Chapitre 12 : Un futur encourageant
Je me précipitai en avant pour rejoindre le corps de Simon.
Mon environnement disparu totalement alors que je tombai aux pieds du prince, les yeux voilés de larmes. Il leva une main vivement pour stopper le mouvement de l’assassin de Simon qui se dirigeait vers moi, la lame levée.
Je glissai mes bras sous le corps du palefrenier afin de le retourner et posai ma tête contre sa bouche. L’espoir vain d’entendre un souffle s’échapper des lèvres qui me souriaient il y a encore quelques minutes ne me quittait pas.
Une plainte lancinante résonnait dans la forêt. Au bout de quelques minutes d’immobilité, je compris qu’elle sortait de ma bouche ouverte dans un cri de pure souffrance.
Lorsqu’enfin je me tus et relevai la tête en sanglotant, la gorge douloureuse, je remarquai que mes soeurs et Tressia étaient chacune maintenues en place par un soldat. Ils maintenaient leurs mains dans leurs dos afin de les empêcher de me rejoindre.
Nicalina sanglotait en fixant le corps que je serrais contre ma poitrine avec horreur. Elyraje fixait le prince avec un regard empli de haine. Tressia, quand à elle, gardait son regard rivé sur moi et je pouvais lire une tristesse et une compassion infinies dans son regard. Ses lèvres pincées attestaient de la retenue dont elle faisait preuve pour ne pas invectiver les faes nous entourant de tout les noms.
La tête de mon amant était pressée contre ma poitrine palpitante. Je reniflai avant de me reconcentrer sur le prince, qui me fixait en silence, les lèvres pincées.
— Vous. . . Assassin !!! crachai-je avant de lui sauter à la gorge, abandonnant le corps de Simon dans la mousse.
Mes doigts effleurèrent son cou d’ivoire et en un subtil éclair, je vis les yeux noisette du far s'écarquiller puis. . .
Il disparut de ma vue. Je trébuchai en avant et clignai des yeux, surprise. Des mains me rattrapèrent avant que je ne rencontre le sol.
Elles me retournèrent et me projetèrent contre un arbre violemment. Ma respiration se coupa et ma vision se brouilla lorsque l’écorce rencontra les plaies ouvertes de mon dos.
Je lâchai un râle de douleur quand un corps rencontra le mien, m’enfonçant plus encore contre l’arbre. La personne qui me maintenait me plaqua les poignets au-dessus de la tête dans une poigne de fer, m'empêchant de bouger par la même occasion.
Je battis des paupières pour lisser ma vision et détailler mon geôlier.
Le visage fin du prince se dessina et je fus frustrée en y discernant comme une expression de regret. Il n’avait aucun droit d’exprimer une émotion pareille alors qu’il venait de tuer Simon. Ses iris étaient plongés dans les miens et son nez me frôlait alors qu’il murmurait, son haleine emplissant l’air entre nous deux:
— Je t’ai donné une chance de t’échapper et tu l’as gâchée. Je ne voulais pas en arriver là, mais toi et tes ami ne m’en laissez pas le choix. Je suis désolé.
Puis il reprit plus fort en se décalant légèrement vers les hommes qui nous entouraiet afin que tout le monde l’entende:
— Moi ? Un assassin? Je n’ai pas touché à ton ami, humaine. Et que je sache, c’est lui qui s’est précipité vers moi dans l’intention de m’ôter la vie. C’est ce qu’on appelle le karma. N’est-ce pas ?
Je lui crachai à la figure, ce qui le fit taire instantanément. Je ne pus empêcher un petit sourire satisfait de se dessiner sur mes lèvres alors que je le toisai avec haine.
Le prince retourna la tête dans ma direction lentement. Il ôta une de ses mains de mes poignets pour essuyer la salive qui coulait de sa joue avec une moue dégoûtée. Cela m’apporta un semblant de réconfort.
Il secoua la main et je me débattis, profitant de la pression diminuée de mon entrave pour tenter de m’échapper.
Malgré tout, ma tentative ne me permis que d’écoper d’une pression supplémentaire du corps du prince sur le mien. Cette position commençait vraiment à devenir embarrassante. Je sentais les muscles fin du fae contre mon ventre et son odeur discrète de pins emplissait mes narines, me tirant une grimace.
