Un matin presque ordinaire
Liana se réveilla au son familier de son réveil, la lumière douce du matin filtrant à travers les rideaux de sa chambre. La chaleur de la couverture contre ses épaules ne suffisait pas à chasser la fatigue. Elle n’avait pas beaucoup dormi cette nuit. Son travail lui occupait trop l'esprit. Les dossiers s'accumulaient sans fin et il y avait bientôt l’anniversaire de sa fille, Talia. Dix ans, un âge important. Elle avait déjà réservé un gâteau d’anniversaire dans la pâtisserie du quartier. Celle dont tout le monde parle depuis des mois. Les invitations avaient été données à ses amies de l’école une semaine plus tôt. Il lui restait juste à trouver des décorations dans le thème des sirènes, que Talia adorait. Le temps semblait toujours filer à toute allure. Liana se sentait dépassée par les détails, malgré l’excitation de sa fille à l’idée de fêter ses dix ans.
Elle se leva enfin, un soupir échappant de ses lèvres. La maison était calme, les bruits du matin à peine perceptibles. Les premiers rayons du soleil pénétraient dans la pièce, caressant le sol en bois et les meubles simples mais bien choisis. Elle se rendit dans la chambre de Madel, sa petite dernière, qui refusa catégoriquement de se lever. À trois ans et demi, Madel avait un talent unique pour inventer des excuses et s’attacher à ses couvertures comme un petit refuge. Liana lutta un moment pour l’extirper du lit, échangeant quelques sourires et réprimandes amusées avec elle, avant de réussir à l’habiller. Elle se dirigea ensuite vers Talia, déjà éveillée, assise sur son lit en train de se coiffer avec application, en attendant le petit-déjeuner.
— Maman, j'ai rêvé que je volais !
— Vraiment ? Et tu as volé très haut ?
— Non, je suis restée tout en bas. J'avais peur de me blesser en tombant, répondit-elle avec un sourire crispé.
Liana éclata de rire et serra très fort Talia dans ses bras :
— C’est une bonne chose que tu sois si prudente !
Il fallait qu’elle aille vite. La journée de toute la famille débutait dans l’agitation d’une routine bien rodée. Liana coiffa Madel, leur donna à toutes deux un petit-déjeuner rapide, tandis que son esprit vagabondait entre les préparatifs de la fête et l’inquiétude diffuse qui grandissait en elle à chaque nouveau jour. Elle retrouva Solam dans la cuisine, un café à la main, déjà pressé de partir au travail.
— Solam, n’oublie pas ton parapluie, il va pleuvoir cet après-midi !
— Hmm... Et toi ? Tout est prêt pour la grande fête ? Tu veux que je passe chercher quelque chose ?
— Non merci, tout est sous contrôle, dit-elle en souriant.
— D’accord, mais appelle-moi si besoin ! lança-t-il en se dirigeant déjà vers la porte.
Il courut quelques pas vers sa voiture, s’arrêta net puis fit aussitôt demi-tour. Solam se pencha pour déposer un rapide baiser sur la tempe de Liana, puis plongea profondément dans ses yeux bleus, avec un regard empli de douceur et de tendresse.
Ils échangèrent un sourire, un de ceux qui n’avaient pas besoin de mots.
Et sans rien ajouter, Solam repartit pour de bon.
Liana le regarda s’éloigner, son sourire aux lèvres, l’étrange sensation d’un moment suspendu flottant encore en elle.
Il avait oublié son parapluie.
Liana haussa les épaules, un sourire en coin. Elle enfila sa veste, prit les clés de la voiture et fit signe à ses filles de la suivre. Elles s’installèrent à l’arrière de la voiture, riant et discutant entre elles tandis que Liana allumait la radio. Elle espérait entendre de la musique ou quelque chose de léger pour commencer la journée, mais la voix du journaliste la fit sursauter.
