Chapitre 6 : Un soleil brûlant
Les bras dressés au dessus de la tête et attachés à la potence qui avait été dressée ce matin au milieu de la cour du manoir des Raetila, j’analysai la foule bigarrée de nobles se masser autour de moi petit à petit.
Le sentiment d’injustice qui me tenaillait la veille m’avait une nouvelle fois frappée avec force lorsque je m’étais éveillée. J’avais ouvert les yeux en entendant la serrure de ma cellule cliqueter, transie de froid et le ventre gargouillant bruyamment après une nuit peu reposante.
Je n’avais pas eu le loisir d’avaler quoi que ce soit depuis le petit-déjeuner de la veille, et la faim me déchirait l’estomac. Je souris. Un sentiment d’amusement amer m’envahit lorsque je pensais que ce n’étais en fait pas plus mal, si je ne voulais pas en plus de ça vomir sur les chausses de mon bourreau.
J’observai une à une chaque créature autour de moi. Les robes et costumes aux couleurs criardes me piquaient les yeux à la lumière du soleil de midi.
Cela faisait déjà plus d’une heure que je patientais et je sentais déjà les rayons me brûler la tête et rougir ma peau pâle.
Je ne sentais dans mes mains qu’une douleur sourde et continue, le sang les ayant certainement désertées au vu de ma position inconfortable. Mes vaisseaux sanguins n’étaient plus capables d’irriguer le bout de mes doigts. Malgré tout, je refusais de laisser transparaître la moindre faiblesse dans mes émotions. Je n’étais fautive de rien du tout et ne voulais pas leur laisser la satisfaction de laisser transparaître de la peur sur mon visage. Je savais qu’ils seraient capables d’y voir une preuve de ma culpabilité.
Une expression butée sur le visage, je plongeai mes yeux dans ceux vipérins du Vireth que je venais d’apercevoir. Sans lui, tout les malheurs de la veille ne me seraient certainement jamais arrivés.
Il passa la langue sur ses crocs avec un petit sourire que je lui rendis avant de cracher par terre. J’étais la première étonnée de ma provocation. Son visage immonde recouvert d’écailles se déforma en une expression enragée et je priai pour ne pas le recroiser avant une éternité.
Je détournai la tête lorsque retentit un hoquet depuis l’opposé du cercle de spectateurs. Cherchant d’où il pouvait bien venir, j’aperçus Nicalina qui me fixait. Des larmes ruisselaient sur son beau visage. Devant elle, accroupie, se tenait Elyraje. Ma soeur tentait d’attirer son attention en tenant son visage rond entre ses paumes, certainement pour lui glisser des paroles réconfortantes. Lorsque la jeune fille posa enfin le regard sur Lyra, je la vit renifler et carrer les épaules avant d’essuyer son nez de sa manche.
Un petit sourire attendri para mes lèvres et je pensai au sermon que je lui répétais sans cesse concernant cette mauvaise habitude. Elle s’entêtait à ne pas utiliser de mouchoirs et je l’avais plusieurs fois reprise en lui disant que cela ne correspondait pas à la distinction dont elle devrait faire preuve en tant que suivante d’une jeune duchesse.
Les domestiques commencèrent à affluer une fois que tout les nobles furent installés sur les gradins. Certains d’entre eux croulaient sous les plateaux de boissons rafraichissantes et de mignardises qui me firent monter l’eau à la bouche. Les autres allèrent se masser en rang d’oignon le long de la place.
La plupart de nos collègues s’arrêtaient devant mes sœurs et leur adressaient des paroles réconfortantes. Nous étions comme une grande famille et Nica était un peu comme la petite sœur de tous dans ce manoir. Sa personnalité lumineuse donnait le sourire même durant les journées les plus sombres. Mais aujourd’hui, sa lumière s’était ternie dans l’attente de l’épreuve que nous allions devoir endurer.
***
Le son d’un cor retentit et je relevai la tête vers le centre de l’estrade brusquement. Je me détachai du spectacle attendrissant que m’offrait la parade soudée des serviteurs humains.
