Chapitre 4: Quelques murmures dans le noir
Voilà pourquoi Madame Spirt nous répétait à tort et à travers que nous ne devions pas nous faire remarquer. Le peuple magique cachait derrière la beauté incomparable de ses êtres des caractères fourbes, lubriques et mesquins. Et je me trouvait désormais devant le pire d'entre eux.
Le marquis Velkhar Zarveth, chef du peuple Vireth et fidèle conseiller du roi. J’écarquillai les yeux lorsque ce nom me vint à l’esprit. La terreur m’envahit, faisant battre mon cœur violemment dans ma poitrine.
Il était réputé pour avoir abusé de nombreuses humaines à travers le pays. Je fus glacée tout entière en y pensant et en constatant que j’étais à présent seule avec lui, sur ce balcon. Voilà qui expliquait les mines réjouies que j'avais entraperçues lorsqu’il m’avait aidée à sortir de la foule emplie d’animosité.
Les Vireths, créatures mi-homme mi-serpent, vivaient principalement proche du Désert de Cendre. Les membres de ce peuple étaient recouverts d'écailles de la tête au bas-ventre, leurs corps se changeant en queue de serpent à partir de la taille. Leur morsure imbibée de venin qui pouvait soit tuer, soit paralyser suivant ce que voulait nous faire vivre le Vireth à qui on avait affaire faisait frissonner quiconque y pensait.
— Merci pour votre aide, Monsieur le marquis. lui dis-je en m'inclinant timidement avec un ton emprunté, avant de faire mine de retourner travailler dans la salle de fête. Je vais à présent vous laisser profiter de votre soi. . .
Je fus interrompue par une main parsemée d'écailles vertes et terminée par des ongles noirs, longs et tranchants, qui me barra le passage en se posant sur mon avant-bras avec douceur. Je relevai les yeux lentement en suivant le membre auquel elle était attachée, les plongeant ensuite dans le regard jaune de mon interlocuteur. Le Vireth tirait sur le capelet de velours noir qui reposait sur son épaule gauche et recouvrait une chemise bordeaux déjà en partie déboutonnée.
— Vous pourriez au moins me remercier correctement, Mademoiselle. siffla le marquis, une langue fendue dardant entre ses crocs. Sa Majesté vous a remarquée et je ne peux que noter qu’il a, une fois encore, raison. Vous êtes. . . Exquise. Je ne comprends pas pourquoi il vous a rejetée si ardemment. Des yeux si étranges doivent être si beaux en pleine extase. . .
Il m'adressa un sourire torve qui se voulait charmeur. Je reculai lentement jusqu'à sentir la rambarde du petit balcon s’enfoncer dans mon dos. Une sueur froide commença à couler dans mon dos, la chair de poule envahissant mes membres. Je cherchai discrètement une échappatoire à ce calvaire, remarquant un escalier descendant dans les jardins de la duchesse à quelques mètres de moi. Il me fallait trouver un moyen d’échapper au marquis au plus vite.
Le Vireth promena son regard vipérin sur mon corps, s'attardant sur la naissance de ma poitrine haletante comprimée par mon corset. Il louvoya dans ma direction en passant une main sur son crâne chauve, puis posa ses bras de part et d'autre de mon corps. Son haleine fétide et avinée envahit mon espace personnel tandis qu’il approchait son visage du mien. Je tentai de reculer, bien que mes mouvements soient entravés par la rambarde de pierre.
— Je. . . Je ne peux que vous être reconnaissante pour ce que vous avez fait pour moi, Monsieur. Je me ferai un plaisir de vous rendre la pareille demain, une fois que la soirée sera terminée.
— T-t-t. . . dit-il en faisant glisser une griffe tranchante le long de mon bras, déchirant la manche de ma robe de toute sa longueur et répandant un feu douloureux dans son sillon tandis que ma chair se déchirait. Je sais parfaitement comment vous pourriez me remercier de vous avoir sauvée, et ce dès à présent. Ma Demoiselle.
