Chapitre 15 : L'interrogatoire

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Le soldat n’attendit pas bien longtemps avant de se détourner de moi et de se placer derrière son roi en silence.

Une lueur amusée brillait dans les prunelles rouge de ce dernier, qui ne me lâchait pas du regard. Il se pencha en avant et déposa sa tasse sur la table de bois dans un bruit mat. L’odeur entêtante de sa boisson envahit mes narines et manqua de peu me tirer un haut-le-cœur. L’absence de nourriture n’aidait pas à en supporter la moindre odeur.

Alors que je plissais le nez, la voix condescendante du roi retentit:

— Levez-vous, Demoiselle. Vous allez attraper la mort ainsi collée au sol.

La faute à qui. . .

En silence, j’obéis. Un grognement jaillit de ma gorge alors que mon mouvement tirait sur mes plaies.

Une fois de retour sur mes deux pieds, je relevai la tête vers les deux faes.

Le soldat avait posé une main sur son épée et l’autre pendait le long de son flanc. Comme si je pouvais faire quoi que ce soit contre ses deux personnes douées de magie. Il fixait le moindre de mes mouvements avec attention, les mâchoires si crispées que je pouvais y voir saillir une veine.

Je me dandinai en reportant mon attention sur le roi, qui semblait parfaitement détendu sur son fauteuil de cuir. Ses cheveux sombres sur lesquels aucune lumière ne se reflétait étaient ébouriffés, lui donnant un air encore plus familier avec le prince Eiden.

Je baissai les yeux sous son regard inquisiteur. Quand se déciderait-il enfin à reprendre la parole?

Je joignis les mains, avant de les relâcher le long de mes hanches. Mal à l’aise, je les rejoignis et tordis mes doigts devant moi. Le roi n’en perdis pas une miette, passant une langue rouge sur ses lèvres. Il semblait se délecter de mon malaise comme d’un bon gâteau.

Après un temps qui me sembla interminable, il abrégea ma torture.

— Quel est votre prénom, humaine ?

Qu’est-ce que c’était pour une question ? Il en connaissait la réponse ! Je plissai les lèvres:

— Camélia, Votre Majesté.

Une grimace envahit son visage et je m’empressai de compléter:

— J’ignore mon nom de famille, Votre Majesté.

Du coin de l’œil, je vis le soldat froncer les sourcils sans me lâcher du regard. Le roi se pencha vers moi.

— Que faisiez vous au milieu de la place durant la fête de la Tournée de Récolte Royale ?

— Nous. . . Leurs Grâces ont donné leurs journées à l’ensemble du personnel afin que nous puissions admirer votre venue, Votre Majesté. Et. . .

Il leva une main noueuse et je me tus derechef, attendant la suite en rentrant la tête dans mes épaules.

— Je sais déjà tout ça, servante. Ce que je veux savoir, c’est comment ça se fait que vous ayez été sur pieds et au milieu d’une telle foule aussi vite. Si je ne me trompe pas, vous avez reçu des plaies non négligeables peu de jours plus tôt. Avez-vous un pouvoir que vous auriez omis d’’annoncer à vos maîtres ?

Il darda sur moi un regard inquisiteur et je sentis la sueur perler le long de ma nuque. Je ne devais pas me louper. Mon mystérieux bienfaiteur devait rester hors de son attention.

— Je. . . Mon compagnon. . .

Ma voix se brisa lorsque je repensai à Simon. Je me secouai pour me reprendre, changeant de pied d’appui pour me faire gagner un peu de temps.

— Mon compagnon m’avait préparé un fortifiant, Votre Majesté. Ses bons soins m’avaient déjà bien aidée. . .

Du coin de l’œil, je vis le capitaine crisper la main sur son épée alors que le roi se levait pour s’approcher de moi. Je voyais à son expression qu’il ne me croyais pas.

Loupé.

Son odeur âcre envahit mes narines. Je serrai les lèvres sans lâcher le souverain du regard et il s’arrêta proche de moi. Trop proche.

Je retins in extremis un mouvement de recul.

— C’est tout de même étrange que nous vous ayons surprise à espionner mon capitaine et mon fils en pleine discussion privée et que vous soyez par la suite apparue pendant la parade. Le jour du coup d’Etat.

Je baissai les yeux sur la broche représentant les armoiries de la famille royale qui brillait sur sa poitrine.

Cherche une réponse, cherche une réponse. . .

— Je. . .

— JE N’ai pas fini. me coupa-t-il.

Le capitaine esquissa un pas silencieux dans notre direction. Le roi semblait trop obnubilé par ma personne pour le remarquer. Je déglutis.

