Chapitre 36 - 2 ans plus tard

6 minutes de lecture

"Parfois, perdre ce que l'on désire aide à trouver ce dont on a besoin."

BASSAM

Les sacs et valises qui jonchaient le couloir n'avaient pas été touchés.

Bassam avait senti l'étreinte de son père se resserrer sur son buste dans un sentiment de soulagement dont il ne savait pas avoir besoin.

Toute la tension de la semaine se dissipa pour un bref instant.

— Achta'tlek, chuchota sa mère en le prenant dans ses bras à son tour. Tu m'as manquer.

Bassam soupira.

Quand elle le relâcha, il sentit soudainement toute l'anxiété qui avait envahi son être depuis deux semaines l'envahir de nouveau.

Pendant les célébrations avec les compatriotes qu'il avait connus à l'université. Durant les nuits sans sommeil où il n'avait pas arrêté de retourner dans sa tête les mêmes questions, sans trouver de réponses, malgré les pages Facebook, les sites, les avis de recherches.

Il se rappelait les larmes, la sensation de prostration qu'il avait sentie après être tombé sur une vidéo de l'intérieur de Sednaya.

Il avait toujours su que les conditions dans les prisons d'Asad étaient horribles. Pourtant, voir les traces sur les murs rendait la réalité plus ignoble encore. Son frère aurait pu tracer ses mots. Son frère aurait pu souffrir avant de rendre l'âme dans ces conditions. Et on n'en savait toujours rien.

Il avait envoyé quelques messages aux cousins, demandé des nouvelles. Mais les nouvelles étaient toujours les mêmes. Il était trop tôt pour décider de rien. Le chaos dominait, chacun essayant de se tailler la part du lion dans ce nouveau monde qui avait amené tellement de nouvelles questions. Rester. Partir. Passé. Futur. Amour. Devoir.

Akalet, mama ? demanda sa mère. Tu as mangé ? J'ai préparé des raviolis si tu as faim.

— Non, ça va, j'ai mangé.

— Mais le trajet est long ! Je vais t'en chauffer.

Quand sa mère revint dans la pièce, une assiette de Shish Barak dans les mains, il la fixa silencieusement alors qu'elle posait l'assiette sur la table.

Une interrogation s'afficha dans ses yeux. Une interrogation dont il cherchait la réponse dans la courbe de l'œil de sa mère, dans la posture de son père. Pourtant il n'y détectait aucun indice. Rien d'autre qu'une lassitude qu'il n'avait jamais remarquée auparavant .

Ses parents vieillissaient.

Alors? demanda-t-il.

Il vit la silhouette de sa mère s'affaisser, le sourire de son père tomber.

Il y a du nouveau?

Sa mère secoua la tete.

Non, mon chéri. Rien.

Bassam poussa un soupir.

Inshallah kheir, ajouta-t-il avant de commencer à se débarrasser de sa veste et de ses chaussures.

Shireen apparut soudain dans la pièce avant de venir l'embrasser. Il sentit l'odeur de son shampoing tropical, caressant doucement ses boucles.

— Tu vas bien? demanda finalement Shireen en se relevant.

Alhamdulilah, déclara-t-il.

— Ça va, les études ?

— Ça va, déclara-t-il. Et toi, tu as eu des examens?

Shireen aquiesca.

— On a pas encore les résultats.

Bassam hocha la tête.

— Shireen, va chercher les sacs de ton frère dans l'entrée, dit soudain leur mère en passant la tête par la porte de la cuisine.

Shireen poussa un soupir.

— Non maman, ne la fatigue pas, je vais le faire.

— Haram, tu reviens de voyage, tu es fatiguée !

Soudain, un téléphone sonna. Sa mère se précipita dessus.

— C'est un appel de Salem, déclara-t-elle. Elle décrocha avant que Bassam entende le grésillement de la voix de son oncle.

— Salem ? Ça va ? demanda sa mère.

— Souad ? Comment vous portez-vous ? Il marqua une pause. Je me suis renseignée comme tu m'avais demandé, continua-t-il.

Bassam retint son souffle, ressuscitant dans la solennité de la pièce une tension qui compressait sa poitrine.

— Et alors ? demanda sa mère.

— Son nom n'est nulle part.

Un cri échappa à sa mère alors que Bassam s'approchait d'elle, ravalant les larmes qu'il sentait venir.

— Maman!

Leur père resta sans mot dire, le regard fixé dans le vide.

La voix à l'autre bout du téléphone s'était tue, pourtant on sentait toujours les bruits de l'interolcuteur.

— Désolé d'avoir dû être le porteur de cette nouvelle. Je vais vous laisser.

Le téléphone se raccrocha tandis que Bassam essayait de calmer sa mère.

Il chercha le regard de Shireen qui observait la scène, comme si elle ne comprenait pas vraiment ce qui venait de se produire.