L'extrémité de sa queue glissa sous l'ourlet de ma robe et commença à remonter le long de mon mollet tandis qu'il déchirait les lacets de mon corset un à un. Il darda sa langue le long de mon cou et un frisson de dégoût se répandit en moi. Ma respiration se coupa. Le rouge me monta aux joues et je commençai à me débattre, tentant de repousser la créature vainement. Son pouvoir lui attribuait une force bien supérieur à la mienne.
— M. . . Monsieur, j'ai du travail à faire. Il me faut retourner dans la salle de bal. Je vous en prie. . .lâchez moi !
Mes geignements me faisaient honte. Je poussai de toutes mes forces sur ses épaules, tentant de retenir les sanglots paniqués qui me comprimaient la trachée.
Sa queue atteignit mon genou, puis ma cuisse et je me débattis de plus belle, tentant de lui asséner des coups de pieds. Voyant que je ne me laissais pas faire, il attrapa mes poignets et les plaqua sur la pierre.
Je lâchai un grognement de douleur en sentant la matière rêche et froide griffer ma peau, puis un hoquet jaillit de ma gorge lorsqu'il plaqua sa bouche sur la mienne, me coupant la respiration par la même occasion. Lorsque je sentis sa langue tenter de se frayer un chemin entre mes lèvres, un éclair de conscience me pris et je mordis de toutes mes forces. Un goût métallique envahit ma bouche en même temps que le sang de la créature s’y déversait.
Le marquis s'écarta brusquement de moi dans un sifflement et j'en profitais pour cracher le liquide visqueux. Il me lança un regard enragé et cria:
— C'est ainsi que les Raetila vous éduquent ?!
Il prit un bref instant pour reprendre ses esprits, à la suite duquel il se précipita sur moi en dégainant ses crocs dégoulinants d’un mélange de venin et de sang. Un hurlement jaillit de ma gorge et je levai mes bras devant mon visage pour le protéger de l’assaut. Il était évident que même si quelqu’un m’entendait, personne n’agirait pour prendre ma défense.
Je fermai donc les yeux, me préparant au choc, la vision de ses billes jaunes enragées gravée sous mes paupières. J'attendis, immobile, la morsure inévitable.
Qui ne vint jamais. À la place, j'entendis un choc suivi d'un grognement sourd qui résonnèrent dans la nuit, puis le silence.
***
J’ouvris un œil, puis l'autre. Etonnée de découvrir le marquis affalé face contre terre, immobile, j’inspirai profondément.
Une superbe femme le surplombait. D’un mouvement de sa main gracile, une branche que je n’avais pas encore aperçue se rétracta dans sa paume. Sa peau semblait faite de la même écorce qu’un bouleau et ses cheveux lui tombaient devant le visage. Ils étaient en tout points similaires aux ramages d'un saule pleureur vibrant dans le vent.
Elle leva la tête vers moi et enjamba la créature malfaisante d’un mouvement gracieux, son corps recouvert de roses semant des pétales sur son chemin. Lorsque son regard vert, lumineux et apaisant rencontra le mien, un chant résonna dans mon esprit:
— Fuis Petite Fleur. Viendra le moment où tu pourras te protéger seule. En attendant, je suis là pour veiller sur toi.
Ma vision se troubla sous la bouffée de gratitude qui m'envahit, et je murmurai en appuyant ma joue sur la paume qu’elle venait d’y déposer:
— Je ne sais comment vous remercier. . .
— Nul besoin de le faire. Le moment venu, nous nous retrouverons, et nous agirons.
Je fermai les yeux pour en chasser l'embuement. Lorsque je les rouvrai une fraction de seconde plus tard, la femme avait disparu en entraînant ses pétales et son odeur de bois frais avec elle. Comme seul souvenir de sa présence, le Vireth affalé face contre terre, inconscient. Son dos se soulevait et s'abaissait en rythme, me prouvant qu'il était encore vivant.
