Chapitre 2 Aussi invisible que des meubles

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Les rayons du soleil couchant embrasaient la petite coiffeuse en bois usé présente dans un coin de la chambre que je partageais depuis maintenant seize ans avec mes soeurs.

Assise face au miroir, Nicalina chantonnait la berceuse que mère nous avait apprise lorsque nous étions petites tout en jouant distraitement avec le chiffon qui lui servait de peluche. Je tressai ses longues mèches dorées afin de l’aider à s’apprêter pour le banquet de ce soir.

Ces instants de quiétude durant lesquels le silence s’installait dans notre petit chez-nous se faisaient de plus en plus rares, j’en profitais donc pleinement chaque fois que cela arrivait. Tandis que mes doigts s’affairaient mécaniquement, j’observai distraitement mes deux soeurs.

Elyraje était plongée dans sa lecture malgré le fait que le temps nous était compté pour nous changer, mais je ne voulais pas la houspiller immédiatement. Notre relation était assez mauvaise pour que je n’aie pas besoin d’en rajouter en étant constamment sur son dos. Nous avions été proches, elle et moi, lorsque nous habitions encore avec nos parents, dans la bicoque qui nous servait de maison au cœur des Bois Brumeux. Notre relation s’était dégradée lorsque nous avions été emmenées à Blackglen et que je ne m’étais pas opposée lorsque nos parents étaient partis sans un regard en arrière. Il nous avaient laissées à la charge de Madame Spirt, qui nous avait bien vite appris ce qu’était le labeur dans une demeur aussi grande que celle dans laquelle nous habitions.

— Leliore a demandé que je la rejoigne avant la fête pour l'aider à choisir sa robe ! se réjouit Nicalina, rompant la quiétude de la chambre.

Elle me fit sursauter et réaliser que, perdue dans mes souvenirs, j’avais arrêté mon œuvre sur son crâne.

Le grand sourire que me présenta son reflet à cette annonce firent se lever les coins de ma bouche dans une réplique plus terne de celui-ci et j’attachai un ruban dans ses cheveux. Je lui fis un clin d’œil complice, avant de lui répondre:

— Nous ferons en sorte que tu sois aussi jolie qu’elle pour cette fête. Je ne vois pas pourquoi tu ne pourrais pas briller à ses côtés.

Tandis que Nica gloussait, une jolie teinte rosée parant ses pommettes, je vis du coin de l’oeil Elyraje lever la tête de son livre vivement. Elle braqua un regard agacé dans les prunelles émeraude de la jeune fille.

— Cette peste peut pas te laisser tranquille avant de te traîner comme un chien partout au milieu de ces faes ?!

Je jetai un regard réprobateur à ma sœur, tandis que les frêles épaules desquelles je dégageai les derniers cheveux s’affaissaient. Je savais que Nica aimait bien les opportunités que lui offrait sa tâche de demoiselle de compagnie, même si elle avait honte de l’avouer devant nous. Malgré le mauvais caractère de la jeune maîtresse de maison, les deux jeunes filles s’entendaient plutôt bien, ayant grandi la majeur partie de leur vie ensemble. Leliore n’avait que deux ans de moins que Nicalina et aimait la traîner afin de l’exhiber dans toutes les activités qui se présentaient à elle, de la simple ballade à un bal au milieu de ses homologues faes. Je n’avais pas le cœur à faire comprendre à Nicalina que ce n’était pas de la simple amitié que ressentait la jeune fae à son encontre.

Malgré cela, savoir qu’une de nous trois vivait une vie qui lui convenait, du moins un minimum, me confortait dans le fait que nos parents n’avaient pas eu tout tort en nous vendant aux ducs Raetila.

— Lyra garde tes paroles désobligeantes pour toi ! Nica peut difficilement refuser un ordre de la jeune demoiselle. Tu ferais d’ailleurs bien de te préparer aussi, nous devons bientôt descendre pour reprendre le travail. m’exclamai-je d’un ton cassant en fronçant les sourcils.

