Chapitre VIII ― L'Intruse

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Après le départ d'Emma, le silence de la librairie ne reprit pas sa forme habituelle. C’était comme si la pression atmosphérique avait changé. Ellie resta immobile derrière son comptoir, les doigts encore posés sur les marque-pages qu’elle ne triait plus vraiment.

Elle n’aimait pas ce qu'Emma provoquait : cette nécessité de se justifier, cette manière d'occuper l'air. Emma était une femme de courants d'air et de certitudes, une créature qui semblait n'exister que dans le regard des autres. Et pourtant, elle s’acharnait à venir ici, dans ce sanctuaire où l’anonymat était la règle d’or.

« Je veux vous photographier. »

La phrase résonnait encore entre les murs chargés de livres. Ellie la trouvait d'une arrogance absolue. C'était la réponse d'Emma à tout : transformer la réalité en une surface plane, capturer pour ne pas avoir à ressentir. Ellie se demanda ce qu'elle espérait voir à travers son objectif. Un trophée de plus ? Une curiosité «authentique» pour pimenter son portfolio de luxe ?

— Elle ne comprend rien, murmura Ellie pour elle-même.

Elle se sentait envahie. Ce n'était pas de l'attirance, c'était de l'agacement pur. Sa vie était une horloge bien huilée : la boutique, ses lectures, les visites prévisibles de Thomas. Emma était un rouage étranger qui grinçait.

Elle monta à l’étage, dans son petit appartement qui surplombait la boutique. Elle s’installa près de la fenêtre avec une tasse de thé, observant les passants dans la rue étroite. Elle chercha, malgré elle, la silhouette haute et athlétique de la photographe parmi la foule. Elle se surprit à analyser sa propre réaction : pourquoi s’était-elle sentie obligée de lui tenir tête avec autant de vigueur ? Pourquoi n'avait-elle pas simplement ri de sa proposition absurde ?

Parce qu'Emma n'était pas n'importe quelle intruse. Elle avait une présence qui forçait à la réaction. On ne pouvait pas l'ignorer, comme on ne peut pas ignorer un orage qui gronde au loin.

Elle se rappela la main d'Emma sur le comptoir, à quelques centimètres de la sienne. Une main de grimpeuse, forte, nerveuse, mais soignée. Un outil de précision. Ellie se demanda si cette force était réelle ou si elle faisait aussi partie de la panoplie «papier glacé» qu'elle arborait comme une armure.

Le téléphone d'Ellie vibra. Un message de Thomas : « Toujours ok pour le ciné demain soir ? »

Elle fixa l'écran. Thomas était la sécurité. Emma était le chaos. Ellie répondit : « Oui, bien sûr. À demain. »

Elle posa son téléphone et retourna à sa fenêtre. Sa curiosité pour Emma commençait à l'inquiéter, non pas parce qu'elle y voyait un sentiment, mais parce qu'elle y voyait une menace pour son propre calme. Elle s'était construite une vie à l'abri des regards, et voilà qu'une professionnelle de l'image voulait la mettre sous les projecteurs.

Ellie serra sa tasse entre ses mains. Elle n'avait aucune intention de se laisser photographier. Elle n'était pas un sujet, elle était l'auteur de sa propre vie.

Si Emma voulait jouer à ce jeu de domination, elle allait découvrir que certains silences sont plus solides que toutes les assurances du monde.

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