Un soupirs de soulagement m’échappa. J’avais beau l’avoir en horreur, si on découvrait que je l’avais tué, la potence m’aurait attendue. Je ne savais combien de temps il me restait avant qu'il se réveille. Il me fallait donc fuir au plus vite.
***
Je décidai de suivre le conseil de l'apparition en prenant mes jambes à mon cou.
Je trébuchai dans l’escalier et courrai à travers le jardin aussi vite et longtemps que mes jambes tremblantes et affaiblies par la peur me le permettaient. Lorsqu'elles ne purent plus me porter, je me laissai choir entre les feuilles réconfortantes d'un buisson. Ses branches créaient une voûte basse dans laquelle je pouvais tout juste tenir recroquevillée. Cela correspondait parfaitement à ce dont j'avais besoin dans l’immédiat.
Les feuilles bruissèrent lorsque je me pelotonnai dans le lit qu’elles créaient. Je ramenai mes genoux contre ma poitrine. De violents tremblements commencèrent à agiter mes membres, remuant le végétal tout entier.
"Je vais bien, il n'a rien pu me faire, je suis vivante et en bonne santé." me répétai-je intérieurement une fois, deux fois, trois fois. . .
Jusqu'à ce que mes frissons se calment. Les secondes passèrent, puis les minutes, sans que je ne remue d’un poil. L’étreinte réconfortante des branches et la caresse des feuilles sur ma peau m’apaisaient petit à petit.
Au bout d’un moment, lorsque je sentis que ma panique s’était apaisée, je fis l'inventaire de mon état. Malgré un sacré coups à ma dignité et mes vêtements déchirés, seules quelques égratignures sur mes mains et une légère estafilade s’étalant de mon poignet à mon sternum marquaient mon corps. Je m'en étais donc plutôt bien sortie. J'en remerciais silencieusement l'étrange créature qui m'avait sauvée, me demandant quoi et qui cela pouvait bien être. Et ce que ses paroles pouvaient vouloir dire.
"Petite Fleur" était le surnom que me donnait maman lorsque j'étais enfant. Comment l'apparition pouvait-elle le connaître ? Et que sous-entendait-elle par "Viendra le moment où tu sauras te protéger seule" ? Ce n'est qu'en y repensant que je remarquai aussi qu'elle s'était adressée à moi via mon esprit, sans écarter les lèvres.
Toute à mes réflexions, je ne fis pas attention à la douce musique qui commençait à monter dans les arbres. Du moins, jusqu'au moment où une petite créature se posa sur une branche devant mon nez, me faisant loucher pour l’observer. Elle gigotait en piaillant comme si elle voulait me dire quelque chose et je penchai la tête en l'observant attentivement.
Pas plus haute que deux pommes, la créature androgyne semblait pourtant dotée d'un sacré caractère. Sa voix aiguë agressait mes tympans et me tira une grimace. Sa peau d'un violet sombre la rendait quasiment invisible dans les ombres de la nuit et deux billes noires scintillantes lui faisaient office d'yeux. Elle arborait de minuscules et adorables oreilles pointues, ainsi que des ailes délicates et diaphanes, qui lui permettaient de voltiger autour de ma tête.
Cette étrange apparition me laissa bouche bée, et je fus émue lorsque je constatai qu’il s’agissait là d’un Piolante. Jamais je n'avais eu la chance d’apercevoir une de ces créatures. Elles étaient pourtant connues à travers tout Eatrea, parant les contes et légendes qui étaient enseignées aux enfants.
Nés des larmes de la première reine, Viola Yzareph, les Piolantes vivaient en essaims et élisaient domicile dans les jardins qu'ils choisissaient. Ils les entretenant à l'aide de leur chants aux propriétés soignantes et encourageaient à la croissance des plantes. Nous appelions d'ailleurs ces lieux des "jardins piolés" et il était de notoriété public que le jardin du duché Blackglen faisait partie des rares élus. Il était impossible de les apercevoir en journée car les rayons du soleil les brûlaient si vivement qu'ils finissaient irrémédiablement par disparaître en cendres.
