Ahmed, la résignation passive

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Lorsque je m’assois à ma place habituelle, je salue l’homme déjà installé à la table. Il ne me répond pas mais je ne m’en formalise pas. Je le croise souvent, c’est un habitué. Je le vois aussi en centre-ville, l’air toujours un peu perdu, comme s’il évoluait dans un monde qui n’appartiendrait qu’à lui.

Je me plonge dans le flot continu des mails qui s’accumulent, en me demandant comment il est possible d’avoir à intervenir dans autant de domaines différents : un problème technique à régler, une salariée en difficulté avec son planning, un partenaire qui propose un nouveau projet… Une agitation permanente. Lorsque je relève la tête, je surprends le regard de mon voisin posé sur moi.

— Ça va ? lui demandé-je, ne m’attendant pas à une réponse de sa part, mais un peu gêné de ce regard insistant.

A ma grande surprise, je le vois surgir de sa léthargie et s’animer. C’est la première fois que ça arrive et je fais attention à ne pas montrer mon étonnement.

— Non, ça ne va pas. La Préfecture ne veut pas renouveler mon récépissé.

Ses mots sont chargés d’une colère profonde, presque contenue, une colère que je comprends immédiatement. J’essaie d’en savoir davantage. Il s’appelle Ahmed. Il est en France depuis plus de vingt ans. Une éternité. Et aujourd’hui, si je comprends bien, il se retrouve en situation irrégulière simplement parce que son récépissé n’est plus renouvelé.

Mon premier réflexe est de m’insurger, d’imaginer déjà des démarches, des mails à envoyer aux plus hautes autorités, ou plus prosaïquement, des contacts à activer à la Préfecture pour tenter de débloquer la situation. Mais avant de m’engager dans quoi que ce soit, j’appelle Fanny, l’éducatrice spécialisée dans les questions de régularisation. D’un seul regard, je comprends que le sujet n’est pas nouveau. Elle observe Ahmed avec une pointe d’exaspération.

— Est-ce que tu es passé à l’ambassade pour aller chercher ton passeport ?

— Je n’irai pas chez ces cons, non. Pour quoi faire, de toute façon ?

Fanny se tourne alors vers moi et m’explique que cela dure depuis plus de six mois. Elle lui a proposé de l’accompagner à l’ambassade, de téléphoner avec lui, de faire les démarches ensemble. Elle a passé beaucoup de temps à tenter de le convaincre, mais la plupart du temps, Ahmed ne répond pas aux sollicitations. Sauf lors de quelques accès imprévisibles, comme celui auquel je viens d’assister, où il exige que sa situation change. Un paradoxe déroutant.

Comprenant que je ne pourrai pas faire davantage, je me tourne à nouveau vers lui.

— Vous savez, Ahmed, il faudra bien aller à l’ambassade un jour. C’est vraiment la seule manière de commencer à débloquer la situation.

Il est déjà reparti dans son mutisme. Je ne sais même pas s’il m’a entendu. Il reste assis là, sur sa chaise, immobile, le regard perdu dans le vide. J’attends un signe, un regard, une réaction. Rien. Le silence. La résignation. La passivité.

C’est aussi cela, le travail à l’accueil de jour. Proposer de l’aide, tenter de raviver l’élan, l’envie de bouger, mais on ne peut pas forcer les gens. À contrecœur, je retourne à mes mails, happé par une réalité bien plus mouvante. Ahmed est toujours là, près de moi. Je me dis qu’au moins, il passe ses journées au chaud, que peut-être, un jour, il acceptera l’aide qu’on lui propose.

En attendant, je le laisse rêver. Je suis persuadé que, dans ses pensées au moins, il est ailleurs. Et sans doute un peu plus heureux.

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