Une brève pause nous avait été accordée afin que chaque employé puisse se rafraîchir avant d’être au plus proche de nos maîtres durant le banquet de ce soir. La plus âgée de mes soeurs et moi devions travailler au service de la cours qui s’était réunie au manoir à cette occasion.

J’aidai Nicalina à enfiler la robe rose pâle que lui avait donné Leliore Raetila une fois qu’elle avait décidé ne plus vouloir la porter. Malgré leur différence d’âge, ma sœur était actuellement plus petite et menue que sa maîtresse, ce qui faisait qu'elle rentrait parfaitement dans les vêtements usés ou inutilisés de celle-ci. L'absence de moyen nous obligeait à supporter la honte de devoir la laisser accepter ces habits afin que ma sœur puisse garder son poste de demoiselle de compagnie. Une jeune femme vêtue de haillons ne pouvait bien évidemment pas rester aux côtés d’une noble demoiselle.

Elyraje me jeta un regard noir avant de se diriger en grommelant vers la petite armoire que nous nous partagions, non sans piétiner le tas de tissus au sol qui me servait de lit. Elle attrapa deux robes vertes foncées et deux tablier propres avant de les lancer sur le sommier qu’elle partageait avec Nicalina, puis de commencer à ôter sa robe salie par le labeur de la journée. Lorsque nous étions enfants, nous tenions toutes trois sur l’étroit matelas du lit de bonne, mais plus nous grandissions, plus c’était compliqué. Voilà pourquoi j’avais finis par voler le tissu déchiré et prêt à être jeté afin de me créer un lit de fortune, il y a de ça quelques années déjà.

— Je t’ai déjà demandé de ne pas parler dans ta barbe. Si tu as quelque chose à dire, je t’écoute. la sermonnai-je en lui jetant un regard appuyé qu’elle évita soigneusement tout en enfilant sa tenue propre en silence. Et te voilà prête pour une belle soirée ! ajoutai-je sur un ton radouci à l’intention de la blondinette que je venais d’habiller.

Elle me sourit, se leva et s’approcha d'Elyraje, qui avait entrepris de ramasser ses courts cheveux semblables à ceux de notre petite sœur, en un chignon serré. Tout en l’étreignant, la petite fille chuchota:

— Je sais que cette situation ne te plaît pas Lyra, mais pense au fait que nous avons au moins un toit sur la tête. Si pour ça nous devons travailler ici le restant de nos jours, je continuerai tout de même à remercier les dieux que papa et maman nous aient confiées à cette maison avant de mourir.

Mes yeux s’embuèrent en entendant une réponse si mature sortir de la bouche de ma jeune sœur. Après quelques secondes figée, Elyraje passa une main sur les mèches blondes que je venais de tresser avant de déposer un baiser sur le crâne appuyé contre sa poitrine.

— Excuse-moi Nica. Je n’aurais pas dû te dire ça...

Après quelques secondes de silence, je tapai doucement dans mes mains afin de remettre notre trio en branle et annonçai:

— Nica, je te conseille de te dépêcher de rejoindre l’aile Sud, si tu ne veux pas être en retard à l’essayage de la Demoiselle. Lyra, vient t’asseoir que je t'aide à finir cette coiffure.

Un sourire amusé para mes lèvres tandis que la porte claquait derrière les froufrous de la robe rose de Nicalina qui était partie en courant. Elyraje vint s'asseoir devant moi à contrecœur, me permettant de rattraper les mèches s'échappant de son chignon.

***

Quelques minutes plus tard, ma sœur et moi pénétrâmes dans les cuisines afin d’écouter les dernières instructions de Madame Spirt. Je ne pouvais m’empêcher de me trémousser, le tissu rugueux de ma rob dont je n'arrivais toujours pas à m'habituer me grattait affreusement. Ma sœur leva les yeux au ciel en apercevant mon manège et je lui adressai un sourire gêné avant de reporter mon attention sur la voix dure de la gouvernante.

