Chapitre IV — L’Ombre des Pages
La librairie s'appelait L'Ombre des Pages. C’était une boutique étroite, coincée entre un fleuriste et un café, dont la vitrine croulait sous des piles de livres aux tranches jaunies. Rien à voir avec les lieux épurés et les environnements minimalistes où Emma passait sa vie. Ici, rien n'était lisse, rien n'était calculé pour l'oeil d'un investisseur.
Emma s'arrêta un instant devant la vitrine. Elle avait troqué sa tenue de studio pour un manteau en cachemire sombre et un foulard de soie dont le prix aurait pu payer six mois de loyer de cette boutique. Elle ajusta ses lunettes de soleil, ce bouclier de verre derrière lequel elle se sentait protégée. Elle poussa la porte, faisant tinter une petite cloche en laiton.
L’odeur l’enveloppa immédiatement : un mélange entêtant de vieux papier, de cire et d’une pointe de thé à la cannelle.
Au fond du magasin, Ellie était de dos, juchée sur un escabeau en bois qui grinçait sous son poids léger. Elle portait un pull en laine trop grand et ses cheveux — un mélange de terre de Sienne et de reflets cuivrés — étaient relevés en ce fameux chignon haut, un peu désordonné. Quelques mèches rebelles venaient caresser sa nuque, captant la faible lumière comme des fils d'or rouge. Elle glissait un volume massif sur une étagère haute, totalement absorbée par sa tâche.
Emma s'avança. Ses talons claquèrent sur le parquet avec une autorité naturelle, cette assurance de femme grande, athlétique, habituée à ce que l'on s'écarte sur son passage. Ellie ne se retourna pas.
— Je suis à vous dans un instant, dit-elle simplement, la voix étouffée par les rayonnages. Ce rayon est un vrai casse-tête, les éditions ne sont jamais du même format.
Emma s'arrêta net. Elle n'avait pas l'habitude d'attendre. Elle retira ses lunettes de soleil, les glissant dans l’échancrure de son col avec un geste lent. Elle se mit à errer entre les tables, effleurant les couvertures, mais ses yeux ne quittaient pas la silhouette d'Ellie. Elle l'observait avec son regard de photographe, analysant la courbe de son dos, la lumière qui jouait dans ses boucles fauves, la simplicité de sa posture.
Ellie descendit enfin de son escabeau. Elle s'essuya les mains sur son jean et se tourna vers la cliente. Ses yeux s'agrandirent d'une fraction de seconde lorsqu'elle reconnut le visage mat et les traits fiers de la femme du bar. Mais elle ne perdit pas sa contenance. Pas de flatterie, pas d'effusion.
— Emma ? dit-elle avec un demi-sourire. Je ne pensais plus vous voir ici. Ce « vous » fut comme une petite décharge froide pour Emma. Pour elle, habituée à ce que les murs tombent sur son passage et que les distances s'effacent, ce mot sonnait comme un rappel à l'ordre. Ellie remettait une distance presque insolente, là où Emma espérait déjà la complicité silencieuse du bar.
— Je passais dans le quartier, répondit Emma, sa voix un peu plus rauque qu’à l’accoutumée. Et j'avais besoin de... documentation. Pour mon prochain projet de portraits.
Elle s'appuya contre le comptoir en bois, utilisant sa stature pour dominer l'espace, cherchant à imposer son charisme habituel. Mais Ellie ne semblait pas intimidée. Son regard était calme, mais quand il se posait sur Emma, c'était avec une acuité troublante.
— Des portraits ? répéta Ellie en croisant les bras. Vous avez cette façon de regarder les gens, Emma. Comme si vous cherchiez la faille dans la lumière, l'endroit précis où le décor s'effondre.
Emma sentit une tension monter en elle. C'était exactement ce qu'elle faisait, mais personne ne l'avait jamais formulé ainsi.
— C'est mon métier, répondit-elle. Je cherche ce qui se cache derrière le rôle que les gens jouent.
Ellie inclina la tête, un petit sourire en coin, presque moqueur mais sans méchanceté.
— Et vous ? Quel rôle jouez-vous aujourd'hui, Emma ? Dans ce manteau parfait, dans cette boutique qui ne vous ressemble pas ?
Emma perdit son assurance. Elle se sentit soudain trop grande, trop voyante, comme une erreur de cadrage dans ce sanctuaire de papier. Elle réalisa qu'Ellie n'était pas impressionnée par la femme forte ou l'artiste. Elle voyait l'humaine qui se cachait derrière.
— Je voulais vérifier quelque chose, avoua Emma, sa voix perdant de sa superbe pour devenir plus sincère.
— Et ?
— Et je crois que c’est encore plus complexe que ce que je pensais.
Un silence électrique s'installa. Ellie baissa les yeux, gênée ou peut-être touchée, puis elle attrapa un petit livre sur une pile de nouveautés. Un ouvrage à la couverture sobre, un peu usée.
— Dans ce cas, puisque vous êtes là, lisez ceci. C’est une histoire sur les vérités que l’on tait. Mais attention...
Elle lui tendit le livre. Leurs doigts se frôlèrent. Pour Emma, le contact fut comme une brûlure : la peau d'Ellie était fraîche, un contraste saisissant avec la chaleur de son propre sang qui battait trop vite.
— ...ça finit mal, conclut Ellie dans un souffle.
Emma serra le livre contre elle. Elle avait voulu venir pour plaire, pour marquer son territoire, et elle repartait avec l'impression d'être une écolière face à son premier mystère.
— Merci, Ellie.
— À bientôt, Emma. Peut-être.
Emma sortit de la boutique, laissant la petite cloche tinter derrière elle. Elle ne remit pas ses lunettes. Elle marchait vite, son allure athlétique reprenant le dessus, mais au fond d'elle, quelque chose s'était fissuré. Le contrôle lui échappait, et pour la première fois de sa vie, elle n'avait pas envie de le reprendre.

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