— Vous avez agis avant le début du coups d’Etat. Dans une parade à laquelle vous n’auriez pas dû pouvoir assister. Je suppose donc que vous deviez être au courant de sa préparation. N’est-ce pas ?

— N. . . Non, Votre Majesté.

Un sourire léger, imperceptible, envahi son visage.

Une main se plaqua sur ma gorge durement, me coupant la respiration. La douleur fit jaillir les larmes au coin de mes yeux.

— Ne t’avises pas à me mentir, vermine.

— Je. . . Je vous. . .

Il resserra encore. Ma voix se coupa. J’enserrai son poignet de mes deux mains en tentant de me libérer. Relevant les yeux, je croisai brièvement le regard du capitaine qui s’approchait en silence.

Il était penché en avant, les yeux fixés sur le dos du souverain. Au vu de son expression, ça ne m’aurait pas étonnée qu’il le transperce de son épée. Du moins l’aurais-je cru, s’il n’avait pas fait partie de la garde royale.

J’ouvris la bouche pour tenter d’aspirer un peu d’air mais rien n’y fit. Je ne pouvais me libérer de la poigne puissante qui maintenait mes pieds à quelques centimètres du sol. Et je n’étais pas petite, pourtant.

Le noir commença à envahir ma vision alors que le vieux fae me postillonnait au visage. Ses yeux semblaient lancer des éclairs.

— De nombreuses personnes sont mortes par ta faute. Tu as organisé cette attaque. Et malheureusement pour toi, tu t’es trahie en te jetant sous les sabots de mes licornes. Tu as dû regretter, hein ? Ta famille était en danger.

Je tentai de me débattre. Mes mouvements se faisaient de plus en plus faibles. De plus en plus mous.

— C’est ta famille non ? Que tu as tenté de protéger ? Réponds.

J’ouvris la bouche.

— REPONDS !!!

Mes dents claquèrent lorsqu’il me secoua. Une main se posa sur son épaule et j’entendis une voix grave.

— Je m’en occupe, Votre Majesté. On a encore besoin d'elle.

Le monarque sembla revenir à lui, ses prunelles se clarifièrent quelque peu. Il me relâcha et je m’effondrai à ses pieds.

Je haletai, la main sur mon cou douloureux. Ma vision retrouva en netteté peu à peu alors que l’oxygène envahissait mon organisme, salvateur. La salive coulait le long de mon menton alors que je toussai.

Une pensée m’envahit. Je suis vivante. Et si le capitaine n’avait pas été là, j’y serais certainement passée.

Je relevai le regard vers lui alors que le roi retournait s’asseoir d’un pas enragé.

Des yeux de chat étaient focalisés sur moi. Un pli s’était créé entre ses sourcils. C’était pourtant la seule bribe d’expression que je pouvais discerner sur ses traits. Il s’accroupit devant moi.

Je fixais le roi par-dessus son épaule, qui s’était à nouveau emparé de la tasse qu’il fixait, comme perdu dans ses pensées.

Un doigts calleux se glissa sous mon menton et dirigea mon regard dans celui, félin, du fae devant moi.

— Tu t’en sors bien. murmura-t-il. Continue comme ça.

Je détaillai les paillette d’or qui se promenaient autour de ses pupilles fendues, haletante.

—Je. . . Je ne m. . . Mens pas.

Il pinça les lèvres avant de se tourner vers son roi, qui semblait s’impatienter.

— Jemiatal veux-tu bien partager tes messes basses avec ton roi si tu ne veux pas la rejoindre dans son baraquement ?

J’écarquillai les yeux et ouvris la bouche, mais le capitaine me devança:

— Je demandais à la prisonnière qui était l’humain qui a trouvé la mort par la main de notre prince héritier. Il semblait bien cher à son cœur.

Je refermai la bouche bruyamment et portai la main à ma poitrine douloureuse.

Il parlait de Simon.

— Et donc. . . ?

Le roi croisa les bras sur son torse en détaillant son soldat, qui s’approchait de lui. Je vis peu à peu le visage du premier s’illuminer.

Que préparaient-ils encore ?

Je me pliai en deux alors qu’une vague de magie envahissait la pièce. Pantelante, je rampai jusqu’à un coin contre lequel je me lovai en gémissant, la souffrance m’envahissant par vague.

J’avais fermé les yeux, pressant mes paupières sur mes genoux repliés pour tenter d’évacuer un peu de mon inconfort.

La magie m’était toujours aussi douloureuse. Et mes faibles forces ne me permettaient pas de m’en protéger.

