Chapitre VII― La Loi de l'Optique

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Emma n’aimait pas l’idée qu’une chose — ou quelqu’un — lui échappe.

Dans son métier, elle maîtrisait tout : la focale, l’ouverture, le grain de la peau sous les projecteurs. Elle savait comment faire plier un modèle sous son regard pour en extraire l'image qu'elle avait décidée d'obtenir. Pourtant, le souvenir de la librairie agissait comme un grain de poussière dans un mécanisme de précision. Elle se sentait observée, même seule dans son atelier, par le fantôme de ce regard détaché qui l’avait pourtant si bien lue.

Elle décida de retourner à L'Ombre des Pages. Pas par besoin de revoir Ellie, se persuadait-elle, mais pour clore ce chapitre de déstabilisation. Elle voulait reprendre le contrôle de la situation.

Elle choisit sa tenue comme une armure : un ensemble pantalon noir à la coupe architecturale, des bottines à talons fins qui lui donnaient une allure de prédatrice urbaine. Elle était la «Mara papier glacé», celle qui intimide, celle qui ne demande pas, mais qui prend.

Lorsqu’elle poussa la porte de la librairie, le tintement de la cloche lui parut plus agressif que la première fois.

Ellie était là, derrière son comptoir, en train de trier des marque-pages. Elle ne sursauta pas. Elle leva simplement les yeux, les garda fixés sur Emma une seconde de trop, puis les détourna vers sa tâche.

— Vous avez déjà fini le livre ? demanda Ellie d'un ton neutre, presque clinique.

— Je ne suis pas venue pour le livre, répondit Emma en s’avançant jusqu’au comptoir. Son ton était impérieux, celui qu’elle utilisait avec ses assistants. Je suis venue pour comprendre.

Ellie s'arrêta de trier. Elle posa ses mains à plat sur le bois usé du comptoir.

— Comprendre quoi ?

— Votre jeu, répondit Emma en se penchant légèrement, utilisant sa taille pour surplomber la libraire. Cette façon que vous avez de faire semblant de ne pas être impressionnée. C’est une technique de vente ? Ou juste une posture ?

Un silence s’installa, seulement troublé par le tic-tac d’une vieille horloge au fond de la boutique. Ellie ne recula pas. Elle observa Emma, détaillant son maquillage parfait, la rigidité de ses épaules, la tension dans sa mâchoire. Elle ne semblait pas intimidée, mais plutôt curieuse, comme face à une oeuvre d'art un peu trop bruyante.

— Ce n’est ni l’un ni l’autre, dit Ellie calmement. C’est juste que, contrairement à vos modèles, je n’ai rien à vous vendre. Et je n’attends rien de votre objectif.

Emma sentit une pointe d'agacement mêlée d'un intérêt qu'elle ne parvenait pas à étouffer. Elle détestait que ses armes habituelles s'émoussent contre cette apparente indifférence.

— Tout le monde attend quelque chose, Ellie. C’est une loi de l’optique. On ne regarde jamais sans intention.

— Alors quelle est la vôtre, Emma ? Pourquoi revenir ici si ce n’est pas pour les livres ?

La question était directe. Emma chercha une réponse qui ne trahirait pas son trouble. Elle posa sa main sur le comptoir, à quelques centimètres de celle d'Ellie. Elle pouvait voir la différence de texture : sa propre peau mate, impeccable, et celle d'Ellie, plus pâle, plus humaine, marquée par le travail quotidien.

— Je veux vous photographier, lança Emma. C'était un mensonge, ou peut-être une vérité qu'elle venait d'inventer pour justifier sa présence.

Ellie la regarda enfin droit dans les yeux, un défi muet passant dans son regard autrefois fuyant.

— Je ne suis pas un sujet de studio. Je ne sais pas poser.

— C’est précisément pour cela que je veux le faire. Je veux voir si vous êtes aussi authentique que vous le prétendez, ou si vous n'êtes qu'un décor de plus.

Ellie eut un petit rire sec, sans joie.

— Vous voulez transformer tout ce que vous touchez en image. Vous ne savez pas simplement… être ?

Emma se redressa, piquée au vif.

— Je suis ce que je fais, Ellie. Rien de plus, rien de moins.

— C’est ce que je craignais, murmura Ellie en reprenant son travail.

Emma resta plantée là, l’ego froissé. Elle était venue pour dominer, pour reprendre l'ascendant, et elle se retrouvait de nouveau face à une énigme qu'elle n'arrivait pas à résoudre. Elle n'était plus la photographe star, elle était juste une femme trop bien habillée dans une librairie trop calme, incapable de susciter autre chose qu'une curiosité méfiante.

— Je repasserai, dit Emma d'un ton qui se voulait définitif.

— La porte est libre, répondit Ellie sans lever les yeux.

Emma sortit, le sang battant dans ses tempes. Elle n'avait pas obtenu ce qu'elle voulait. Pire : elle avait donné à Ellie le pouvoir de lui dire non. En marchant vers sa voiture, elle réalisa que son désir de "comprendre" Ellie était en train de devenir une obsession technique : comment briser ce calme ?

Comment forcer cette femme à la regarder vraiment, sans ce détachement qui la rendait folle ?

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