604. Au bord du gouffre
Printemps aux reflets d'hiver.
Quand je m'éveillais ce matin-là, je regrettais presque aussitôt de sortir le nez des profondeurs de ma couverture. Mon souffle s'envolait en volutes blanches et un fin duvet de givre recouvrait la campagne autour de notre camp. Tully émergea à son tour :
" Ce foutu temps va durer longtemps ? C'est à qui de préparer le feu ?
- Je m'en occupe. "
Travailler me réchaufferait les doigts.
Notre présence n'avait pas dû passer inaperçue dans la région car sur la route en direction du village suivant, un courrier nous rattrapa. Il me tendit une lettre :
" Pour vous, Capitaine MacKenzie.
- Qui me l'envoie ?
- Son Altesse Christian IX du royaume du...
- Oui, je connais, merci. "
Je donnais une pièce au messager. Tully se campa sur son marteau de guerre :
" Ce Christian IX, c'est ce souverain auquel je pense ? Cet héritier du royaume du Denn-Mark que son père avait envoyé à Gardenia suivre les enseignements de Delaney ?
- On dirait bien.
- Y aurait du rififi à sa cour ?
- La réponse est là-dedans. répondis-je en agitant le rouleau scellé.
- Tu comptes nous en offrir la lecture ? intervint Hogarth.
- Il vaudrait peut-être mieux que nous trouvions un abri, ou même une auberge, pour lire ça. Vous ne pensez pas ?
- À toi de voir, vieux frère. Mais je ne serais pas contre quelque chose qui tienne au corps et qui réchauffe. "
J'eus le temps du voyage pour réfléchir à ce que contenait la missive. Je me souvenais de Christian comme d'un bon ami, mais nous n'avions pas eu de nouvelles, tout juste vent de quelques rumeurs à son sujet, depuis notre départ de Gardenia. Qu'est-ce qui pouvait bien le pousser à nous écrire après tant d'années de silence ? Tully avait sûrement raison ; de graves évènements devaient avoir lieu à sa cour.
Une pluie fine et froide tombait quand nous parvînmes à Whitewood. J'attendis que nous nous trouvions au coin d'un feu crépitant pour déplier le parchemin :
" Graeme,
j'ignore où cette lettre vous trouvera, toi et tes compagnons. Même si le vent nous apporte régulièrement vos exploits, vous semblez difficiles à localiser. Aussi je confie au hasard des chemins ce message. Il y a de ça cinq ans, j'ai succédé à mon père sur le trône du Denn-Mark et depuis ce jour, les choses ne cessent de s'envenimer. Je suis le souverain d'une contrée d'hommes et de femmes courageux, mais certains complotent dans l'ombre. Je suis à présent assis au bord du gouffre et je réclame assistance, selon la Loi de Gardenia. Il n'est pas question ici de démons ou de créatures de cauchemars, mais d'un ennemi bien plus dangereux car il nous ressemble. Mes petits Yeux ne me sont plus d'aucune utilité car ceux qui veulent me renverser se tapissent dans l'ombre.
Je t'en supplie, Graeme, viens à mon secours. Au nom de notre vieille amitié. "
Nous nous perdîmes tous trois un instant dans la contemplation du feu dans la cheminée. Ce fut Hogarth qui prit la parole en premier :
" Delaney nous a toujours prévenus de ne pas nous mêler de la politique des contrées que nous aidions.
- On doit pour autant refuser d'aider un ami ? objecta Tully.
- À toi de décider, Mack. "
Certains dilemmes nous mènent droit au précipice, je le savais pertinemment.

Annotations
Versions