— La dernière victime de la faille a été retrouvée, comme toujours, une semaine après avoir été emportée. Ethan Carter, 23 ans, originaire du Minnesota, n’a pas survécu.
Liana fronça les sourcils, sa voix s’échappa presque imperceptiblement :
— Évidemment...
— Son corps présente des traces de brûlures chimiques, et l’autopsie a permis de situer l’heure de sa mort à trois mois après avoir été pris par la faille. La famille et les proches d’Ethan Carter sont dévastés et demandent à la presse de respecter leur vie privée en cette période de deuil.
Liana se laissa envahir par une vague de tristesse. Ce jeune homme de vingt-trois ans avait tenté de survivre pendant trois mois avant de connaître une mort violente. Une victime de plus, parmi les 246 autres, prises au piège de ce phénomène qui ne semblait plus surprendre personne. La faille. Depuis une décennie, la société vivait avec elle, adaptant son quotidien à cet événement incompréhensible et inévitable.
Elle se laissa emporter par ses pensées sombres. Son regard se porta sur les bracelets de ses filles, qui brillaient légèrement au soleil du matin. Ces bracelets… ces dispositifs censés prédire les prochaines victimes une heure avant leur disparition, pour tenter de les préparer à survivre. Au fond, Liana savait que tout cela était vain.
Elle jeta un second coup d'œil à l’arrière de la voiture et sentit un pincement au cœur. Et si un jour, c’était l’une d’elles ? L’idée lui serra la gorge. Elle se rappela la 78e victime : un petit garçon de six ans, qui n’avait pas eu le temps de souffrir. La faille l’avait tué instantanément, et c’était là le seul soulagement, dans cette mer de souffrance.
Un klaxon la fit sursauter, la ramenant brusquement à la réalité. Elle tourna à droite vers le parking de l’école, ses pensées aussi sombres que la journée qui s’annonçait.
Une fois les filles à l’école, Liana se sentit enfin libre de se concentrer sur l'anniversaire de Talia. Elle se rendit directement au magasin Aurelis, le lieu par excellence pour les décorations de fête, aussi bien pour enfants que pour adultes. C'était un endroit un peu magique, un univers coloré où les tracas du quotidien semblaient s'évanouir, du moins le temps d’une visite. Liana se sentit instantanément apaisée en entrant, une petite bouffée de légèreté balayant son humeur maussade du matin.
Les étagères débordaient de guirlandes, de ballons et de figurines étincelantes — de quoi faire briller les yeux des enfants comme des adultes. Alors qu'elle se promenait entre les allées, une voix douce l'interrompit :
— Bonjour, puis-je vous aider ?
Liana se tourna et aperçut une jeune vendeuse souriante, dont l'enthousiasme semblait radieux malgré l’ambiance un peu morose du monde extérieur.
— Oh, oui, bonjour ! Je cherche des décorations pour l'anniversaire de ma fille, sur le thème des sirènes.
La vendeuse éclata d’un sourire encore plus large.
— Bien sûr, suivez-moi ! Je pense que nous avons tout ce qu'il vous faut.
Elle s’élança d’un pas vif, guidant Liana vers un coin du magasin un peu plus isolé. En chemin, elles passèrent devant un téléviseur installé près du comptoir, qui diffusait en boucle un reportage sur Ethan Carter. La voix du journaliste annonçait d’une manière presque monotone que les caméras portées par la victime n’avaient pas résisté à la faille, et que cela rendait impossible toute analyse de son passage. Liana sentit une pincée de tristesse, un écho lointain d’une inquiétude qu’elle n’arrivait pas à évacuer.
Arrivées dans le coin dédié aux sirènes, la vendeuse se tourna vers elle, toujours aussi souriante.
— Voilà ! Je pense que vous trouverez tout ce qu’il vous faut ici. Si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à m’appeler.
Et sans attendre, la vendeuse se dirigea vers un autre rayon, laissant Liana seule, entourée des merveilles féériques. Elle observa les décorations étalées devant elle, un sourire discret se formant sur ses lèvres.