Il jeta un bref coups d’œil à ses soldats avant de se reconcentrer sur moi, raffermissant sa poigne en me tirant un gémissement pathétique.
— Pouvons-nous vraiment espérer plus de distinction de la part d’une vermine humaine ? demanda-t-il à la cantonade, récoltant quelques rires de la part de ses soldats.
Le fae s’écarta de moi et tira sur mes poignets sans ménagement, me forçant à le suivre alors qu’il se dirigeait vers le feu que Simon avait allumé plus tôt.
Un sanglot m’échapa. Rien que d’imaginer qu’il y a quelques minutes notre groupe se reposait tranquillement, cela m’emplit d’un profond sentiment d’abattement. Mes épaules s’affaissèrent.
J’évitai soigneusement de croiser le regard de mes compagnes d’infortune, que des faes tiraient en direction d’une file d’humains plus amochés les uns que les autres.
Alors qu’ils entravaient leurs mains à la corde qui attachait chacun de leurs prisonniers, je croisai les regards emplis de pitié de la part de mes compatriotes.
Je me détournai vers l’homme qui me relâcha devant les flammes et s’assit sur le rocher non-loin de là.
— Capitaine, si vous voulez bien.
Le Capitaine Jemiatal s’approcha de moi et pour la deuxième fois depuis que je l’avais rencontré, il enroula une corde rêche autour de mes poignets. Décidément, ça allait finir par devenir une habitude.
Je tentai de capter son regard. Peut-être que pourrais-je lui provoquer un peu de pitié et pourrait-il plaider en notre faveur? Cela m’aurait étonnée mais je ne perdais rien à essayer.
Une fois sa tâche terminée, il me tira vers son frère et me fit agenouiller devant lui dans un silence seulement perturbé par le glougloutement de la rivière et le frémissement du vent dans les feuilles. Je pouvais aussi discerner les reniflements de Nicalina et quelques chuchotements dans les rangs des prisonniers. Ils furent très vite stoppés.
Je tremblais si fort que mes dents claquaient entre elles. De petits hoquets misérables venaient secouer mon corps à intervalles réguliers alors que je fixais les chausses maculées de boue du prince.
L’idée du corps de Simon allongé à quelques mètres de moi dans la mousse mouillée à l’odeur métallique me faisait monter des haut-le-cœur.
— Lève la tête, humaine.
Je restai immobile, me demandant si je devais coopérer ou au contraire, faire vivre la vie dure à ce prince cruel. La seule crainte que j’avais était qu’il le fasse payer à mes soeurs et Tressia. Après tout, elles étaient totalement à sa merci.
Un murmure parcourant l’assemblée me fit obéir au bout de quelques secondes. Je déglutis lorsque je vis que le soldat dont le bras était encore recouvert du sang de Simon tirait Nicalina en avant sans ménagement.
— Laissez-la tranquille. Elle ne vous a rien fait.
Ma voix rendue suppliante par la peur était rauque. Mon visage se tordit en se relevant sur les deux faes me surplombant.
L’assassin poussa Nicalina dans les bras de son capitaine. Il la réceptionna avant qu’elle ne s’étale face contre terre.
— Si tu réponds à mes questions, rien ne sera fait à ta sœur.
— Votre Altesse, est-ce vraiment. . .
— Je ne vous demande pas votre avis, Capitaine. coupa le prince sans même me quitter des yeux. Très bien, commençons.
Si un regard pouvait tuer, les deux hommes seraient déjà morts depuis longtemps. Je m’accrochai à cette pensée, les imaginant baigner dans un liquide écarlate.
Le prince posa ses coudes sur ses genoux en se penchant vers moi et une mèche noire glissa devant ses yeux.
— Camélia, servante du duché de Blackglen. . .
Je tressaillis, attendant la suite. Il m’avait donc bien reconnue.
— Connaissais-tu ce jeune homme ?
Il désigna le corps sans vie de mon compagnon d’un mouvement de la main. Je le suivis du regard et dus me prendre à deux fois pour répondre, mon cœur martelant ma poitrine:
— Oui. . . Votre Altesse.
Je reportai mon attention sur mon interlocuteur et le fixai droit dans les yeux en serrant les poings dans mon dos.