— Va chercher un verre d'eau pour maman, ordonna-t-il alors qu'il aidait sa mère à s'asseoir.

Il vit des larmes couler lentement du coin de ses yeux noisette, se perdant presque sur les rides fines de ses paupières.

Elle prit une inspiration brusque avant de laisser échapper un soupir bruyant.

— Mon Dieu, nous avons déjà tellement supporté... Ah, Muhannad, le marié. Muhannad... répéta-t-elle avant d'éclater en sanglots.

Bassam serra les lèvres, essayant de se retenir. S'il se laissait aller, il n'y aurait personne pour consoler sa mère.

Il l'observa boire le verre d'eau que Shireen avait ramené à petites gorgées. Il jeta un regard vers son père, mais son regard terne était toujours aussi vide. Son père était dans un endroit très loin. Dans un recoin de son imagination dont la continuité était devenue extrêmement improbable.

— Ne pleure pas, Um Muhannad. Ton fils vit, déclara-t-il soudainement.

Toutes les têtes se tournèrent vers lui.

— Je refuse de croire qu'il est mort. Mon fils serait mort avant la libération ? Si son acte de décès n'est nulle part, c'est qu'il est toujours en vie.

Bassam garda le silence, tandis que leur mère se mouchait, le bruit étrangement normal dans la tension environnante.

— Firas, cesse de dire ces choses, dit-elle d'une voix émue. Cesse de dire ces choses qui me donnent de l'espoir. Mon cœur ne peut plus le supporter... Il ne peut plus le supporter, répéta-t-elle dans un pleur. Laisse-moi faire le deuil de mon martyr, comme je l'avais fait au tout début. Laisse-moi au moins cela.

Bassam balaya la pièce du regard, cherchant un objet auquel se raccrocher. Quelque chose.

— Vous avez fouillé les dossiers des prisons qui ont été divulgués ? demanda-t-il finalement à l'adresse de personne en particulier.

— On a essayé de les éplucher toutes les deux semaines où tu n'étais pas là, expliqua sa mère en essuyant ses yeux avec un pan de sa robe. Mais il y en a tellement! Et ce n'est pas encore toutes les prisons. Tout le monde dit la même chose. Attendre, attendre! Mais je ne peux plus attendre moi, mon cœur ne le supporte plus!

Inna Allaha ma'a assabirin, déclara le père tout à coup. Dieu est avec les patients.

Bassam n'en pouvait plus.

— Je vais aller chercher mes valises, déclara-t-il.

En se dirigeant vers sa chambre, il vit Shireen allongée sur son lit, un livre entre les mains.

— Tu n'es pas concernée par ce qui se passe dans cette maison, toi? demanda-t-il en se positionnant dans l'embrasure de la porte entreouverte.

Elle leva les yeux sur lui, un air coupable, ses yeux remplis de fatigue.

— C'est pas comme si j'allais y changer quelque chose, hein. Je ne me rappelle même pas de Muhannad.

Bassam sentit la déclaration comme un coup au cœur.

— Quoi? s'exclama-t-il. Tu ne me l'as jamais dit.

— Tu crois que c'est marrant, toi, de vivre dans un foyer où tout le monde parle d'un passé qu'on a jamais connu? Des choses dont on se rappelle pas ? On pleure des fantômes !

Il laissa son regard s'égarer sur les manuels éparpillés sur son bureau. Maths, biologie, chimie. Puis il hocha la tête, étouffant les paroles qu'il avait envie de lui cracher au visage.

— Tu lis quoi? demanda-t-il finalement.

— Stefan Zweig. Lettres d'une inconnue.

— Jamais entendu parler, déclara Bassam. Ça parle de quoi?

— C'est pas très intéressant pour quelqu'un comme toi, déclara-t-elle.

— Je vais aller mettre mes sacs dans ma chambre, hein.

Quand il alluma la lumière de la pièce, retrouvant la chambre qui l'avait vu devenir un homme, il sentit une vague de nostalgie l'envahir. Rien n'avait bougé. Ses pierres étaient toujours dans leur tiroir. La lumière chaude contrastait avec les lumières crues de sa chambre à Londres. Il ressentit un pincement de coeur en voyant la liasse de papiers qui reposaient désormais près de ses pierres. Pourtant il se reprit. C'était du passé tout ça. Il sourit en pensant à eux deux. Le couple qu'ils avaient été.

Il entendit la vibration d'un nouveau message dans sa poche. C'était Tasneem, une des filles de l'association dont il était secrétaire.

Bassam se jeta sur le lit, tapant une réponse au message, inspirant l'odeur froide de la pièce où personne ne vivait désormais, sentant l'humidité qui imbibait ses draps. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentit chez lui. Il se surprit à fixer l'écran de son téléphone, remarquant qu'il avait écrit le message en arabe au lieu de l'écrire en anglais. Il éclata en sanglots.

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