Chapitre VI ― Les Heures Lentes
La librairie était calme, bercée par le ronronnement régulier du vieux radiateur en fonte et le clapotis de la pluie contre la vitrine. Pour Ellie, c’était le son de la neutralité. Ici, elle contrôlait tout : l'ordre des rayonnages, le silence, l'absence de surprises.
Pourtant, depuis le passage de cette femme, l’espace lui semblait étrangement décentré. Elle ne l'admettait pas comme une attente, mais plutôt comme une anomalie persistante dans son décor habituel. Emma n'était qu'une cliente au comportement inhabituel, une de ces femmes dont l'assurance frise l'impolitesse et qui occupent l'espace comme si elles en possédaient les murs.
Ellie se remémorait les détails avec une précision de libraire : le manteau trop cher, la stature athlétique, et surtout, cette façon d’observer qui ne cherchait pas un livre, mais une faille. C’était une curiosité dérangeante.
— Tu m’écoutes, Ellie ?
Elle sursauta. Thomas venait de poser deux sandwichs sur le comptoir en bois. Thomas était là, comme souvent. Il était la simplicité même, un ami dont elle connaissait chaque expression. Il n'y avait aucun mystère avec lui, aucune tension, et c'était précisément ce dont Ellie pensait avoir besoin.
— Désolée, Thomas. Je réfléchissais à une commande, mentit-elle.
Ils mangèrent à l’arrière de la boutique. Thomas parlait de son atelier d'ébénisterie, d'un vernis qui ne séchait pas comme il le voulait. Ellie l'écoutait, mais son esprit faisait des comparaisons malgré elle. Thomas était "matière", il était concret, prévisible. La femme de la veille, Emma, était «image». Elle semblait sortie d'un magazine, mais avec une intensité dans le regard qui suggérait quelque chose de bien plus complexe sous la surface glacée.
— Tu as l'air fatiguée, nota Thomas. Tu devrais fermer plus tôt ce soir.
— C’est juste la météo.
Quand Thomas repartit après l'avoir brièvement saluée, Ellie ne ressentit ni vide, ni manque. Juste le retour au calme. Elle reprit sa place derrière le comptoir, observant la porte. Sa curiosité pour Emma était d'ordre presque technique : elle se demandait quel genre de vie pouvait produire une telle arrogance mêlée à une telle solitude apparente. Elle voulait comprendre le mécanisme derrière le masque de papier glacé.
Elle ouvrit son carnet de notes. Elle n'y écrivit pas de poèmes, elle y nota simplement quelques références sur la photographie de portrait. Si Emma était une «professionnelle du regard», Ellie voulait savoir quelles étaient ses armes.
C'était un jeu de curiosité, une observation mutuelle à distance. Ellie n'attendait rien ; si ce n'est de voir si l'intruse oserait revenir troubler son silence, juste pour voir qui, de l'image ou de la réalité, finirait par baisser les yeux en premier.

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