— Il semblerait qu’il aie fait partie de la Rébellion. T’en a-t-il parlé avant ce jour ?
Après un bref instant durant lequel je me remémorai la conversation que j’avais surprise devant ma porte, je secouai la tête. Malgré cela, la vision acérée du fae discerna mon hésitation et il fit signe au capitaine, qui plaqua la main de Nica sur le rocher.
Un soldat s’approcha avec une pierre, qu’il brandit au-dessus du bras de ma sœur qui commença à pousser des sanglots hystériques. Mes ongles s’'enfoncèrent dans mes paumes et je les sentis transpercer ma peau.
— Je. . . Je vous jure qu’il ne m’en a pas parlé ! Je. . . J’avais entendu une discussion mais je ne savais pas que c’était de ça qu’ils parlaient !
Le prince leva la main et je pus voir un bref éclair de soulagement passer sur le visage carré du capitaine.
Le soldat baissa le bras mais ne bougea pas, attendant la suite des ordres royaux. Il avait les lèvres entrouvertes dans un petit sourire et un regard perçant fixé sur son prince. On pouvait le voir se dandiner de gauche à droite rapidement.
— Tu ne faisais donc pas partie de ce mouvement ?
— N. . . Non, Votre Altesse. . .
Il jeta un bref coups d’œil vers son soldat dont le sourire s’agrandit et j’ajoutai d’un ton précipité:
— Vous nous avez vues pendant la parade! Nous ne serions pas venues aussi proches de vous si nous connaissions le danger que nous courrions !
Ma réponse sembla le satisfaire.
— Malgré tout, vous connaissiez ce traître. Vous étiez prêtes à vous enfuir avec lui. Il a dû vous parler. A-t-il donné le nom de son chef?
Un bref regard à ma sœur qui sanglotait dans la poigne ferme du capitaine me conforta dans ma décision.
Je ne pouvais pas laisser la douce Nicalina souffrir pour des choses dont elle n’avait même pas connaissance il y a quelques heures encore.
— Il a parlé d’un Dragon. . . C’est tout ce que je sais.
Le capitaine leva vivement la tête et darda un regard acéré dans ma direction. Je baissai les yeux immédiatement. Un des prisonnier cracha au sol et j’entendis un choc avant de le voir s’effondrer.
Le prince se redressa puis se tourna vers son frère qui s’empressa de reprendre une expression neutre. L’héritier annonça d’une voix lasse:
— Nous dormirons ici cette nuit. Demain, je vous donne la mission d’accompagner nos prisonniers à la prison de Saroige. Ils y seront interrogés en bonne et due forme.
Après un salut militaire à destination de son frère, le capitaine confia Nicalina au soldat qui menaçait de lui écraser les phalanges quelques minutes plus tôt et dont la moue s’était faite boudeuse. Je me retins in-extremis de protester. J’imaginais bien que si je disais quoi que ce soit, le soldat s’empresserait de malmener la jeune fille.
Le capitaine se dirigea ensuite vers moi et me hissa sur mes pieds en tirant sur mes poignets, pliant mes épaules dans un angle désagréable. Le mouvement réveilla la douleur dans mon dos mais je me mordis la langue pour retenir mon exclamation douloureuse. Je me contentai de le suivre alors qu’il me poussait vers les prisonniers.
Certains me regardaient avec pitié alors que d’autres crachaient sur mon passage, écopant de coups de pieds de la part de nos geôliers. Je baissai la tête sur le sol lorsque le fae qui me tirait sans douceur me fit asseoir aux côtés de mes soeurs et de mon amie.
Je remarquai une fois de plus qu’il faisait preuve d’une prévenance discrète en m’aidant à m’asseoir aux côtés des rebels tout en m’évitant le choc qui serait sans nul doute survenu dans mon dos, au vu de mes mains entravées. Malgré cela, les regards doux auxquels j’avais eu droit depuis que je l’avais rencontré avaient disparus.
Alors qu’il se dirigeait vers les soldats qui finissaient de prendre possession de notre campement de fortune, je posai mon front sur les genoux que j’avais ramenés devant moi, laissant libre court à mes larmes.