— ...tandis que vous amènerez leurs boissons aux invités, je compte sur vous pour rester discrets. Ne croisez pas leur regards et ne leur parlez que si vous y êtes invités. Vous êtes des ombres, aussi invisibles que le plus commun des meubles de cette demeure. Me suis-je bien fait comprendre ?

— Oui Madame Spirt ! lui répondit un coeur de voix, dans lequel se joignirent la mienne et celle de ma sœur.

Nous nous dirigeâmes ensuite vers la série de plateaux trônant sur les plans de travail de la cuisine comme un seul homme, chacun sachant parfaitement ce qu’il avait à faire. Les premiers accords d’une douce musique commençaient à résonner dans la résidence. Ils étaient le repère nous annonçant que les invités commençaient à passer les grandes portes d’ébène, accueillis par Lord et Lady Raetila en personne. Je sentis un coude s'enfoncer dans mes côtes au moment où je m'apprêtai à m’emparer d’une plaque remplie de verres de vin et me retournais brusquement, pour tomber face-à-face avec un nez retroussé et deux yeux rieurs couleur or sombre .

— Je vois que Lyra ne t'a pas aidée à te coiffer. constata dans un chuchotement la voix douce et moqueuse de la servante devant moi. Et visiblement, tu n'es toujours pas capable de le faire toi-même.

Je sentis la chaleur envahir mes joues tout en sachant que je ne pouvais pas cacher le rougissement de ma peau pâle. Je répondis sur le même ton tout en attrapant une mèche qui s'était échappée de mon chignon:

— Ils sont toujours aussi indisciplinés et tu connais ma sœur… Si elle est contrariée, je ne peux rien faire d’elle.

La jeune femme m'entraîna rapidement par le poignet et me força à m'asseoir sur un tabouret de bois avant de détacher mes cheveux, qui cascadèrent jusqu'à ma taille en longues boucles rousses. Malgré leur manque de brillance et leur sécheresse dû à l'absence de soin qui leur étaient donné, ma chevelure était une de mes fierté. Je mettais donc un point d'honneur à ne pas la couper, malgré son manque de praticité dans mon travail. La femme réunissant mes mèches en un chignon si serré que je le sentis tirer sur mon crâne, annonciateur de la migraine qu’il me procurerait plus tard. En voyant ma grimace douloureuse, un ricanement moqueur jaillit de sa gorge:

— Qu'est-ce que tu ferais sans moi Cam ?

— Certainement pas grand chose sans ton œil attentif Tressia. répondis-je en adressant un sourire à ma meilleure (et seule) amie tout en me remettant sur mes pieds une fois son œuvre achevée.

Tressia avait le même âge que moi. Arrivée au service des ducs il y a quatre ans, elle avait tout de suite été mise en formation à mes côtés et nous nous étions vite liées d'amitié. Voilà donc des années que nous nous serrions les coudes du mieux que nous le pouvions et gardions un œil l'une sur l'autre pour éviter le courroux de nos maîtres.

— Merci pour ton aide ! m'exclamai-je en lui posant un plateau dans les bras après m’être relevée pour me remettre au travail. Ke ne donnais pas cher de notre peau si Madame Spirt remarquait le retard que nous avions pris sur le groupe. Une fois de plus, tu m'as sauvée d'une sanction. Je ne m’étais par rendu compte que c’était aussi catastrophique que ça.

— "Restez aussi invisible que les meubles !" avons-nous dis en même temps.

Nous pouffâmes, nous attirant quelques rires de la part de nos collègues, que l'imitation de Madame Spirt amusait autant que nous. Un regard noir ainsi qu'un ordre de l'intéressée nous firent reprendre place dans le ballet de serviteurs tout en échangeant une oeillade amusée. Ensuite nous nous mîmes en marche en reprenant notre sérieux, vers les portes dérobées qui nous permettrons d'entrer et sortir de la salle de bal en toute discrétion durant la soirée.

***

Au moment où nous nous apprêtâmes à pénétrer dans la salle , une exclamation retentit dans le couloir:

— Halte-là !

