Partie 1
Juché sur la plus haute falaise de l’île, à proximité immédiate de l’ondoyante désolation de l’océan, le château, circonvoisin des astres millénaires, se dressait tel un monstre d’onyx sous le firmament enténébré. Écrasante présence, dieu de pierres sombres régnant sans partage sur son royaume de sable et de calcaire.
Jadis fief d’un roi et de sa cour, puis collège de jeunes filles, il allait bientôt devenir un hôtel, mon hôtel : l’Empyrium, que je m’emploierai à transformer en l’un des plus prestigieux établissements de cette partie du Monde.
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Lorsque j’atteignis la muraille érigée autour du château, la marée avait déjà recouvert le chemin emprunté par le cocher pour arriver sur l’île ; j’étais désormais seul jusqu’à la prochaine décrue. Prisonnier volontaire de cet endroit coupé du monde cinq jours par semaine depuis l’ouragan qui passa sur la région, dévastant tout sur son passage, y compris l’énorme pont de pierre qui franchissait jadis le bras de mer le séparant du continent.
Cependant loin de me rebuter, cette perspective m’avait de suite enchanté ; cela me permettrait d’être plus sélectif quant à ma future clientèle. L’Empyrium deviendrait alors l’endroit auquel seule une certaine caste de la société pourrait prétendre accéder et où il faudrait, par conséquent, être vu.
Enchanté par cette perspective d’avenir, j’esquissai un sourire et déverrouillai le vantail en bois clouté découpé dans la herse avant de me faufiler dans la cour arborée. Sur la pelouse, entretenue avec soin, scintillaient les gouttes d’eau abandonnées après le passage de l’averse de l’après-midi.
Le visage tourné vers l’imposante bâtisse, j’avançai ensuite vers la double porte que je déverrouillai à son tour, puis pénétrai dans l’immense hall plongé dans l’obscurité.
Je tâtonnai un instant à la recherche de l’interrupteur, que je dénichai sur ma droite, et sur lequel j’appuyai doucement. Il me fallut attendre deux ou trois secondes, et, enfin l’immense lustre en cristal pendu au plafond s’alluma, illuminant le gigantesque vestibule.
Émerveillé, je fis un tour d’horizon avant de sourire à nouveau ; quelle magnifique acquisition avais-je fait là ! Bien que de nombreuses choses seraient indéniablement à remplacer ou à refaire, cet endroit avait un incontestable potentiel. Les meubles en bois de palissandre, les tentures habillant certains pans de murs lui conféraient un charme désuet, mais certain. Et si ce n’était ce froid pénétrant qui régnait partout et qu’il faudrait repousser à grand renfort de bois dans les différentes cheminées, l’endroit se révélait tout à fait exceptionnel.
Éreinté par les trois longues journées de voyage que je venais d’effectuer afin de parvenir jusqu’à l’île, j’abandonnai le hall presque à regret avant de m’enfoncer sous les deux grands escaliers où se situaient mes appartements, et qui, d’après ce que m’avait livré l’ancien propriétaire, valaient également le détour.
Je pus, en effet, bientôt en juger par moi-même et demeurai un instant pantois dans l’encadrement de la porte : un appartement dans un château, voilà ce qu’était cet endroit. Pas une simple chambre, mais un lieu d’habitation merveilleusement agencé, où je pourrais vivre sans jamais croiser personne si je le souhaitais.
Les yeux sautant du salon à la bibliothèque étonnamment fournie, puis à la cheminée que l’ancien propriétaire des lieux avait dû allumer avant mon arrivée, je m’enfonçai dans la pièce et arrivai devant un lit à baldaquin drapé de sombres tentures, recouvert de draps gris, ainsi que d’un édredon en plumes rebondi, sous lequel, pour sûr, je ne connaîtrai jamais le froid.
Déposant mes effets à côté d’un paravent sombre décoré de fleurs noires, j’ouvris ma valise avant d’en sortir mon habit de nuit. Le reste de la visite devrait s’effectuer le lendemain ; bâillant tant et plus, le lit m’appelant de sa voix douce, je n’aurais su plus longtemps y résister.
Actionnant l’interrupteur qui commandait l’électricité du vestibule, et que l’on avait doublé tout à côté de celui de mon nouveau chez-moi, je lâchai un soupir de contentement et me laissai tomber sur le matelas épais.
J’observai ensuite un instant les hautes flammes jouer dans l’âtre, puis accueillis le sommeil comme le vieil ami qu’il était. Cette nuit ne serait pas blanche comme tant d’autres, il me fallait récupérer avant d’entreprendre le plus grand des projets de ma vie.

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