471. Give the mule what he wants
La vitesse remplace l'ivresse que me procurait hier encore la bouteille. Ce qui tombe bien car je sens au feulement du moteur le besoin de ma Mustang '66 de se dégourdir les pattes ; aussi je lâche sans vergogne les chevaux sur l'Highway 10. L'air sec et chaud du désert s'engouffre dans l'habitacle, nous laissons derrière les dix millions d'esclaves de la cité, nous échappons à ses tentacules surpeuplées.
À chaque mile parcouru je m'extirpe tant de l'ombre des tours que de ma peau de citadin pour renouer celle du reporter sur les traces d'un bon papier, de l'explorateur de libertés. La folie est une jument sans nom et il faut satisfaire ses caprices.
Salton Sea, trois heures de route depuis L.A., est-ce que je roule en quête d'un miracle ? Personne en ville n'a de nouvelles de Josh Homme depuis des lustres et rien ne me dit que je réussirais dans ma quête. Mais je n'ai rien à perdre. Ou plutôt si : mon job.
Aux regards en coin que me lance Peter Penn, je devine qu'il aimerait me poser une flopée de questions sur celui que nous recherchons, mais je l'ignore volontairement. Car je suis moi-même assailli par toute une série d'interrogations. Le défilement du paysage a toujours eu cette vertu sur ma psyché, je m'élève au-dessus des brumes de mon existence pour me plonger dans une introspection salvatrice, je décortique mon parcours pour y apposer des certitudes clairvoyantes.
Le travail d'investigation que m'a demandé Laora Enko sur Homme me renvoie directement à mon enquête sur la musique noire en Californie et qui m'avait presque valu le prix Pulitzer. Œuvre à laquelle j'avais consacré vingt ans de ma vie, mais j'avais été battu par Mary Schmich avec sa chronique sur la ville de Chicago. Puis, avec mon ex-femme, nous avions eu notre fille Hailey. Quelque part, la vie m'avait rattrapé et j'avais abaissé mes standards de journalisme pour des articles à la petite semaine et l'assurance d'une rentrée d'argent régulière.
Mais, en filant à tombeau ouvert sur le ruban d'asphalte, je réalise soudain quelque chose. N'ai-je pas ruminé sur ma déception de ne pas obtenir la prestigieuse distinction ? N'ai-je pas noyé ma dépression dans l'alcool, la marijuana et la fête sans fin ? N'ai-je pas bradé mon talent ?
Et s'il y avait, dans l'impossible quête de Laora, un chemin vers la rédemption ?

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