Nicalina, Elyraje et Tressia se pressèrent autour de moi en silence, me protégeant des regards indiscrets.
***
Voilà plusieurs jours que nous marchions dans les bois.
Nous étions attachés les uns aux autres par des cordes rêches qui commençaient à nous scier les poignets.
Un silence pesant s’était installé sur notre caravane depuis que la dernière personne à l’avoir brisé s’était vu couper la langue. Seules résonnaient les discussions des faes autour de nous.
Nous n’avions droit qu’à une pause de quelques heures par nuit pour dormir avant de reprendre la route en direction de la Prison de Saroige.
Durant celle-ci, nous pouvions boire quelques gorgée d’eau. Cependant, nous n’avions rien avalé depuis notre dernier repas en liberté. Les faes préféraient garder leurs provisions pour eux. J’imaginais que si quelques prisonniers mourraient de fin, cela ne leur ferait ni chaud ni froid.
J’avais profité de la dernière pause qui nous avait été octroyée pour déchirer ma robe, la raccourcissant fortement pour nous créer des bandages de fortune que nous avions discrètement glissés sous nos entraves.
Un soldat fae qui avait malheureusement aperçu notre petit manège s’était apprêté à nous battre avec une branche avant que le capitaine Jemiatal n’intervienne pour nous défendre, à mon grand étonnement. Il avait affirmé que nous ne faisions rien de mal et que cela nous permettrait de mieux travailler dans les Carrières de Rubis.
La Prison de Saroige était connue à travers tout Eatrea pour être réservée aux traîtres et aux plus grands criminels du pays.
Ils y étaient enfermés, passant le reste de leur incarcération dans les Carrière de Rubis à récolter les pierres précieuses pour le compte de la Couronne. Ils finissaient souvent par mourir très rapidement de causes inconnues par les habitants du royaume.
Je me demandais souvent comment nous pourrions faire pour y survivre. Mes soeurs n’étaient pas faites pour un travail pareil. J’avais tenté de faire entendre raison quand à notre innocence au capitaine, qui s’était contenté de m’ignorer royalement. Il avait finit par me menacer si je ne la fermais pas à force que j’insiste. Je m’étais donc résignée.
Lorsque je ne réfléchissais pas à la vie qui nous était réservée, je revoyais les derniers instants de Simon. Ses yeux bleus se voilant dans la mort alors que le sang coulait de sa poitrine. Son dernier sourire avant de s’effondrer dans la mousse. Mon amant me rendait visite dans mes rêves durant les quelques heures de sommeil que je parvenais à grapiller quand je ne veillais pas sur mes soeurs et Tressia. Nous passions des moments passionnés à la fin desquels il finissait embroché par un prince fae riant aux éclats. Ou nous fuyions dans la forêt, pourchassés par les soldats. Il me hurlait de fuir alors qu’il se faisait attraper par celui qui l’avait tué. Mon sommeil se terminait toujours de la même manière. Je me réveillais trempée de sueur, un cri au travers de la gorge, celle-ci nouée de sanglots. Tressia tentait de me rassurer tant bien que mal, mais je ne pouvais empêcher ces visions de me hanter.
Lorsque nous avions pris la route en direction de notre incarcération prochaine, je m’étais retournée pour un dernier adieu à Simon.
J’avais donc pu être témoin du prince Eiden emportant sa dépouille dans les bois. L’avait-il suspendue aux portes de Blackglen dans un avertissement silencieux aux éventuels rebels quant à ce qu’il leur arriverait s’ils réessayaient de renverser les Caisalor ?
J’imaginais bien que je n’aurais jamais la réponse à cette question. Le seul réconfort que j’avais, c’était que Simon devait à présent être aux côtés des Dieux dans les Plaines Bénies, là où paix et tranquillité régnaient pour tout les résidents de l’Après-Vie.
***
Tressia trébucha devant moi. Je la rattrapai avant qu’elle ne s’effondre et l’aidai à retrouver son équilibre sans arrêter nos pas.
Son œil blessé rendait ses mouvements et déplacements maladroits. Il lui faudrait encore certainement un moment pour s’y habituer, si elle ne succombait pas à une infection d’ici là.