Après m'avoir tourné autour quelques instants en babillant malgré le fait que je ne la comprenais aucunement, la petite créature violette se posa sur mon genou, comme résignée. Elle s’assit en tailleur et croisa les bras en réfléchissant avec sérieux. Le Piolante inclina finalement la tête sur le côté et tendit vers moi ses deux mains jointes tout en posant sur mon visage un regard compatissant. Elle dit quelque chose, mais poussa un soupir exaspéré en constatant que je n’arrivai toujours pas à la comprendre.
Immobile de peur de faire fuir la petite entité, je l’admirai, subjuguée, lorsqu’elle posa un index minuscule sur sa paume. Une légère lueur violette se dégagea à ce contact, puis elle releva sur moi ses billes d’onyx. Elle semblait attendre quelque chose de moi, mais je ne savais pas quoi.
Après quelques instants de réflexion durant lequel il ne bougea pas, me fixant d’un regard patient, une idée me vint.
Je levai donc, d’un mouvement hésitant, un index écorché que je posai sur ses mains sans y mettre de poids, de peur de lui faire mal. Ses membres frêles avaient l’air si fragiles.
Lorsqu’il ferma les yeux, je compris que j’avais vu juste quant à mon interprétation de son mime.
Une ombre de sourire ourla mes lèvres et il posa son front sur mon doigt. Je clignai lentement des paupières, surprise, lorsque le Piolante entama un chant doux et envoûtant. Une douce chaleur m’envahit et une lumière violette remonta le long de mes écorchures, puis de la griffure que m’avait fait le Vireth. Je soupirai d’aise en sentant les brûlures s’apaiser immédiatement. Je vis toutes mes blessures se résorber, puis la lueur disparu. Au même moment, la musique de la voix du Piolante s’éteignit.
Il releva la tête, rouvrit les yeux et m’adressa un grand sourire avant de se remettre sur ses pieds.
— M-Merci beaucoup. Balbutiai-je d’une voix aiguë, surprise de l’honneur inattendu qui venait de m’être fait.
Il inclina la tête pour me répondre et fit une révérence profonde devant moi avant de disparaître dans la nuit dans le doux bruissement de ses ailes. Il me laissa seule avec mes pensées, perturbée par les nombreux événements qui venaient de se produire.
Après quelques instants de réflexion qui ne me menèrent pas à grand chose, je poussai un soupirs profond et las, me préparant à me relever en m’appuyant sur mes genoux. Mon énergie restaurée par le Piolante m’étonna quand je constatai que je pouvais me relever d’un mouvement rapide et agile.
Une fois rétablie sur mes deux pieds, je fermai les yeux. La lune caressa mon visage. Je m’accordai un bref moment pour me préparer mentalement à retourner en direction du manoir. Inspirant et expirant en rythme avec la musique que créaient les Piolantes tout à leurs labeurs, je me balançai doucement avec le vent.
***
Un murmure me fit émerger du doux apaisement qui venait de me gagner. Je m’accroupis prestement, m’enfonçant une fois de plus dans l’ombre rassurante du buisson.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée Eiden. . .Sachant que les rebels n’attendent que ça,. . .
— Et que veux-tu que je fasse ? Laisser le peuple à leur merci ? Je ne peux pas les laisser être blessés juste pour leur montrer mon visage. Il faut annuler cette parade !
— Mais le peuple n’attend que ça ! Ca n’arrive qu’une fois par année, et si vous voulez vous rappeler à son bon souvenir père et toi, il vous faut vous montrer ! Ce n’est pas négociable.
Je risquai un coup d’œil entre les frondaisons. A la lueur de la lune, deux hommes apparurent. Ils avançaient côte à côte entre les fleurs du jardin. Plongés dans une conversation houleuse, ils ne semblaient pas faire attention à ce qui les entourait. Mes lèvres formèrent un “oh” silencieux lorsque j’entendis le prénom du prince héritier.
