Magie – 2.2
Me voici dans le sein des seins, comme dirait Chandra. Trêve de plaisanteries — qui eût cru qu’être si près de la réussite me survolte au point de faire resurgir un trait de caractère de mon trevingitisaïeul, Sköll ? Pas toi, j’espère.
Je suis donc au centre de la salle des incantations, sous les rayons concentrés du Soleil, de Véga, Deneb, Arcturus, Spica, Capella… et d’une infinité d’autres étoiles de magnitude apparente plus faible ; certaines déjà éteintes, d’autres ayant explosé en supernova — tu auras peut-être l’occasion d’assister à l’une d’elles.
Finissons-en avec les questions que tu te poses, car je ne pourrai plus te prêter attention ensuite.
Le fait que certaines étoiles n’existent plus ne diminue en rien l’intérêt de leurs rayonnements, qui frappent le dôme aujourd’hui.
Quel est donc l’intérêt de l’alignement ? Puisque le dôme fait converger les rayons vers un même point, quelle importance, diras-tu, qu’ils viennent de l’est ou de l’infini ? Eh bien ! les planètes émettent leurs propres rayons, mais elles réfléchissent aussi une part de ceux qu’elles reçoivent. Lors d’un alignement, ces multiples réflexions réciproques composent une combinaison unique.
Voilà, tu sais tout. Observe. Et toi, Claude, ne réfléchis pas ! Fais comme d’hab, quoi ! Ça me reprend ! L’heure n’est pas aux sarcasmes, mais à la concentration. La moindre erreur pourrait provoquer une catastrophe, voire m’être fatale.
L’insémination d’une femme qui vient d’ovuler est la condition sine qua non d’une fécondation — mais elle ne la garantit pas. J’ai donc conçu une incantation complexe, pour assurer la conception d’êtres exceptionnels dotés de grands pouvoirs ; sans elle, ils ne verraient pas le jour — comme la jeune Lumineuse promise à Eileen et à Liam. J’y ai ajouté, il est vrai, quelques éléments dans un dessein plus personnel.
Il existe différentes manières d’incanter : les Lumineux font brasiller les arabesques de leurs bras, mais la nature ne m’en a point pourvu. D’autres dessinent de leurs doigts des glyphes dans l’air, mais, comme je te l’ai déjà fait remarquer, les miens ne s’y prêtent guère. La plupart des mages chantonnent leurs incantations ; c’est aussi mon cas. Comme mon appareil phonatoire ne me permet pas d’émettre une gamme de sons aussi riche que la tienne, je suis contraint de composer avec un nombre très restreint de phonèmes que, seule, une longue préparation me permet d’émettre.
Tout autre jour, je n’essaierais même pas ; et hors de ce lieu, pas davantage. Mais je sens l’énergie se déverser en moi alors que les planètes sont encore masquées. Je vais donc m’exercer à vocaliser sept sons — dont deux proches du hurlement.
Une ode à l’enfantement composée de sept mores seulement paraît simple… et pourtant ! Répétitive, oui, mais elle en compte cent quatre-vingt-cinq au total, avec des variations subtiles qui, mal placées, pourraient… ?
Je vais travailler ces mores successivement ; je prendrai garde à ne jamais enchaîner de sons dont l’association pourrait déclencher une réponse magique…
☀♀♂♄☿
Un altocumulonimbus s’est formé au zénith ; il masque quelques étoiles, mais aucune de celles dont le rayonnement m’est indispensable. Je maîtrise désormais suffisamment bien les mores.
Le Soleil, Vénus, Mars, Saturne et Mercure baignent le dôme de leurs rayons ; l’énergie s’accumule en moi. Jupiter va se joindre à eux dans un instant. C’est le moment que j’ai choisi pour psalmodier mon incantation.
☀♀♂♄☿♃
J’ai énoncé tous ces mots de Jötunn sans en intervertir ni trébucher sur un seul. Ce n’était pas aussi simple que tu pourrais le croire. As-tu déjà tenté de répéter une suite de trois mots de trois mores, encore, encore et encore ? On finit par se persuader qu’on va continuer jusqu’à la fin des temps, avant de rompre le rythme en intercalant, au bon moment, d’autres combinaisons. Ne réponds pas, c’est une question rhétorique !
À présent, le spectacle est grandiose : le soleil couchant embrase le dôme. À l’ouest, il est doublement illuminé — par les rayons de l’astre lui-même et par la réflexion de sa lumière sur le dôme-ouest.
L’énergie déferle en moi. Mon pelage se hérisse tant l’atmosphère est saturée d’électricité. Ma puissance croît.
Je perçois l’ardeur avec laquelle, dans le palais, nombre de couples répondent à l’appel de la nature. Cette partie de mon projet se présente bien. Il est temps, désormais, que je me préoccupe d’accomplir mon destin… ou de le modifier. Va savoir ? C’est comme le futur…
Je ne te révélerai rien de mes attentes — mais sache que c’est à présent mon intégrité physique qui est en jeu… Non, ça, c’est une évidence. En vérité, c’est mon essence même qui risque d’être dissoute, éparpillée dans l’univers.
Pour éviter cela, je dois composer une incantation différente, bien que très proche de la précédente. Celle-ci sera plus courte — longue de moins de la moitié de la première.
♀♂♄☿♃
Le soleil est couché. À l’instant du solstice, un éclair illumine le ciel.
SCRAAAATCHHHHHHHHH !
La foudre vient de s’abattre sur les flèches des deux dômes. Leur cristal vibre à une fréquence trop élevée pour être perçue par une oreille humaine, mais pas par les miennes.
J’attends le tambourinement de la pluie sur le cristal, mais il ne se produit pas. Les précipitations qui tombent sous le nuage s’évaporent totalement dans l’air sec de cette nuit d’été — la première.
♀♂♄☿♃
♀♂♄♃
♀♄♃
♄♃
♃
Seules les étoiles luisent dans le ciel, lorsque j’incante pour…
À la seconde où la Lune et le Soleil sont en opposition, la foudre frappe à nouveau les dômes.

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