La veille au soir, j’avais voulu observer sa blessure et l’odeur nauséabonde ainsi que le liquide jaunâtre qui s’en échappaient me semblaient bien peu encourageant. Je n’avais pas eu le cœur à lui en faire part. Au vu de son œil brillant et de ses joues rougies par la fièvre, je savais pourtant que je ne pourrais pas lui mentir quant à son état indéfiniment. Tressia était mourante.
A cette pensée, mon cœur se serra. Je la relâchai en l’encourageant dans un murmure.
Expérience faite, je savais que si nous ralentissions notre caravane, nous risquions d’écoper de plusieurs coups de bâtons. Je sentais que je ne pourrai pas supporter encore longtemps un traitement pareil sur les plaies qui n’avaient toujours pas pu cicatriser. Alors que deux semaines s’étaient écoulées depuis ma flagellation et que j’avais eu droit à un baume de silariane, les aventures de ses derniers jours avaient rouverts mon dos dans son entièreté. Cela rendait mes mouvements de plus en plus compliqués.
Je reportai mon attention sur mes pieds afin de me détourner de la douleur, comptant les pas qui me séparaient encore de la prison. La sueur me coulait dans les yeux et je haletai en passant ma langue sur mes lèvres craquelées par la soif. Nos respirations sifflantes retentissaient dans l’air et nous entendions les soldats murmurer entre eux.
— Nous devrions arriver en fin de journée. murmurait un Hurleur à un de ses compagnons faes.
Leurs uniformes noirs étaient recouverts de poussière. Le fae se pencha vers son interlocuteur et je tendis l’oreille sans ralentir.
— Nous pourrons enfin nous débarrasser de cette vermine. Je me réjouis de pouvoir aller boire une bonne bière. Nous l’avons bien méritée.
— Et encore, nous pourrons repartir immédiatement après les avoir remis au gardien. Le Capitaine a reçu une lettre du roi ce matin par l’intermédiaire d’un Tryshlok.
Je souris discrètement en revoyant l’oiseau merveilleux à la couleur changeante qui nous avait survolés ce matin avant de se poser sur l’avant-bras musclé du capitaine. Les longues plumes de sa queue avaient balayé le sol tandis que le guerrier Récupérait une missive accrochée à la pâte du volatile. Il s’était envolé en piaillant après avoir récupéré un morceau de bœuf séché dans son bec recourbé. Les Tryshloks étaient utilisés comme messagers, leurs capacités de camouflage les rendant quasiment invisibles lorsqu’ils ne souhaitaient pas être vus.
Je me surpris à rêver que le magnifique volatile m’emmenait entre ses serres avant d’être ramenée brutalement à la réalité.
— Sa Majesté le somme de rester à Saroige pour attendre sa venue. Ils interrogeront les rebels ensemble.
— Le pauvre ! J’espère au moins qu’ils lui autoriseront à s’amuser avec quelques prisonnières ! Certaines sont pas trop mal encore ! Regarde la blonde, là !
Ils éclatèrent de rire alors que j’adressai une grimace dégoûtée à mes chaussures usées par la marche. Je détournai l'oreille de leurs propos immondes.
Plusieurs soldat avaient tenté de prendre certains prisonniers à part, mais le capitaine avait à chaque fois réussi à les intercepter à temps. Je ne pouvais qu'en remercier les Dieux et espérer qu’il sache mieux se tenir que ses hommes. Il ne les avait pourtant jamais punis pour leurs tentatives d’abus infructueuses.
***
Nous marchâmes encore quelques heures avant que des exclamations discrètes parcourent notre groupe. Je relevai la tête lorsque les troncs décharnés et l’herbe sèche de la forêt disparurent abruptement. Ils laissèrent place à un chemin pavé grossièrement.
Devant moi se dressaient des remparts, hauts de plusieurs mètres, faits de troncs de bois recouverts d’une masse dure et noire. J’avais déjà entendu parler de cette matière. Du goudron, me semblait-il.
Relevant la tête, je marquai un temps d’arrêt, la bouche grande ouverte, récoltant un coup sur la tête qui me la fit fermer dans un claquement douloureux.
— Avance, vermine !
J’obéis sans cesser d’observer mon environnement.
Devant nous, collée à la muraille qui s’étendait d’ouest en est sans discontinuer, nous pouvions apercevoir la lourde porte de fer de la prison. Haute de dix mètres, il fallait six hommes pour la manipuler.