Plissant les yeux pour mieux discerner les deux silhouettes, je reconnus le Capitaine qui nous avait interpellés plus tôt, les autres serviteurs et moi. A son côté se tenait un homme à la stature plus fine mais qui semblait tout aussi puissante. Il était d’ailleurs plus grand que lui et portait de riches vêtements sur les broderies desquels scintillaient les rayons lunaires. Je n’avais pas pu l’observer correctement dans salle de bal, accaparée par son père que j’étais, mais profitai de ma cachette pour le faire à ce moment-là.
— Mon frère, je ne pense pas que vous dissimuler au peuple dissuadera les rebels de perpétrer un coup d’Etat. De plus, si tu annules la parade, ça ne m’étonnerait pas que les habitants de ce. . .duché aussi petit soit-il, ne se montrent dissidents lors de la prochaine Tournée de Récolte. repris le capitaine dans un soupir.
Il s’arrêta face au deuxième homme. Ebahie, je tentai d’enregistrer ce que je venais d’entendre. Le prince et le capitaine étaient donc frères. Ce qui voulait dire que le roi nous avait caché la naissance d’un deuxième prince ?
Le soldat leva les mains et les posa sur les épaules de l’homme qui le regardait avec un air sceptique. Des rebels? Un coup d’Etat? Mais de quoi parlaient-ils donc?
— Tu sais que nos soldats et moi serons là pour vous protéger. Je ne laisserai jamais rien vous arriver. Ni à père, ni à toi, petit frère.
Donc, le capitaine était en fait le premier prince. Il aurait donc du être l’héritier au trône. Pourquoi n’en avions-nous jamais entendu parler ?
Je savais que Tressia serait plus qu’heureuse de découvrir ce fait lorsque je lui en parlerai. Ce trop-plein de découvertes me perturbait et je me déconnectai de la discussion afin d’essayer d’assimiler et comprendre tout ce que je venais d’entendre.
Un léger sentiment d’étourdissement me frappa. Cette soirée riche en rebondissement ne voulait décidément pas se terminer ! Et voilà un moment que je tenais cette position accroupie inconfortable. Je sentais un engourdissement douloureux gagner mes jambes. En jetant un coup d’œil sur les deux hommes pour m’assurer de leur position, je décidais de profiter du moment où leur dispute reprit de plus belle pour étendre mes jambes devant moi discrètement afin de les soulager quelques peu en silence.
C’était sans compter sur le chat de la famille ducale, qui poussa un feulement surpris en voyant mon pied jaillir du buisson, le perturbant dans sa chasse nocturne.
Brusquement, le silence se fit dans le jardin et je me figeai. Je relevai la tête vers les princes lentement en priant les dieux pour qu’ils ne m’aient pas entendue. Deux regards étaient braqués dans ma direction.
— Sors immédiatement de ta cachette ! cracha le capitaine dans ma direction, ses yeux félins brillant dans la nuit.
Sachant pertinemment qu’il ne servirait à rien de prendre mes jambes à mon cou, je me résignai à me relever. Une main au-dessus de ma tête pour bien leur montrer que je n’étais un danger pour personne, l’autre maintenait les restes de mon corset déchiré sur ma poitrine. Je n’étais pas dupe et savais parfaitement qu’avant de me voir désarmée, le fait de découvrir mes oreilles rondes et humaines leur aurait fait comprendre bien assez vite que j’étais incapable de la moindre menace envers eux.
— Toi ? s’étonna le prince héritier en penchant la tête. Je t’ai pourtant vue partir avec le marquis Zarveth. Que fais-tu ici ?
Une rage froide s’empara de moi quand il prononça ces paroles et je ne pus retenir une remarque acerbe de franchir mes lèvres. Il m’avait vue partir avec ce prédateur mais n’avait pas daigné agir ? Je ne savais pas pourquoi cela m’étonnait autant. Etait-ce dû à la discussion que je venais de surprendre et au fait que le prince semblait vraiment vouloir protéger ses sujets ? Ou était-ce juste dû à ma naïveté qui me faisait espérer que tout les faes n’étaient pas totalement mauvais ? De plus, j’avais bien remarqué qu’il avait volé à mon secours en me prenant le lourd plateau des bras durant le bal. Pourtant, la pomme ne tombait jamais loin de l’arbre. Et le roi Marcus Caisalor n’était de loin pas un modèle de gentillesse.
