Chapitre V ― Le Poids des Silences
L'appartement qu'Emma partageait avec Georges était une extension de leur succès : un vaste duplex sous les toits, où le béton ciré et les lignes minimalistes ne laissaient aucune place au désordre. Tout y était conçu pour être photographié, pas forcément pour être vécu.
Emma franchit le seuil, le petit livre d'Ellie serré contre sa hanche, caché dans les plis de son manteau. Elle se sentait comme une contrebandière. Elle posa l’ouvrage sur la console de l’entrée, à côté d'une pile de magazines de mode et d'une invitation pour un vernissage à Berlin. À côté du luxe froid de l'entrée, le livre aux bords élimés avait l'air d'un intrus, d'un objet vivant égaré dans un musée.
— Tu es rentrée tard, lança la voix de Georges depuis le salon.
Il apparut, un verre de cristal à la main, l’air impeccablement détendu dans son pull en cachemire gris. Georges était l'image même de la réussite qu'il avait lui-même façonnée. Il s’approcha d’elle et déposa un baiser possessif sur sa tempe.
— J’ai eu besoin de marcher, répondit-elle en s’extrayant de son étreinte un peu trop vite. La lumière était… particulière aujourd'hui.
Georges remarqua immédiatement l'objet sur la console. Son regard d'agent, toujours à l'affût de ce qui pouvait servir la «marque» Mara, se posa sur le livre. Il le souleva du bout des doigts, avec une moue de dédain qu'il ne prit même pas la peine de cacher.
— C’est quoi, ça ? Un accessoire pour ton prochain shooting ? C’est un peu… poussiéreux, non ?
— C'est de la documentation, rétorqua Emma, reprenant brusquement le livre de ses mains. Je cherche de nouvelles textures. Quelque chose de moins… poli.
Georges haussa un sourcil, s'amusant de ce qu'il prenait pour un caprice d'artiste.
— Si tu veux du brut, Clara peut te trouver des archives industrielles bien plus percutantes que ce vieux bouquin. Allez, va te changer. On dîne avec les investisseurs de la galerie à vingt heures. Sois superbe. On a besoin qu'ils signent pour New York.
Sois superbe. C'était son rôle. Sa fonction.
Pendant le dîner dans ce restaurant étoilé où le silence était aussi coûteux que le vin, Emma observa Georges. Il parlait avec brio, captivant l'assemblée, gérant son image comme on gère une action en bourse. Emma souriait, elle charmait, elle jouait cette partition de femme forte et accomplie qu'elle connaissait par coeur. Elle aimait plaire, elle aimait l'ascendant qu'elle avait sur ces hommes de pouvoir qui attendaient un regard de ses yeux verts.
Mais sous la table, ses doigts ne cessaient de triturer le tissu de sa robe. Elle repensait à la question d'Ellie : «Quel rôle jouez-vous aujourd'hui, Emma ?»
Elle réalisa avec une violence sourde que Georges ne lui avait jamais posé cette question. Pour lui, le rôle était elle.
Plus tard, une fois rentrés, alors que Georges s'était endormi avec la satisfaction d'une affaire conclue, Emma se glissa hors du lit. Elle alla chercher le livre dans le salon et s'enferma dans son petit bureau, la seule pièce où elle développait encore parfois ses propres tirages.
Elle ouvrit enfin l'ouvrage. Entre deux pages, elle trouva une petite note glissée là par Ellie. Ce n'était pas un numéro de téléphone, juste une phrase écrite d'une écriture fine et assurée :
«Pour celle qui cherche la faille. Regardez à la page 42, l'ombre n'y est jamais là où on l'attend.»
Emma tourna la page. Ce n'était pas un manuel de technique, c'était un essai sur l'imperfection. Elle resta là, dans le silence de son sanctuaire de béton, à lire des mots qui semblaient avoir été écrits pour elle. Elle se toucha la lèvre, se rappelant la fraîcheur des doigts d'Ellie lorsqu'elles s'étaient frôlées.
À cet instant, la réussite de Georges, les galeries de New York et son propre reflet dans le miroir lui semblèrent d'une effrayante futilité. Elle était une athlète de l'image, une conquérante du paraître, mais elle venait de comprendre qu'elle était en train de perdre le match le plus important : celui de sa propre vérité.
Elle referma le livre, le regard perdu dans le noir de la fenêtre. Elle ne pouvait plus reculer. Elle devait revoir Ellie, non plus pour la séduire ou pour dominer la rencontre, mais parce qu'Ellie était la seule personne capable de voir la femme qui restait quand les projecteurs s'éteignaient.

Annotations
Versions