Nous nous arrêtâmes comme un seul homme et notre cheffe se tourna afin de houspiller la personne qui nous avait sommé de nous arrêter et risquait de nous mettre en retard. Elle se figea, la bouche ouverte avant de se pencher dans une révérence parfaite et profonde devant le garde qui s'approchait de nous au pas de charge. J’étais certaine qu’elle avait du retenir in extremis une remarque acerbe de franchir ses lèvres.

La broche en forme de serpent noir tenant entre ses crocs une rose rouge, attachée sur la poitrine de l’homme, me fit comprendre qu'il s'agissait d'un garde royal. Je baissai la tête en signe de respect, à défaut de pouvoir m’incliner sans renverser les précieuses coupes que je tenais.

La voix de l’homme résonna dans le couloir:

— Veuillez m'accorder deux minutes, Madame la Gouvernante. Vous savez comme moi que par les temps qui courent, la prudence est de mise. Puis-je jeter un coup d'œil à votre équipe ?

— Bien évidemment Capitaine. Faites rapidement je vous prie, nous devons être en salle au plus vite. répondit-elle sans masquer l'exaspération dans son ton, se redressant gracieusement.

Je relevai les yeux de surprise en entendant le titre que Madame Spirt avait attribué à l'homme qui s'était arrêté auprès d'elle. Le capitaine de la garde royale s’occupait donc d’une tâche aussi ridicule que le contrôle des identités du personnel?

Et que sous-entendait-il par “par les temps qui courent”? Il ne me semblait pas qu’un quelconque danger pouvait menacer la puissante cour royale d’Eatrea. Il me faudrait me pencher sur la question plus tard.

En attendant, je profitai que le fae était occupé avec Tressia pour le détailler. Sa veste d'uniforme noire brillait à la lumière tamisée des bougies, son tissu doux attestant du haut rang qu'il avait obtenu au sein de la garde royale. Il avait des cheveux châtains coupés très courts desquels dépassaient deux oreilles longues et pointues. Ses épaules larges roulaient sous son vêtement alors qu’il passait devant chaque membre du personnel.

Il contrôlait chacune de nos réponses sur un parchemin, et j'aperçus, tandis qu'il s'approchait de moi, que celui-ci contenait en plus de nos noms, des images de nous. Ce devait être le document de recensement du personnel. Je ne me souvenais pas avoir été peinte lors de mon arrivée au manoir, mais j'imaginais qu'une simple description avait suffi pour que la personne qui avait créé les illustrations fasse un portrait un minimum ressemblant.

Lorsque le Capitaine me demanda mon nom, je relevai les yeux sur lui et me figeai. Il me fallut quelques secondes pour reprendre mes esprits, durant lesquelles je restai bouche-bée après que mon regard ait croisé deux prunelles d'un vert vif qui me scrutaient, traversées par des pupilles si fines qu'elle me semblèrent appartenir à un chat. Nous nous fixâmes en silence, avant que le ricanement moqueur de Tressia résonne dans le couloir, me ramenant à l’instant présent.

— Si vous avez terminé Capitaine, nous avons du travail à faire.

La gouvernante tapotait du pied, les bras croisé et une expression mécontente parant son visage marqué par l’âge.

Je clignai des yeux et détournai le regard, croisant celui,, de ma chère amie quelques mètres devant. Elle me promettait en silence une conversation des plus amusantes lorsque la fête serait terminée. Je levai les yeux au ciel à son encontre avant de reporter mon attention sur le fae. Il leva les yeux vers la Gouvernante, me libérant de l'étau déroutant de son regard, avant de lui faire signe d'avancer d'un air distrait en repartant de là d'où il venait, après que je lui aie déclamé mon identité. Bon débarras.

Alors qu’elle se remettait en marche de son côté, nous la suivîmes tels des canetons suivant leur mère. A la différence près qu’elle s’apprêtait à nous lâcher dans la fosse aux lions.

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