Séparés des sièges attribués aux autres créatures, les cinq fauteuils réservés aux ducs et la famille royale étaient surplombés par un dais sombre qui les protégerait de la chaleur étouffante du soleil. Le bois recouvert de feuilles d’or brillait doucement et je pouvais voir, de là où je me tenais, la douceur des coussins de velours rouges prêts à accueillir les séants royaux.
Une couronne noire apparut, surplombant une tignasse poivre et sel qui n’appartenait à personne d’autre qu’au roi. Agrippée à son bras gauche se dessina la silhouette gracile de la reine. Ils se dirigèrent vers leurs sièges et prirent place dans le silence solennel qui s’était fait après le son retentissant de l’instrument.
Arrivèrent ensuite le duc et la duchesse. Ils se tenaient si droits que je dus retenir un rire en pensant à la douleur qu’ils devaient ressentir dans le bas de leurs dos. Le duc fronça les sourcils en m’apercevant et la duchesse laissa paraître une mine déçue en me toisant en silence. Ils marquèrent une pause avant de s’asseoir chacun d’un côté des souverains.
Les minutes passèrent dans un silence tels que nous aurions pu entendre une mouche voler. Qu’attendaient-ils donc ? La sueur me piquait les yeux et les mèches de ma frange collée à mes tempes me grattaient furieusement. Je sentais mes vêtements adhérer à ma peau et la chaleur ne tarda pas à devenir vraiment insoutenable.
Au bout d’un moment, je commençai à me tortiller, une inquiétude glaçante me gagnant dans l’expectative de ce qui allait m’arriver. Une voix amusée retentit soudain:
— Vous m’attendiez ? Que c’est gentil ! Il ne fallait pas en faire autant, père.
Le prince posa ses mains sur les épaules de son père, derrière lequel il venait de se matérialiser. Un hoquet de surprise parcourut l’assemblée devant tant d’effronterie. Personne ne pouvait toucher à la souveraine personne sans son autorisation, pas même sa descendance.
Le roi se contenta néanmoins de secouer les épaules avec un air exaspéré pour en chasser les doigts de son fils comme il l’aurait fait pour un moustique.
L’effronté se redressa et réajusta son gilet avant de se diriger vers son siège d’une démarche nonchalante, un sourire amusé aux lèvres.
Les rayons du soleil dessinaient des reflets dorés sur sa tignasse sombre. Il semblait porter les mêmes vêtements que la veille. Il avait donc dû découcher, trouvant quelque distraction dans les bras d’une courtisane.
La reine lui adressa un petit claquement de langue réprobateur en le suivant des yeux et je vis ses lèvres teintées de rouge remuer. Son fils se baissa et déposa un doux baiser sur sa tempe en lui répondant sans que nous puissions l’entre, avant de se laisser choir sur le siège à la droite du souverain.
Ce dernier se leva lorsqu’un brouhaha impatient commença à envahir l’assemblée, et je fus impressionnée de remarquer avec quel naturel, quelle autorité, il fit retomber le silence sur la foule. D’un geste de la main, il capta l’attention générale.
A mon grand damne, il attendit encore quelques secondes en balayant ses sujets d’un regard suffisant.
— Mes très chers compagnons. . .
Suite à ce début de discours pompeux, je levai les yeux au ciel. Rien que dans cette phrase se sentait une hypocrisie à peine masquée qui m’exaspéra au plus haut point.
— Nous savons tous pourquoi nous sommes réunis ici. Mais pour ceux qui auraient été occupés à. . . d’autres choses durant la soirée d’hier,. . .
Il marqua une pause pour laisser un concert de ricanements retentir dans la cour, un sourire tordu marquant ses traits cruels
— Je vais vous en faire un bref résumé. Mon fils, le prince héritier Eiden, à surpris hier la servante ici présente en train de l’espionner durant une conversation confidentielle.
Il me désigna de la main et un murmure désapprobateur envahit l’assemblée. Quelques crachat résonnèrent et un choc me fit tourner la tête.
