Mustafa, la reconnaissance des petits gestes (Partie 2/2)

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Les jours suivants, Mustafa prend l’habitude de passer nous saluer. Presque quotidiennement. Un jour, nous parlons du 115. Il tient à me montrer ce qui se passe lorsqu’il appelle le numéro d’urgence pour les personnes sans abri. Il compose le numéro. La musique d’attente résonne pendant que nous échangeons sur toutes les misères qui se croisent. Il ne comprend pas comment il se retrouve mêlé à des personnes souffrant clairement d’addictions ou de troubles psychiques. Il en parle toujours avec le sourire, mais je sens que cela le bouscule. Être mis au même niveau que des personnes en grande souffrance, alors que lui ne demande qu’à travailler et à s’insérer. Et la France l’en empêche.

Lorsque l’écoutante répond enfin, il demande à parler en anglais. Réponse immédiate :

« No, only French, please. »

Il insiste, demande s’il est possible de parler à quelqu’un qui parle anglais. Même réponse. Excédé, il raccroche.

Je suis abasourdi.

« They are all racists », lâche-t-il, avant de recomposer le numéro.

Je me demande pourquoi il insiste. Peut-être cherche-t-il à me montrer concrètement ce à quoi il est réduit. Cette fois, l’attente est plus courte. L’interlocutrice lui indique qu’elle va le mettre en relation avec une personne anglophone. Un espoir ? Rapidement douché. On lui explique qu’il doit se rendre dans une autre association pour constituer un dossier SIAO, et que pour l’instant, malgré le plan Grand Froid, il n’y a aucune place disponible.

Après avoir raccroché, il me pose des questions sur ce fameux dossier. J’essaie d’expliquer : une inscription sur une liste d’attente pour espérer un hébergement. Il me demande combien de temps on peut rester sur cette liste. Plusieurs années… Et en attendant ? Eh bien… rien. J’en aurais presque les larmes aux yeux.

Mon esprit s’emballe. Je pense à lui proposer une place chez moi, à imaginer un dispositif spécifique pour les personnes sans papiers au sein de mon association. Rien de tout cela n’est raisonnable ni possible. Mais il me renvoie violemment à mon impuissance. Et, paradoxalement, cela nourrit encore davantage mon désir profond de témoigner, de porter un plaidoyer fort pour que les droits de tous soient respectés. Une énergie précieuse, un moteur.

Mustafa, lui, ne se projette pas si loin. Il sourit, toujours. Il me remercie, comme à chaque fois, de l’écouter. Nous parlons de l’Espagne, qui semble, pour l’instant, plus accueillante que la France. Il envisage toujours l’Angleterre. Mais comment payer les passeurs sans travailler ? Un employeur serait prêt à l’embaucher, mais veut un contrat. Impossible sans régularisation. Comme il le dit lui-même, il n’est pas chanceux. Et on n’y peut rien.

Quelques jours plus tard, une opportunité se présente. Je lui propose une place d’urgence : cinq jours dans un centre d’hébergement. Il m’écrit sur Facebook pour me remercier :

Thank you so much for your kindness; I will never forget it. May God bless you. If I could give you anything, I would. I pray that God grants all your wishes and those of your family. Thank you again, and happy new year to you and your family.

On ne travaille pas dans le social pour les « merci ».

Mais c’est fou comme un peu d’humanité, parfois, ça fait du bien.

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