315. Sleazy slice
Ce mardi-là, je m'arrêtais à la gare routière pour déposer un collègue qui rentrait dans sa famille pour Noël.
En entrant dans les toilettes, je fus témoin d'une scène qui jeta un voile gris sur la magie de cette journée.
Par dessous la cloison des toilettes couverte de graffitis au feutre, je devinais un homme, pantalon baissé sur les chevillles - ce qui n'avait rien d'anormal en ce lieu. Ce qui me dérangea résidait dans les cuisses que je distinguais, vêtues de bas en résille outrancière, agenouillées face à l'individu.
Quelque chose en moi se froissa et j'allais m'asseoir sur un banc de la salle des pas perdus, à attendre je ne savais trop quoi. Peut-être des réponses ou un peu de lumière qui me permettait d'oublier cette part de sordide.
Le gars ne tarda pas à sortir, un rictus de satisfaction sur le visage. Il croisa mon regard renfrogné et son expression se changea en un masque contrit. Un moment plus tard, la gosse - il m'était impossible de la définir autrement - apparut à son tour. Elle ne me prêta pas attention et se dirigea vers un coin à l'écart du flot des voyageurs.
" Et merde ! " soupirai-je.
Je pris le sac qui contenait les sandwichs et le thermos de citronnade préparés par ma compagne et marchai jusqu'à la jeune fille. Elle était blonde ; elle ne devait pas avoir plus de dix-huit ans. Elle leva des yeux d'un vert lumineux vers moi :
" Vous cherchez queq'chose, m'sieur ? Un peu d'compagnie, peut-être ?
- Je ne voudrais pas me montrer indiscret, mais je t'ai vue sortir des W-C pour hommes.
- Et alors ? Vous êtes flic ?
- Non, mais je me suis dit que tu avais peut-être faim. " répondis-je en lui tendant mon repas de midi.
Une lueur méfiante traversa le jade de son regard, je ne pus que lui sourire avec le plus de bonté possible. Elle tendit une main hésitante vers le paquet :
" Bœuf pastrami et une part de key lime pie, si ça te dit.
- Merci.
- Avec plaisir. Je peux ? fis-je en montrant du doigt le siège à côté d'elle.
- C'est un lieu public, vous vous asseyez où vous voulez, m'sieur.
- Quel âge tu as ?
- Dix-neuf ans.
- Tu as un endroit où dormir ?
- Oui, chez une amie. lança-t-elle un peu trop vite. Elle poussa du talon le sac à dos qui traînait sous la banquette puis ajouta :
" Vous auriez pas un p'tit billet, m'sieur ? Je peux vous...
- Oublie cette idée. J'ai autre chose à te proposer, si tu es d'accord.
- Pas de plan bizarre.
- Rien de glauque, rassure-toi. Les rues sont dangereuses, surtout en cette période de l'année. Que dirais-tu que nous t'hébergions quelque temps et qu'on te remette sur de bons rails ?
- Vous êtes pas un de ces tarés qui sillonnent les rues ? C'est qui, nous ?
- Non, je peux te l'assurer. Je vis avec ma famille à l'extérieur de la ville. Au fait, je m'appelle Richie.
- Austin.
- Enchanté, Austin. D'où est-ce que tu viens ?
- De Pensacola.
- Tu as eu des problèmes là-bas ?
- Je me suis tirée de chez mes parents. Depuis je traîne dans le secteur. Dites, vous n'allez pas appeler mes vieux ?
- Pas si tu ne le veux pas.
- Pourquoi vous faites ça, m'sieur ?
- Parce que je connais la solitude que tu traverses en ce moment. Et que je serais ravi si je pouvais t'apporter un peu de lumière, surtout à deux jours du réveillon. Chez nous, tu auras un toit, ta propre chambre, un peu de compagnie et le temps nécessaire pour te reconstruire.
- Qui est-ce qui vit avec vous ?
- Ma compagne, ma fille et mes grands-parents. Alors, ça te dit ?
- C'est pas un piège ? Ou une mauvaise blague ?
- Non, c'est une offre sincère. Est-ce que tu acceptes ? "
Elle hocha la tête, vida ma bouteille de citronnade et se pencha pour ramasser ses affaires. Bien maigres, pensai-je.
Arrivés à la voiture, elle me demanda où je vivais. À Rum Cay, lui répondis-je. Je posais son sac à dos au milieu des derniers cadeaux pour Emily. Installée sur le siège passager, elle dit :
" Mon vrai prénom, c'est Agatha. Et j'ai dix-sept ans.
- C'est un joli prénom. "
Avant d'atteindre les limites de la ville, elle s'était endormie. Je profitais du voyage pour m'interroger sur mon acte et sa spontanéité. Je n'avais pas menti en prétendant connaître ce sentiment terrible qu'est la solitude, mais je savais aussi que je n'aurais probablement pas agi de la même manière pour n'importe qui. Quelque chose m'avait particulièrement touché chez cette adolescente. La même fragilité vigilante que je choyais chez ma fille.
J'aimais à croire que le destin met sur notre route certaines personnes. J'étais entré dans la vie des mes grands-parents à leur retour de leur visite de la tombe de mon oncle en Normandie, j'avais ensuite croisé le chemin de Beatrice et Emily était née. À mon tour d'aider cette enfant et de lui offrir une seconde chance. Le temps d'attraper l'autoroute, mon cœur débordait.

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