J’écarquillai les yeux en voyant une pierre rouler à mes pieds. Très vite, un liquide chaud coula dans mon œil, emplissant mes narines d’une odeur métallique.
J’ouvris la bouche pour me défendre, les larmes aux yeux, mais m’arrêtai net en apercevant Madame Spirt qui secouait discrètement la tête. Elle se tenait derrière la duchesse. Sur son visage se lisaient tristesse et résignation.
Je refermai donc les lèvres et carrai ma tête dans mes épaules pour tenter de la protéger d’une attaque supplémentaire.
— Peu de temps avant cette tentative d’espionnage ratée, elle s’est permis de blesser un de me fidèles conseillers, le Marquis Verlkar Zarveth, le laissant inconscient, comme mort, sur un des balcons du manoir. Elle a par cette action faillit à la seule mission qu’elle avait reçue. Prendre soin des invités de mon cousin durant sa fête. . .
Ce dernier inclina la tête, visiblement ravi de l’attention qui lui était portée.
Une humaine n’aurait jamais pu tuer un Vireth aussi simplement. Le roi exagérait grandement. Et la blessure à la langue du serpent était bien plus que méritée.
— C’est pourquoi, continua-t-il, nous allons la punir de vingt coups de fouets. Afin de leur rappeler, à elle et aux autres serviteurs de ce manoir, ce qu’il en coûte de ne pas respecter les tâches que leurs attribuent leurs seigneurs. Aussi simples soient-elles.
Je relevai la tête vers lui, le frisson de la peur parcourant mon corps.
— Capitaine, veuillez préparer le fouet.
Un bruit retentit sur ma gauche et lorsque je tournai la tête dans sa direction, je vis la silhouette musclée du fae s’approcher de moi, un fouet dans la main.
Il était torse nu et un pantalon de toile noire recouvrait la partie inférieure de son corps, retenu par un foulard rouge qui enserrait par la même occasion la partie basse de ses abdominaux. Plus il s'approchait, plus je remarquai qu’il prenait soin à éviter mon regard. Il était focalisé sur son roi et père, attendant que celui-ci annonce le début de mon calvaire.
Une peur viscérale m’envahit quand j’aperçus l’objet qu’il tenait en main. Toute sa longueur était constellée d’une myriades d’aiguilles, faites pour déchiqueter la peau de la victime au moindre contact.
Je me redressai subitement, tirant sur mes épaules tendues. Ce mouvement m’arracha une grimace et j’inspirai pour lancer le plus puissamment possible:
— Votre Majesté, je vous prie de faire preuve de clémence !
Une boule de panique se forma dans ma gorge et je sentis les larmes commencer à piquer mes paupières.
Les yeux rouges du roi se fixèrent sur moi et une grimace désapprobatrice déforma son visage.
— Clémence ?! Camélia, servante du duché de Blackglen, aucune pitié ne vous sera accordée ! Par manque de preuves quant à votre appartenance au mouvement rebel, vous évitez déjà le bannissement ! J’estime que je me montre déjà suffisamment clément avec vous en ne vous faisant tâter que du fouet. N’est-ce pas ?
Tandis que les créatures qui entouraient le roi hochaient la tête avec ferveur en murmurant, il se détourna pour reprendre place dans son siège.
Un abattement sans commune mesure s’abattit sur mes épaules.
Je cherchai l’attention du prince. Il sirotait un verre, une jambe passée sur l’accoudoir de son siège, un bras sur le dossier de celui-ci.
— Je vous en supplie ! Je ne voulais pas entendre cette discussion ! C’était un accident ! Je n’aurais pas dû me trouver là. . .
Ma voix se cassa à la fin de mon cri de détresse et je commençai à me débattre en poussant des petits couinements paniqués. J’aperçus du coin de l’œil le capitaine secouer la tête discrètement.
Au bout de quelques instants de battement et dans un soupirs retentissant, je vis le prince se redresser puis poser les deux pieds à terre afin de se mettre debout. Il s’approcha du bord de l’estrade et s’arrêta quelques instants pour admirer la scène avant de reprendre sa marche en se dirigeant droit sur moi.
