463. Ténèbres affamées
Me trouvais-je sur le seuil de la folie ? Telle était la question qui me brûlait l'esprit alors que je me trouvais dans l'embrasure de l'atelier du vieux Lars. Où étais-je en train de succomber à l'appel des ténèbres qu'il promettait de me révéler. Ce que je ne mesurais pas encore, c'était à quel point l'obscurité avait faim.
" Tu comptes rester sur le palier ? " me héla le vieillard depuis les ombres de son établi.
J'entrais.
" Tu as envie de savoir, hein ?
- Je crois que oui.
- Alors, viens t'asseoir. "
Je m'installai sur le même tabouret que la veille. Lui retrouva son siège de pêcheur près de la chaudière :
" J'en étais où ?
- Vous me parliez de la découverte de la cité engloutie.
- Ah oui, voilà. Le temps de nous acclimater à la pression des profondeurs et nous avons pu commencer nos premières sorties. Je ne comptais plus les heures que j'avais passées à plonger, mais chaque pas dans cette fosse était une découverte absolue. Ce monde-là était d'une telle étrangeté que j'aurais pu aussi bien me trouver sur une autre planète. Peut-être était-ce le cas. Peut-être que ceux qui avaient construit cette cité cyclopéenne venaient-ils des étoiles.
- Pourquoi affirmez-vous ceci ?
- J'n'y connais pas grand-chose en architecture, mais ce qui gît dans ses profondeurs n'est pas de conception humaine. Non, gamin, c'est le fruit d'une intelligence qui n'a rien en commun avec nous. Une hideuse forme de vie et je crois que son but est de nous soumettre ou de nous annihiler. Mais laisse-moi te raconter comment j'en suis arrivé à de telles conclusions.
- Je vous écoute.
- Pendant des heures, nous avons exploré les coursives de la cité tentaculaire. À travers nos combinaisons, nous sentions la terrible pression de l'océan sur nos épaules, mais quelque chose d'autre, comme une menace sourde, planait autour de nous. J'avais l'impression de m'avancer dans un sanctuaire qui nous était interdit. Car, depuis l'obscurité au-delà de nos lampes, quelque chose nous épiait, nous suivait.
Je marchais en tête du binôme que je formais avec Pete Mitchell dans ce qui ressemblait à une ancienne place. Nous avions repéré un imposant dôme et nous voulions y pénétrer. Ma radio s'est soudain mise à grésiller et lorsque je me suis retourné vers mon vieil ami pour lui signaler le problème, j'ai vu une immense cavité noire remonter derrière nous. Bardée de petites flèches ivoirines. Elle a grandi jusqu'à occuper tout mon horizon. Je compris que c'était ses dents que je voyais. D'une monstruosité gigantesque. Un Titan des profondeurs. Un échoué des étoiles. Car jamais la Terre n'aurait permis l'émergence d'une telle hérésie génétique. Elle était plus noire que la nuit, plus noire que les ténèbres et elle était affamée. Elle a happé Mitchell avant que je puisse réagir. Elle se dirigeait vers moi, mais quelque chose l'a subitement détourné de moi. Aujourd'hui encore, je ne sais ce qui m'a valu d'avoir la vie sauve. Mais je ne me suis pas appesanti à essayer de comprendre et je suis remonté vers le bathyscaphe aussi vite que possible. Après ce jour, je n'ai plus jamais plongé et le Muséum Océanographique a abandonné les recherches. Un an durant, je suis resté hospitalisé d'abord au Japon puis ici. Et je ne peux regarder les flots sans penser à ce qui vit là-dessous. Et qui n'attend que son réveil pour s'emparer du vivant.
- Vous mentez !
- Oh, non, gamin ! Et si c'est le cas, explique-moi tes rêves. Toi aussi, tu as peur de ce qui remontera bientôt. "

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