Si seulement j’avais su me faire plus discrète, nous serions encore en sécurité, Tressia, mes soeurs et moi. Le roi ne connaitrait probablement même pas notre existence.

Des pas s’approchèrent de moi, faisant légèrement trembler le sol.

Simon me manquait tant. Sa douceur et son instinct de protection à toute épreuve. S’il avait encore été là, il aurait certainement trouvé une solution pour nous faire évader. Alors que moi, je ne faisais qu’essayer de nous faire survivre.

La douleur s’était faite plus forte à mesure que la personne approchait.

— Regarde moi. Lève les yeux, Camélia.

Mes membres se figèrent en entendant la voix douce au-dessus de ma tête.

C’était impossible, Simon était. . .

Je rouvris les yeux pour observer mon interlocuteur.

Deux prunelles océan étaient posées sur moi avec douceur. J’admirai ce visage que j’aimais tant. La mâchoire carrée, les cheveux blonds qui bouclaient sur un front ridé par l’inquiétude.

— Je suis là, Camélia.

— Simon ?

Ma voix se brisa. Pathétique.

— Je. . . Je ne comprends pas. Je t’ai vu. . .

Un sanglot jaillit de ma bouche.

— Je suis là. Tu es en sécurité.

Je me jetai à son cou, la pièce disparaissant de mon esprit. Seul m’importait l’homme devant moi.

Il enserra ma taille après un bref instant de latence, mais je ne m’en formalisai pas. Je devais faire peur à voir, il devait avoir peur de me faire mal. Alors que j’inspirai profondément, le nez dans son cou, je constatai que sa douce odeur de foin avait disparu.

Interloquée, je m’écartai quelque peu pour l’observer.

J’étais pourtant persuadée de l’avoir vu mourir dans la forêt. Le prince héritier, que j’avais vu disparaître avec son corps, avait-il réussi à lui redonner vie ? Jamais je n’avais entendu parler d’une chose pareille, mais tout était possible en Eatrea. Mais pourquoi aurait-il fait ça ?

Il semblait même se porter à merveille. Son uniforme de soldat était tendu sur ses épaules musclées, et ses yeux brillaient de vie.

. . .

Un uniforme de soldat ?

— J’ai cru. . .

— Je sais, je sais. Mais on m’a aidé.

Mes oreilles bourdonnaient tant le choc de son retour était fort. Les filles seraient si heureuses de l’apprendre.

Je lui adressai un petit sourire sans détacher mes mains de sa nuque. Il m’en rendit un plus timide, avant de reprendre son sérieux. Simon s’empara de mes mains et les enserra dans les miennes, entre nous.

— Camélia, tu dois me répondre. Je te ferai fuir ensuite. On vivra heureux. Comme on en a toujours rêvé.

Sa voix s’était faite pressante.

Je hochai la tête. Il me faudrait lui indiquer la présence des filles avant qu’on parte de la prison. On devrait les emmener avec nous.

— Où se trouve le bastion de la résistance ?

Je penchai la tête.

— Tu sais bien que je n’en sais rien. C’est t. . .

— Tu sais que tu peux avoir confiance en moi, Camélia.

Son ton se fit implorant.

— On doit les rejoindre. Tu sais comment le faire. Je te l’ai indiqué mais. . . J’ai dû oublier, après. . .

J’ouvris la bouche avant de la refermer, plusieurs fois.

— Qu’est-ce que tu avais entendu dans les jardins ? Le jour avant ta. . . punition.

— Qu. . . Quasiment rien. Les rebels allaient attaquer pendant la fête. Le prince voulait annuler la parade, mais il fallait qu’elle aie lieu. Vous en aviez parlé devant ma chambre. Les Yzareph. . .

— DONC ! ! ! Tu étais au courant !

La voix me fit sursauter et la pièce se redessina autour de moi.

Le vieux fae se tenait debout derrière Simon. J’ouvris la bouche pour le prévenir mais il leva les yeux au ciel avant de se tourner vers le souverain.

— Arrêtez donc de hurler sur mon épouse si vous souhaitez des réponses, Votre Majesté.

“Mon épouse” ? Simon et moi n’étions pas mariés. Avait-il tant perdu l’esprit ? Mais s’il se souvenait de moi. . . Jamais il n’aurait plaisanté à ce sujet.

Je retirai mes mains des siennes brusquement et plissai les yeux. Me collant contre le coin de la pièce, je le fixai avec suspicion.

— Mon chato. . .

— Vous n’êtes pas Simon.