— Tu aurais mieux fais de te taire. entendis-je chuchoter le capitaine que je voyais dérouler son fouet à quelques centimètres de moi.
Il recula pour prendre place dans mon dos.
— Tu n’as fait qu’aggraver les choses.
Le prince s’arrêta devant moi sans jeter l’ombre d’un regard à son frère.
Il était si près que je pouvais discerner les paillettes d’or dans ses yeux. Il me scrutait avec intensité. La foule retint sa respiration en attendant de voir ce qu’il allait faire avec une exaltation non feinte.
Le prince leva la main en direction de mon visage et je fermai les yeux dans l’attente d’un coup qui ne vint pas.
Au contraire, je fus surprise du contact doux et frais d’un mouchoir, qui était passé sur mon visage pour en essuyer la sueur et la poussière qui avait été soulevée par les piétinements des nombreux nobles qui s’étaient massés autour de moi. Ensuite, délicatement, le tissu fut passé sur la bosse qui avait déjà commencé à se former sur le côté de mon crâne.
Je rouvris un œil, puis l’autre dans l’espoir que le prince fasse preuve d’un semblant de magnanimité à mon égard au vu de son geste.
Je plongeai mon regard dans le sien. Tout le reste disparu, occulté par sa présence hypnotisante du fae.
Ses fins sourcils étaient froncés. Il m’observait avec douceur, un pli amer barrant ses lèvres. Son expression me surprit par la résignation qui y était visible.
Le prince tournait le dos à la foule, j’étais donc la seule à le voir ainsi. Enfin. . . Le capitaine aussi.
Pendant un bref instant, je crus qu’il allait me libérer de la torture qui se préparait pour moi.
Son expression s’effaça si rapidement qu’il me sembla l’avoir inventée. A sa place, un masque impassible recouvrit son beau visage aux traits fins.
— Je ne peux rien pour toi, humaine. Si j’avais été seul hier soir, peut-être t’aurais-je épargnée. dit-il si bas que je dus tendre l’oreille pour l’entendre. La présence de mon frère à changé la donne. Sers les dents et ferme les yeux, ça passera vite.
— Mais. . . Vous êtes le prince héritier. Vous pouvez faire ce qu’il vous plaît. répondis-je sur le même ton, surprise par sa soudaine sollicitude.
Elle me faisait croire que le prince que j’avais entre-aperçu dans les jardins existait malgré tout. Une ombre de sourire passa sur son visage.
Après un instant de silence, il prit brusquement un air goguenard et recula de quelques pas en écartant les bras. Les émotions qu’il m’avait fait voir en ces quelques secondes me laissèrent perturbée.
— Crois-tu vraiment pouvoir changer quelque chose à ta situation ?
Il éclata d’un rire cruel et se tourna vers la foule, faisant résonner sa voix dans les airs:
— Que méritent les humains qui ne savent pas rester à leur place ?
— Le fouet ! Le fouet ! Le fouet ! scanda la foule avec ferveur. Vive le prince ! Punissez les indiscrets !
— Croyais-tu vraiment que j’allais te laisser partir sans sanction, servante ?
Il ricana en me regardant avec dédain, suivi par la masse de spectateurs, puis lâcha à mes pieds le mouchoir de soie sali qu’il avait utilisé pour essuyer mon visage. Un rictus de dégoût emplissait le sien.
Il se retourna et ajouta sans m’adresser un regard, se dirigeant vers l’estrade et son père qui l’observait avec un air satisfait:
— Capitaine, faites votre œuvre, qu’on en finisse !
— Bien, Votre Altesse.
***
Abattue, je me préparai à la sensation déchirante que me procurerait le premier coup de fouet.
J’avais espéré, pendant un mince instant et dans ma grande naïveté, que le prince se rendrait compte de ma bonne volonté et décide de me libérer. J’aurais pourtant dû savoir que ce n’était pas comme ça que mon monde fonctionnait. On pouvait se donner tout le mal que nous souhaitions, la moindre erreur à l’encontre d’une créature d’Eatrea nous laissait à sa merci.
