Chapitre I — L'Inconnue de l'Averse

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Le café Le Central n'avait rien pour plaire aux guides touristiques. Ses banquettes en moleskine rouge étaient usées aux angles, et l’air y embaumait le café torréfié et la cire à parquet.

Pour Ellie, c’était le seul endroit de Paris où le silence n’était pas une absence, mais une présence protectrice. Elle s’y installait chaque mardi après-midi, près de la fenêtre embuée, pour le simple plaisir d'être une étrangère parmi les inconnus.

Ce jour-là, le ciel de novembre avait la couleur d’une encre de Chine qui aurait coulé sur la ville. Puis, sans prévenir, l’orage éclata. Une pluie diluvienne se mit à marteler les vitres, transformant la rue en un torrent gris. La porte du café s’ouvrit avec fracas, poussée par une bourrasque. Une femme s’engouffra à l’intérieur.

Elle était trempée.

Son manteau sombre collait à ses épaules et ses cheveux bruns, ruisselants, lui masquaient une partie du visage. Elle ne chercha pas le comptoir du regard. Elle resta là, près de l’entrée, haletante, les épaules un peu voûtées par le froid, comme si elle venait de courir pour échapper à quelque chose de bien plus vaste qu'une simple averse. Leurs regards se croisèrent.

Ellie fut frappée par l’intensité de ses yeux : un mélange de fatigue et d’une clarté presque sauvage.

— Je suis désolée, balbutia l’inconnue d’une voix rendue un peu rauque par le froid. Je n'ai pas vu l'orage arriver. Je ne connais pas ce quartier... j'ai juste tourné au hasard.

Ellie posa son marque-page et sourit instinctivement. Il y avait une telle vulnérabilité chez cette femme que toute méfiance s'évaporait.

— Ne vous excusez pas. C’est le propre des orages parisiens : ils vous tombent dessus au moment où vous baissez la garde.

L’inconnue s’approcha de la table voisine. Elle retira son manteau avec des gestes hésitants. Dessous, elle portait un simple pull de laine noire qui semblait trop grand pour sa silhouette fine. Elle s'assit, ses mains tremblant légèrement sur le plateau de bois.

— Vous lisez quoi ? demanda-t-elle finalement, ses yeux fixée sur le vieux livre de poche d'Ellie.

— Des lettres de Rilke. C'est un peu sombre pour un après-midi de pluie, mais j'aime la façon dont il parle du silence.

L’inconnue esquissa un sourire. Un sourire vrai, qui n'atteignait pas seulement ses lèvres, mais semblait illuminé tout son visage.

— Le silence... répéta-t-elle doucement. C'est un luxe qu'on ne trouve pas partout.

Ellie l'observa un instant. Elle ne parvenait pas à lui donner un âge précis, ni une fonction. Elle dégageait quelque chose d'électrique et de fragile à la fois.

— Et vous, Ellie ? demanda l'inconnue après que le serveur eut déposé un thé fumant devant elle. Que faites-vous quand vous n'êtes pas ici à lire des poètes ?

— Je m'occupe d'une vieille librairie, rue de la Parcheminerie. Je passe mes journées à classer des histoires que plus personne ne prend le temps de lire.

La femme posa son regard sur elle, un regard profond, presque admiratif.

— La gardienne des mots... murmura-t-elle avec un éclat rêveur dans les yeux. C'est un beau métier. Vous protégez ce que le monde essaie d'oublier.

Ellie fut surprise par la justesse de la formule. Personne ne lui avait jamais décrit son travail ainsi. Elle se sentit soudain comprise, d'une manière étrange et immédiate.

— C'est une jolie façon de le dire, admit Ellie, un peu troublée. Et vous ? Qu'est-ce que vous protégez ?

L’inconnue détourna les yeux vers la fenêtre où la pluie commençait à faiblir. Une ombre fugitive passa sur son visage, une trace de lassitude qu'elle balaya d'un haussement d'épaules léger. Elle tendit une main encore fraîche de l'eau du dehors vers Ellie.

— Rien d'aussi noble que vous, je le crains, quelques passions pour le sport et la mode... J'essaie juste de ne pas me perdre en chemin. Je m'appelle Emma.

— Enchantée, Emma.

Pendant une heure, elles parlèrent de tout et de rien. Elles parlèrent de la sensation de s'égarer dans une ville immense et d'un réconfort d'un thé noir quand on a froid. Emma ne dit pas ce qu'elle faisait dans la vie, et Ellie ne posa pas de questions. C'était une parenthèse hors du monde.

Quand la pluie se calma enfin, laissant place à une brume légère, Emma se leva. Elle ramassa son manteau encore humide.

— Merci, Ellie. Merci pour cette parenthèse. Ça m'a fait beaucoup de bien.

Elle fit un pas vers la porte, hésita, puis revint vers la table. Elle s'empara d'une serviette en papier blanche et y griffonna quelques chiffres d'un geste rapide.

— Si vous avez envie de me parler d'un autre livre... un jour où il fait beau, murmura-t-elle avec un clin d'oeil timide.

Elle franchit la porte et disparut dans la grisaille de la rue. Ellie resta seule, fixant le morceau de papier. Elle ne savait pas encore qu'Emma n'était qu'un prénom parmi d'autres, et que ce numéro était la clé d'un monde qui s'apprêtait à la dévorer.

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