Mustafa, la reconnaissance des petits gestes (partie 1/2)

3 minutes de lecture

Quand Mustafa m’aborde pour la première fois, je crois d’abord que c’est parce que Juliette, jeune stagiaire de direction, est assise à mes côtés, concentrée sur son travail. Puis je me dis que je suis peut-être mauvaise langue. Ce qui l’a vraiment décidé, ce n’est sans doute pas le charme féminin de ma collègue, mais plutôt cette scène un peu incongrue : deux personnes, ordinateurs ouverts, installées à l’une des tables de l’accueil de jour. Une image qu’on ne voit pas souvent. Les éducateurs sont censés être dans leurs bureaux, normalement.

Lorsqu’il nous lance un « Hello » en anglais, je comprends immédiatement qu’il fait partie de ces exilés qui galèrent dans notre pays. Plutôt soigné, une barbe bien taillée et un large sourire lumineux. Sa première question est toute simple : il nous demande comment nous allons. Je lève les yeux du document sur lequel je travaille et le regarde, intrigué. Il s’inquiète rapidement de savoir s’il nous dérange. Je lui réponds, comme à tous ceux qui viennent me parler :

— Bien sûr que non !

La conversation s’engage naturellement. Il nous explique vivre avec un ami dans un squat, sans en préciser l’emplacement. J’essaie d’en savoir davantage sur sa situation administrative : s’il est en demande d’asile, peut-être pourrai-je lui proposer des pistes pour sortir de cette impasse.

Mustafa raconte qu’il a quitté l’Irak il y a sept ans. Il a traversé la mer entre la Turquie et la Grèce avant de poursuivre sa route jusqu’en Finlande. Là-bas, dit-il, il a été bien accueilli : on lui a proposé une chambre, il a pu déposer une demande d’asile. Puis le gouvernement a changé, et du jour au lendemain, la politique d’accueil s’est durcie. Il se heurte au racisme, mais parvient malgré tout à travailler pendant l’examen de sa demande. Il évoque cette période avec une certaine nostalgie. Après cinq ans en Finlande, sa demande est finalement rejetée.

Retourner en Irak est impensable. Il craint pour sa sécurité. Et puis il y a la famille : impossible de perdre la face. Elle l’a aidé financièrement à payer les passeurs pour rejoindre l’Europe ; il doit rester ici pour espérer les rembourser un jour. Il prend donc l’avion pour Paris et la France, terre des droits de l’Homme. Mais la désillusion est brutale.

Pour la première fois de sa vie, Mustafa se retrouve à la rue. Il ne comprend pas comment on peut laisser des hommes et des femmes sans solution, surtout à l’approche de l’hiver. Et je ne peux que partager son incompréhension. Que puis-je lui proposer, concrètement ? Je consulte Fanny, une collègue spécialisée en droit des étrangers. Elle confirme ce que je pressentais déjà.

Pour accéder à une solution d’hébergement, Mustafa devrait déposer une demande d’asile. Mais étant passé par d’autres pays de l’Union européenne, il serait « dubliné ». Autrement dit, renvoyé vers le premier pays qui a enregistré sa demande : la Finlande. Sans aucun espoir de régularisation. S’il ne demande pas l’asile, il rejoindra la liste interminable des centaines de personnes sans papiers en attente au SIAO. Dans tous les cas, aucune proposition d’hébergement. La rue comme seule perspective.

Je lui explique la situation. Il l’accueille avec philosophie. Peut-être ira-t-il en Angleterre. Il ne fait que passer parmi nous, comme il le dit si bien. Pourtant, je sens sa déception, profonde, silencieuse. Et la mienne aussi. Être face à quelqu’un et n’avoir à lui offrir qu’un peu de chaleur humaine et les services de l’accueil de jour : de quoi survivre, mais pas vivre. Lui, pourtant, me remercie sincèrement pour ce que nous proposons ici. Mieux encore, il me confie combien cela lui fait du bien que je prenne le temps d’échanger avec lui. Comme si c’était le plus grand cadeau que je pouvais lui faire ! Tant de reconnaissance pour de simples mots, alors que j’aimerais surtout l’aider à faire reconnaître son droit à un hébergement, c’en est presque vertigineux.

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