Le fouet claqua derrière moi, me faisant tressaillir dans l’expectative de la douleur, tandis que le capitaine Jemiatal échauffait son bras.
Notre brève entrevue de la veille ainsi que la douceur avec laquelle il m’avait escortée à la potence ce matin m’avaient bien prouvé qu’il n’était pas en accord avec la situation actuelle. Du moins le pensai-je.
Malgré tout, dans sa position de capitaine de la garde royale et fils caché du roi, il ne pouvait vraisemblablement pas se rebeller face à leurs décisions.
Je cherchai mes proches du regard dans la foule de serviteurs, essayant de leur soutirer un maximum de soutient.
J’aperçus les cheveux dorés d’Elyraje, qui dardait sur moi des prunelles émeraude voilées par les larmes. Ses épaules tendues attestaient de la révolte qui brûlait en elle. Je tentai de lui faire comprendre en silence, à travers mon regard, qu’elle devait rester aussi forte et impassible que possible pour Nicalina.
La jeune fille, d’ailleurs, était pressée dans ses jupes. Son beau visage juvénile était déjà strié de larmes, et elle avait plaqué une main frêle sur sa bouche pour y étouffer les sanglots. La boule dans ma gorge menaça d’éclater devant cette vision, mais je me devais de rester forte pour mes sœurs.
— Madame Spirt, veuillez la préparer je vous prie. résonna la voix de Joshua Raetila.
Des exclamations excitées envahissaient la foule et je discernai le bruit des pièces qui passaient de mains en mains. Les Eatréens se plaisaient à parier sur le temps que pouvaient tenir les différents suppliciés durant leurs châtiments. Cela ne rendait le spectacle que plus divertissant.
Le crissement des pas dans le gravier se rapprochant de moi me fit lever la tête, et je croisai le regard empli de pitié de la gouvernante. Ses cheveux bruns striés de mèches blanches, tirés dans un chignon serré, lui donnaient un air sévère. Mais elle était ce qui s’apparentait le plus à une figure maternelle au sein de ce manoir pour moi et sa vision m’apporta un peu de réconfort. Je pouvais voir scintiller ses yeux bleus.
— Je suis navrée Camélia. Tu n’aurais rien pu faire pour changer la situation. dit-elle sans bouger les lèvres en passant à côté de moi.
Un gémissement douloureux jaillit de ma gorge, me faisant monter les larmes aux yeux.
— Je vous jure que je n’y suis pour rien Madame.
— Chhh. . . Je sais, je sais. Sers les dents et soit forte. Ce sera vite finit.
Ses mains noueuses s’activèrent dans mon dos, le dénudant prestement. Le maigre espoir pour que ma chemise atténue le piquant du fouet s’évanouit au moment où l’air fit monter la chair de poule dans mon dos rendu humide par la transpiration.
Madame Spirt me caressa brièvement le dos avec douceur, discrètement, pour me donner de la force. Puis elle esquissa le mouvement du départ. Elle me jeta un dernier regard attristé avant de retourner auprès de nos maîtres.
***
Cherchant à nouveau dans la foule, j’aperçus les prunelles claires de Simon, qui me fixait avec un air furieux que je ne lui connaissais pas. Il avait entouré un bras autours des épaules d’une Tressia à l’air terrorisé. Les savoir ensemble me rassura. Simon n’oserait rien faire d’impulsif s’il ne souhaitait mettre en danger personne.
Je me plongeai dans le regard de mon amant, m’imaginant la soirée que nous aurions pu passer hier soir si rien de tout cela n’était arrivé. Les draps rêches de son lit auraient fait contraste avec la douceur de ses caresses. Ses lèvres douces se serraient posées sur les miennes. . .
Un sifflement interrompit mes rêveries, puis un claquement retentit.
Je ne réalisai pas immédiatement ce qui venait de se passer. Un murmure emplit l’air autour de moi.