Ils s’activèrent d’ailleurs avec empressement lorsque le capitaine de la garde royale s’annonça.
Les portes étaient cernées d’immense murs de pierres sombres et irrégulières. Nous pouvions apercevoir des silhouettes qui se mouvaient au sommet de ceux-ci, s’arrêtant par moment pour nous observer.
J’entendis un gémissement devant moi et redirigeai mon attention sur Nicalina. Je chuchotai à l’attention de mon amie, qui pouvait s’approcher de ma sœur sans soucis, se trouvant juste derrière elle dans la file humaine que nous formions.
— Tress, fais-la taire. On va se faire punir.
Mon amie allongea le pas sous ma suggestion et enlaça les épaules de Nica en lui murmurant des paroles rassurantes à l’oreille.
Nous franchîmes les portes qui se refermèrent derrière nous dans un concert de grognements masculins provoqués par l’effort fourni pour manipuler les battants de métal.
De là où je me tenais, je pouvais mieux apercevoir les gardes qui sillonnaient le mur d’enceinte. Armés tantôt de lances et tantôt d’arbalètes accrochés à leurs ceinture en plus que dans leurs mains, ils nous fixaient avec un air méfiant.
A côté de la porte que nous venions de franchir se trouvait un immense bâtiment fait de la même pierre que les murs, ainsi que tout les autres baraquements que je pouvais apercevoir.
Plusieurs personnes se déplaçaient entre lesdits baraquements.
Elles étaient décharnées et vêtues de longues tuniques déchirées et sales, recouvertes d’une fine couche rouge scintillante. Les prisonniers, car c’était ce qu’ils étaient au vu de leurs apparences, étaient encadrés de soldats armés de tout côtés.
— Bienvenue, Capitaine Jemiatal !
Un ton enjoué me fit sursauter et je me retournai vers l’homme qui venait de proférer un son si décalé dans l’atmosphère étouffante de la prison. Il sortait de la grande baraque que j’avais aperçue en franchissant les battants de fer.
Il était plus petit que moi et avait un visage rond et chauve sur lequel se reflétait la lumière du soleil. Sa peau verte recouverte d’écailles et la langue pointue qui jaillissait entre ses crocs me firent pâlir.
Un Vireth.
Il plaça une main griffue sur la chemise blanche distendue qui recouvrait son ventre bedonnant et adressa un sourire réjouit au fae devant lui.
— Vous m’amenez de la chair fraîche ? Merveilleux, merveilleux ! J’arrivais justement à court de main d’œuvre !
Il nous tourna autour en sifflant, sa longue queue traçant des sillons dans le sol poussiéreux. Il s’arrêta ensuite devant le capitaine et se frotta les mains.
— Je vois que certains d’entre eux sont jeunes ! Ils devraient tenir plus longtemps que les derniers !
— Je suis heureux de savoir qu’ils vous seront utiles, Rayzal. Je vous prierai malgré tout de ne pas trop les amocher. Sa Majesté devrait arriver d’ici cinq jours pour les interroger.
— Bien entendu, nous en prendrons grand soin.
Le Vireth fit signe à plusieurs de ses soldat vêtus de rouge qui se dirigèrent vers nous.
Chacun d'eux s’empara des liens qui enserraient nos poignets et nous tirèrent sans ménagement en direction d’une espèce de cagibis à l’arrière de la maison de laquelle était sorti le gardien.
Les soldats qui nous avaient accompagnés tout au long de la route jusqu’à Saroige ressortirent de la prison en bavardant entre eux après que le capitaine leur ait annoncé qu’ils étaient à présent en congé. Ils allaient certainement rejoindre le village le plus proche pour s’enivrer avant de retourner prendre du service à Ebonacre, la capitale d’Eatrea.
Alors que j’étais tirée en avant par un soldat qui me forçait presque à courir pour le suivre, je me retournai pour apercevoir le capitaine et le gardien entrer dans le baraquement des geôliers en discutant avec animation.
Je me retournai vivement en entendant un bruit sourd, pour apercevoir une silhouette sombre quelques mètres devant moi. Tressia était étendue dans la poussière, inconsciente.

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