— C’est donc ainsi que vous protégez votre peuple Votre Altesse ? En livrant vos bonnes gens à vos Vireths ?
Je regrettai immédiatement ma réponse et rentrai ma tête dans mes épaules. Mon ventre se tordit dans l’expectative d’une punition. Parler ainsi à un fae, et le prince héritier de surcroit, était une très mauvaise idée.
— Je vous prie de m’excuser, je ne sais pas ce qui. . .
Ma phrase fut interrompue par une main puissante et calleuse qui s’empara sans ménagement de ma nuque, me tirant avec force hors de mon buisson. Je trébuchai sur les longues racines. Le capitaine me tira vers le prince héritier et me força à m’agenouiller devant lui en donnant un coup de pied derrière mon genou. Je m’affalai dans un grognement et repoussai les quelques mèches qui étaient tombées devant mes yeux d’un geste rageur. Où était donc ma sauveuse végétale quand j’avais besoin d’elle ?
— C’est ainsi que tu parles à ton futur roi, humaine ? Tu as tout intérêt à te repentir immédiatement. Que faisais-tu dans ce buisson ?
— Je. . . Le marquis m’a laissée partir et je me suis cachée dans ce buisson en entendant un bruit étrange. C’est à cet instant que vous êtes apparus ! Je vous prie de me croire Votre Altesse ! m’époumonai-je, relevant les yeux sur le prince Eiden. Je. . . Je n’ai rien entendu de votre discussion.
Je priai les dieux pour que le prince me croie. Après tout, ce n’était qu’un demi-mensonge.
— Le simple fait que tu en parles me prouve pourtant que tu as très bien entendu de quoi nous parlions.
Un sourire suffisant se dessina sur son visage et je blêmis en l’entendant dire:
— Tu mérites une punition pour ton indiscrétion. Jemiatal, emmenons-la dans la salle de bal pour que Père décide de sa sentence.
Mon estomac se retourna à l’idée d’’une punition royale. On n’en ressortait jamais indemne.
Le prince ajusta les revers de son gilet de velours violet en regardant son frère me relever sans ménagement. Sa voix profonde annonçant ma sentence résonnait dans la nuit.
Je plantai mes talons dans la terre meuble, y créant des sillons tandis que je résistais difficilement à la poigne du fae et commençais à crier lorsque que le soldat me tira vers le manoir:
— Je n’ai rien fait ! Laissez-moi partir ! Je vous jure de ne parler de ce que j’ai entendu à personne !
— Et on s’en assurera, crois-moi. marmonna Jemiatal en changeant de tactique, se plaçant derrière moi avec une vitesse fulgurante pour me pousser en avant.
Je tombai face contre terre et un ricanement résonna. En me redressant à quatre pattes, je jetai un regard noir au prince, dont les yeux noisette amusés étaient rivés sur moi. Il croisa les bras, y faisant ressortir des muscles fins à travers sa veste immaculée.
— Relève-toi, humaine, si tu ne veux pas qu’on le fasse pour toi. Tu es déjà assez ridicule comme ça.
— Je me ferai un plaisir de te porter si tu n’obéis pas au prince. ajouta le timbre grave du capitaine.
Je poussai un soupir et me relevai. En baissant un regard consterné sur mes jupes tâchées d’herbe et de terre, je grimaçai. Ca allait être un enfer à nettoyer. Mais des problèmes plus urgents m’accaparaient dans l’immédiat.
D’une claque dans mon dos, le fae qui se trouvait derrière moi me fit reprendre le chemin vers les lumières de la salle de bal, tête basse. Les plaisanteries des deux hommes me faisaient rougir de honte.
Cette soirée était visiblement loin d’être finie.

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