Une fois de plus, mon cœur se déchira.

Avec un soupirs, l’homme devant moi se releva. La magie me frappa à nouveau et je le vis changer. Ses traits se réarrangèrent pour former un visage que je commençais à trop connaître. Des cheveux très courts, des traits acérés, des oreilles pointues, une peau matte. Jemiatal.

Le capitaine se tourna vers son roi et grommela:

— J’étais sur la bonne voie.

Le souverain agita la main comme pour chasser un insecte et s’approcha de moi.

— Debout, prisonnière.

Je haletai, l’air froid de la pièce frappant mes joues baignées de larmes.

J’avais été idiote de penser que Simon pourrait encore être de ce monde. J’avais serré son corps refroidissant contre moi. Je l’avais vu transporté par le prince vers je-ne-sais quelle destination.

Des gémissements m’échappaient et je me balançai d’avant en arrière.

— Je t’ai dit de te lever.

Un coup de pied me fit basculer sur le flanc. Je n’arrivais pas à reprendre mon souffle. Si seulement Simon avait vraiment été là.

Je me recroquevillai, le corps parcouru de spasmes.

— Nous avons eu confirmation qu’elle détient des informations, Votre Majesté. Nous n’en tirerons rien de plus aujourd’hui, si je puis me permettre.

Un soupirs de plus.

— Tu as raison. Appelle son garde. Je ferai les prochains interrogatoires avec Rayzal. Ne la lâche pas d’une semelle. Nous recommencerons demain.

Un bruissement de tissu parvint à mes oreilles. Puis, un grincement résonna et j’entendis un échange ténu à quelques pas de moi.

— Où est-elle ?

J’entrouvris mes paupières bouffies en entendant cette voix devenue familière, presque rassurante. Je ne pouvais arrêter mes sanglots. Aussi Relahn me remarqua-t-il rapidement.

Il esquissa un pas vers moi, ses oreilles plaquées sur son crâne, avant de se stopper rapidement. Il sembla reprendre contenance et s’inclina devant le roi qui me surplombait toujours de son aura menaçante.

— Votre Majesté.

Le roi inclina la tête avant de me donner un nouveau coup auquel je ne répondis pas.

— Fais en sorte qu’elle soit apte à me répondre demain à la première heure, gardien.

— A vos ordres.

Le faune ne bougea cependant pas avant que le roi ne lui permette de disposer.

Lorsque ces paroles retentirent, il s’approcha de moi d’un pas posé et s’accroupit pour poser une main sur mon épaule.

— Debout, prisonnière.

Je tentai de lui obéir et, avec force difficulté et grâce à son aide bienvenue, me hissai sur mes pieds. Les larmes ne cessaient de m’échapper et mes épaules tremblaient.

Alors que des hoquets parcourraient mon corps, je passai devant le roi et pris soin de m’incliner tant bien que mal avant que le faune ne me tire par le poignet vers la porte. Je ne devais pas plus m’attirer son courroux que je ne l’avais déjà fait.

Une fois que la porte fut refermée derrière nous dans un claquement menaçant, je m’effondrai à nouveau, le visage dans les mains.

Relahn échangea avec quelqu’un avant de s’accroupir devant moi.

— Je vais te porter, humaine. Nous allons retourner auprès de Jaliéra. Elle aura certainement quelque chose pour te calmer.

Je hochai la tête, retenant à grand peine des reniflements hystériques.

Le pouvoir du capitaine avait réussi à détruire la carapace que j’avais tenté de monter autour de mon cœur. Et à présent, toute la douleur que j’avais emmagasinée depuis la fête jaillissait de moi par vague incontrôlables.

Un vertige me surpris lorsque je décollai du sol. Je me retrouvai collée contre un poitrail fort et posai ma tête sur l’épaule réconfortante du faune.

Il n’était vraiment pas si méchant. Il me faudrait lui demander ce qu’il faisait dans cette prison.

Lorsqu’il partit d’un pas rapide en direction de la porte du baraquement des gardiens, ses sabots claquant sur le sol de pierre, je jetai un coup d’œil par-dessus son épaule et me figeai. Le capitaine nous suivait, respectant les ordres de son roi.

Malgré tout, le regard qu’il dardait sur moi était. . . Inquiet ?

Décidément, je n’y comprenais rien.

Je me recachai derrière le rideau des cheveux du faune et reniflai en tentant de me calmer.

— Ca va aller, humaine. Inspire, expire. Je te protège.

Nous émergeâmes à la lumière du soleil qui réchauffa ma peau frigorifiée, bienvenue.

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