid, presque de la haine.

— C'est à cause de toi, qu'on a pas eu de chance depuis le début.

— La vérité, c'est que tu n'as jamais voulu m'accepter. J'ai toujours dû me mouler à l'image que tu avais de moi. On a toujours mangé des plats de ta culture, tu n'as jamais été curieux à propos de la mienne. Au début, je pensais que j'apprenais à te connaître... Pourtant avec le temps, j'ai compris que c'était ta façon de me mouler, de le transformer en la femme que tu avais toujours imaginer.

Il soupira avant de lui jeter un regard. Elle n'arrivait pas à définir l'émotion qui brillait dans ses yeux. Était-il ému? Ou seulement triste?

— Peut-être dans une autre vie...

Comme Abigail.

Peut-être dans une autre vie.

***

C'était un rêve. Un souffle volé au silence.

Il y a des histoires qu'on raconte pour ne pas devenir folles. Des illusions tissées pour panser l'absence. Des scènes qu'on écrit dans sa tête, comme des promesses jamais nées. Hajar retourna sa tête sur son oreiller, cherchant un sommeil qui ne venait pas.

Ils ne s'étaient jamais revus.

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