Les yeux de Simon se plissèrent légèrement et je vis sa mâchoire se contracter, de rage supposai-je. Qu’il était beau avec ses cheveux blonds scintillants au soleil, sa peau basanée et ses yeux clairs.
Après quelques secondes de flottement, un douleur cuisante me déchira le dos et je poussai un hurlement si puissant qu’il me brûla les cordes vocales. Rejetant ma tête en arrière, un craquement retentit dans ma nuque. J’avais déjà tâté du fouet. Mais celui qu’utilisait la famille royale était d’un tout autre acabit.
Le deuxième claquement, à la différence du premier, me fit ressentir une douleur instantanée, suivie immédiatement par mon hurlement de douleur. Je m’affaissai contre la potence, tentant de m’y accrocher de mes doigts affaiblis par le manque d’irrigation sanguine.
Les larmes que je ne tentai plus de retenir créèrent des tranchées dans la poussière maculant mes joues.
Je vis du coin de l’œil Nicalina cacher son visage dans la jupe de Lyra.
A quoi aurait donc pu ressembler notre vie si nos parents ne nous avaient pas abandonnées ici ? J’imaginais Lyra et Nica faisant la course dans le jardin de notre petite maison en riant. J’aurais pu y cultiver des légumes pour en faire des petits plats aux côtés de Mère. Père aurait appris à Lyra à chasser et Nica aurait suivi dans un village voisin des enseignements auprès d’une sorcière qui n’aurait pas été contre transmettre son savoir à la petite humaine qu’elle était.
Le troisième coups finit de me faire lâcher la poutre sous les rires et les vivats des spectateurs. Je ne tenais en verticale que grâce aux menottes accrochées à mes poignets, qui tiraient avec forces sur mes épaules tendues sous mon poids.
Les piques du fouet s’enfonçaient dans ma chaire encore et encore, lacérant la peau sanguinolente et m’arrachant des cris qui faiblissaient à chaque coups.
Quatre, hurlement. . .
Cinq, sanglots. . .
Je me vit dans les bras de Simon, regardant mes sœurs s’amuser. Nous nous serions mariés l’été prochain au cœur des Bois Brumeux et aurions fondé une famille heureuse. Père aurait adoré l’accueillir dans notre maison.
Six, gémissement. . .
Lyra me souriait, se cachant derrière une femme à la peau d’écorce et aux vêtements de pétales de roses.
Sept, tout devint noir. . .
Je repris connaissance au bout de quelques secondes, la douleur de mon dos m’arrachant d’autres gémissements.
Une courte pause me fut attribuée, bien que je pensai qu’elle fut plutôt accordée à mon bourreau, qui avait été boire à un verre de cristal.
J’entrouvris les yeux faiblement pour le regarder mais ne savais plus si ce que j’observais était réel, ou le fruit de mon délire douloureux.
La transpiration faisait briller la peau foncée du capitaine. Perdue dans la brume de ma douleur, je me demandai d’où pouvait bien venir cette teinte, la famille royale étant dotée une peau d’albâtre.
La chaleur du soleil de midi m’embrasait le crâne. Mon dos me faisait souffrir le martyr, et le long de mes bras s’écoulaient des traînées de sang causées par mes entraves qui avaient déchiré la peau de mes poignets.
Le fae se dirigea à nouveau derrière moi, et je me redressai difficilement pour voir le roi et la reine en pleine discussion, main dans la main. A leur côté, nonchalamment appuyé au dossier de son siège, leur héritier m’observait avec une attention malsaine, une légère grimace barrant sa bouche. Il sourit néanmoins à sa mère lorsqu’elle l’interpella, et se pencha dans sa direction pour lui répondre.
Huit, le claquement me prit par surprise. . . Il retentit dans l’air sèchement. Un cri rauque jaillit de ma gorge et je sentis ma tête basculer en avant lourdement.
Neuf, une sensation brulante m’envahit. De la magie. Je vomis en la sentant me recouvrir et affaiblir mes sens.
Dix, tout devint noir et la torpeur m’envahit. . .
***
Au fond de mon cœur, un grondement sourd résonna. Je m’abandonnai à l’oubli.

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