Chapitre IX― Le Calcul des Angles
Dans son studio, Emma faisait les cent pas. Clara, son assistante, la regardait trier des planches-contacts d'un air absent. D'ordinaire, Emma tranchait, choisissait et passait à la suite avec une efficacité chirurgicale. Aujourd'hui, elle semblait chercher quelque chose qui ne se trouvait pas sur les images.
— Tu es sûre que cette lumière te convient, ? demanda Clara en désignant une série de portraits de mannequins russes. On dirait que tu cherches un défaut.
— Je cherche la vérité, Clara. Pas le défaut.
Emma s'arrêta devant une immense baie vitrée. Les toits gris de Paris, l'expo à venir, Georges, les investisseurs...
Tout ce bruit de fond lui paraissait soudain d'une monotonie écrasante. Elle repensa au «non» d'Ellie. Ce n'était pas un «non» de coquetterie, c'était un «non» de refus de son monde à elle.
Emma comprit qu'elle ne gagnerait pas ce duel par la force ou l'ascendant social. Si elle voulait que la petite libraire accepte de poser — et donc de se livrer à son regard — elle devait changer de tactique. Elle devait sortir du rôle papier glacé pour entrer sur le terrain d'Ellie : celui de l'authenticité.
Le soir même, alors que Georges était encore au bureau, Emma prépara son matériel. Elle ne prit pas ses flashs de studio, ni ses réflecteurs argentés. Elle choisit un vieil appareil argentique, un Leica manuel, celui qui ne pardonne aucune erreur de mise au point.
C'était son plan. Elle n'allait pas demander la permission une seconde fois. Elle allait créer une situation où Ellie n'aurait pas d'autre choix que de voir qu'Emma, était capable de comprendre son monde.
Elle passa une partie de la nuit à feuilleter le livre qu'Ellie lui avait donné. Elle s'arrêta à la page 42, celle que la note mentionnait. C’était un passage sur la lumière qui ne vient pas d’en haut, mais des fissures. Emma sourit dans l'obscurité. Le défi n'était plus seulement de photographier Ellie. Le défi était de lui prouver qu'elles parlaient, au fond, le même langage, même si Emma l'avait oublié sous les couches de succès.
Le lendemain, elle ne s'habilla pas en «star». Elle mit un jean brut, des chaussures de marche et un vieux pull en laine. Elle attacha ses cheveux marron foncé en une queue-de-cheval haute, révélant son visage mat sans aucun artifice.
Elle ne retourna pas immédiatement à la librairie. Elle s'installa au café d'en face, l'appareil posé sur la table, et elle observa. Elle observa Ellie ouvrir la boutique, saluer le fleuriste d'à côté, déplacer un présentoir. Elle l'observa avec une patience qu'elle ne se connaissait pas.
Elle ne cherchait plus à dominer. Elle cherchait à capturer l'invisible.
Pour Emma, ce n'était plus une question d'ego, c'était devenu une quête artistique. Elle se sentait revivre, loin des exigences de Georges. Elle ne savait pas encore que cette curiosité obsessionnelle était le premier pas vers quelque chose qu'elle ne pourrait plus contrôler.
En fin de matinée, elle traversa la rue. Elle entra dans la boutique, non pas comme une reine, mais comme une étudiante. Elle posa l'appareil argentique sur le comptoir, entre deux piles de livres.
— Je ne suis pas venue pour le studio, Ellie, dit-elle d'une voix calme, dénuée de toute arrogance. Je suis venue pour la page 42.

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