Le conteur – 1
En ce temps-là, dans ce monde-là.
Les hommes vénéraient des dieux qui,
depuis longtemps, ne vivaient plus auprès d’eux.
चन्द्र (Chandra)
Au premier rayon du soleil, nos pieds foulent enfin le sol de l’île d’Alastyn. Une falaise vertigineuse se dresse devant nous, barrière minérale entre la mer et les cieux. Nous voilà au pied d’un inselberg dont la moitié sud est battue par les flots. Son immense plateau abrite notre destination : le palais d’Alastyn.
La légende dit qu’il est l’une des merveilles du monde, un chef-d’œuvre de magie et d’architecture dont la beauté dépasse l’entendement. Je ne connais cette merveille que par les descriptions d’Aoife Nic Aonghusa, dans Les treize merveilles du monde — dévoré à la bibliothèque d’Alexandia.
« Nous ne sommes plus très loin ! »
Gravir la rampe d’accès au domaine royal, une chaussée de marbre bâtard, n’a rien d’une promenade.
L’air devient plus sec, mes muscles chauffent, mon souffle reste régulier.
Ça fait plus d’une heure que nous progressons sur cette chaussée de marbre bâtard, aussi dure qu’une route de terre battue.
À quatre pattes, ce doit être plus simple.
À une centaine de pas, les tourelles et le portail se dessinent enfin. La chaussée s’interrompt brusquement. Un ponceau d’une seule arche, cristallin et opaque, relie l’inselberg. La lumière du matin se diffuse sur sa surface comme sur de la glace.
Un grincement métallique résonne : la porte de la tour à droite s’ouvre. Cinq gardes en sortent. Leurs pertuisanes scintillent, leurs bottes claquent sur le cristal. Ils s’alignent, abaissent leurs lances.
« Bientôt, les choses vont se compliquer. »
Nous avançons calmement, puis nous arrêtons à distance respectueuse. J’élève la voix :
« Bonjour ! » les interpellé-je.
Les gardes hésitent. Toutes les pointes convergent vers Bhediya. Un homme s’avance, armure lustrée, épaulières ciselées. Son silence dure, son regard me sonde. Puis, d’une voix tendue :
« Bonjour… qu’est-ce qui vous amène au domaine royal ?
— Mon compagnon et moi-même souhaitons une audience. »
Il éclate d’un rire forcé.
« Une audience royale… avec un loup monstrueux ! Vous plaisantez, j’espère ? » Il fixe Bhediya.
Son ironie peine à masquer son appréhension. Qui n’en aurait pas face à un carnassier aussi imposant ? Je décide de calmer la situation, en faisant preuve d’urbanité.
« Excusez-moi, officier, puis-je connaître votre grade ? Je préférerais ne pas commettre d’impair.
— Je suis le lieutenant Ilteram.
— Merci, lieutenant. Vous constatez que mon compagnon n’a aucune agressivité envers vous ni vos hommes. Nous sollicitons simplement l’hospitalité et une audience. »
Ilteram hausse le menton, mais ses yeux s’échappent vers Bhediya.
« Des étrangers armés ont récemment pénétré l’île. La sécurité est renforcée. Un loup… surtout géant… n’a rien à faire au palais.
— Transmettez, je vous prie, que nous demandons l’hospitalité au nom de Dana et une audience.
— Dana est votre nom ?
— Non, lieutenant. Mon nom importe peu ; veuillez exposer ma requête telle quelle. »
Il hésite, puis ordonne :
« Ne bougez pas ! »
Il s’éloigne. Les lances restent pointées sur mon comparse. Il pose la main sur un sigle gravé dans la pierre. Tout est enchanté ici : la magie suinte des pierres.
Quelques minutes plus tard, il revient, l’air perplexe.
« L’hospitalité vous est accordée à tous deux. Mais vous seul serez reçu en audience. Votre loup demeurera enfermé durant ce temps.
— Il n’est pas mon loup. Nous sommes compagnons de voyage. »
Je me tourne vers Bhediya.
« Approuves-tu ? »
Bhediya m’ayant communiqué son accord, je le transmets au lieutenant.
Nous franchissons le portail.
Mes sacoches — qui lévitent d’ordinaire à quelques pouces du sol — chutent sur la pierre.
« Le portail neutralise toute magie étrangère, annonce Ilteram avec satisfaction. Le sergent Seaghdh va vous escorter jusqu’au palais. Il est protégé par un sort et détient un artefact capable de foudroyer le loup… ou vous. »
Il regagne son poste.
Un cavalier s’avance depuis l’autre tourelle.
« Sergent Seaghdh. Vous montez, ou devons-nous atteler une voiture ? »
Je ramasse mes sacoches.
« Je monterai volontiers. »
Il désigne un cheval sellé et, tandis que j’attache mes bagages, ajoute d’un ton plus bas :
« Ilteram vient de perdre son frère. Sa patrouille a été massacrée par des créatures monstrueuses. Vous comprendrez sa réserve. »
Je hoche la tête.
« Je l’ai constaté : malgré son animosité, il respecte ses ordres.
— Une heure de galop est dans vos cordes ? Votre compagnon suivra ?
— Il suivra.
— Il devra voyager entre nous. S’il s’éloigne ou devient agressif, j’ai ordre de le foudroyer. »
Le sergent met sa monture au trot ; la mienne suit d’elle-même. À ma gauche, Bhediya s’élance, impeccable, son épaule à la hauteur de mon étrier. Le souffle des chevaux gonfle l’air, mêlé à l’odeur de cuir et de poussière chaude.
À deux coudées de Bhediya, les montures restent calmes. Dressage remarquable… ou bien autre chose. Lui, je le sens, penche pour la magie.
La cadence s’installe. Le cuir des selles gémit, les sabots frappent la pierre avec une régularité de tambour. À ma gauche, la crinière de ma monture danse, des crins noirs fouettent mes doigts. À ma droite, les naseaux de l’autre cheval soufflent par bouffées régulières. Entre nous, Bhediya trotte sans bruit, masse sombre et fluide dont les yeux rouges captent chaque éclat de lumière.

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