Quinze minutes plus tard, Liana sortit du magasin, deux grands sacs remplis de décorations dans les mains. Tout est prêt, pensa-t-elle, soulagée, en se dirigeant vers sa voiture d’un pas rapide.
Elle était encore plongée dans ses pensées lorsqu’elle sentit quelque chose d’étrange. Les regards.
D’abord subtils. Une passante détourna brusquement les yeux en la croisant. Puis un homme s’interrompit en pleine conversation pour la fixer, la bouche entrouverte. Liana ralentit Pourquoi ces réactions ?
Elle continua à avancer, et l’étrangeté du moment s’intensifia. Une vieille dame s’immobilisa, la main tremblante contre sa poitrine, les yeux agrandis par la peur. Plus loin, deux jeunes filles s’étaient figées : l’une plaqua une main sur sa bouche, tandis que l’autre la dévisageait, pétrifiée.
Son cœur s’accéléra. Que leur arrivait-il ? Qu’est-ce qu’ils voyaient ?
Son regard suivit le leur.
Son bracelet.
Son bracelet clignotait.
Un frisson étrange la parcourut. Elle faillit perdre l'équilibre et se rattrapa de justesse. Ses genoux commencèrent à trembler, et un mélange d’incrédulité et de colère l'envahit. Son souffle se coupa.
Non… c’était juste… impossible.
La faille était un phénomène omniprésent dans les médias. Une menace qui planait au-dessus de l’humanité, mais qui restait incroyablement rare. 246 victimes en dix ans. Quelle était la probabilité pour qu’elle en fasse partie ?
1 chance sur 33 millions .
Elle connaissait bien ce chiffre. Il était censé rassurer, donner une illusion de contrôle, rappeler que les chances étaient infinitésimales. Et pourtant… aujourd’hui, elle faisait partie de ces rares damnés.
Un rire nerveux monta en elle, aussi irrépressible qu’amer. Il y avait plus de probabilités d’être prise par la faille que de gagner à la loterie. Alors pourquoi pas ?
À son poignet, son bracelet continuait à clignoter.
Elle secoua la tête, cherchant à se rassurer. Peut-être n’était-ce qu’un problème technique… Ça ne pouvait pas lui arriver… Pas à elle !
Elle s’accrocha brièvement aux détails du quotidien, comme si cela pouvait retarder l’inévitable. Et l’anniversaire de Talia ? Elle devait encore payer l’acompte à la pâtisserie aujourd’hui. Et le cabinet… devait-elle prévenir qu’elle ne viendrait plus ?
Un léger vertige la saisit, une froideur dans le ventre, mais elle se raccrocha encore à ses pensées, comme à un bouclier fragile. Tout cela semblait soudainement si insignifiant, mais elle n’en prenait pas encore pleinement conscience. C’était sa manière de maintenir l’illusion de contrôle, de se convaincre que les choses étaient encore gérables.
Puis, peu à peu, une vague de terreur s’installa. Les pensées se bousculaient, tentant de nier l’évidence, mais les visages des victimes surgissaient dans son esprit. Elle les connaissait tous, comme n’importe qui. Impossible d’échapper aux images diffusées en boucle sur les écrans : des hommes, des femmes… et même des enfants. Elle revoyait ces corps rejetés par la faille, brisés, parfois même méconnaissables. L’horreur de leurs blessures… et dans certains cas, cette expression de douleur insoutenable, figée sur leurs visages.
Elle se souvenait de l’espoir des familles, à chaque fois. De cet instant où elles croyaient encore que leur être cher reviendrait en vie. Allait-elle infliger ça à sa propre famille ? Une sueur froide lui coula dans le dos à cette idée, et soudain, une vague de nausée la prit. Son cadavre finirait-il exposé ainsi, des années après sa disparition ?

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