Chapitre X ― La Page 42
La petite cloche annonça l’entrée d'Emma, mais cette fois, le son ne sembla pas briser le calme de la boutique. Il s’y intégra.
Ellie leva les yeux de son registre. Elle mit quelques secondes à identifier la femme qui se tenait devant elle. Sans ses talons hauts, sans son maquillage de scène et avec ce pull qui semblait avoir déjà vécu, Emma paraissait plus humaine, mais paradoxalement plus intimidante encore. Son allure athlétique était plus visible, plus réelle.
Le regard d'Ellie descendit sur le comptoir, sur le vieil appareil en métal noir. Un Leica. Un objet de connaisseur, usé par le temps, loin des gadgets numériques dernier cri.
— La page 42 ? répéta Ellie d'une voix sourde.
— L'ombre n'y est jamais là où on l'attend, cita Emma. Vous aviez raison. J’ai passé une partie de la nuit à essayer de comprendre pourquoi ce passage m’énervait autant.
Emma ne cherchait pas à séduire par son statut. Elle parlait d'égal à égal, comme on discute d'une technique de survie ou d'un passage difficile en escalade. Elle s'appuya contre le comptoir, mais ses épaules étaient moins rigides que la veille.
— Et vous avez trouvé ? demanda Ellie, intriguée malgré sa méfiance.
— J’ai trouvé que je m’étais habituée à fabriquer la lumière, Ellie. À la forcer.
Cet appareil, continua-t-elle en désignant le Leica, ne permet pas de tricher. Si la lumière n'est pas là, l'image est noire. Si la mise au point est ratée, c'est flou. C'est... définitif.
Ellie observa Emma. Elle cherchait la faille, le moment où la «femme de papier glacé» allait reprendre le dessus. Mais Emma restait là, silencieuse, attendant une réaction sans l'exiger. Pour la première fois, la curiosité changeait de camp. Ellie se demanda ce qu'il fallait de volonté pour qu'une femme comme Emma accepte de se présenter ainsi, «déshabillée» de ses succès.
— Pourquoi me dire ça?
— Parce que je ne veux pas vous transformer en image, répondit Emma en baissant la voix. Je veux comprendre comment on peut être aussi entière sans avoir besoin d'un public.
C’était un aveu de faiblesse déguisé en curiosité technique. Avant qu'Ellie puisse répondre, la porte s'ouvrit brusquement, laissant entrer une bouffée d'air frais et Thomas.
— Salut Ellie ! J'ai les billets pour ce soir, j'ai...
Il s'interrompit net, son regard passant d'Ellie à l'inconnue au pull de laine. Thomas n'était pas un homme stupide ; il sentit immédiatement que l'atmosphère de la librairie était chargée d'une électricité qu'il ne connaissait pas. Il se sentit soudain trop ordinaire, avec son blouson de pluie et son enthousiasme simple.
Emma se redressa de toute sa hauteur. Même en jean et en pull, elle dégageait une autorité naturelle qui fit paraître Thomas très jeune. Elle ne le regarda pas avec mépris, mais avec une indifférence de prédatrice qui sait qu'elle n'a rien à craindre de ce territoire.
— Oh, pardon, je vous dérange ? demanda Thomas, un peu gauche.
— Non, Thomas. On discutait juste... de travail, répondit Ellie. Son ton était un peu trop rapide, un peu trop protecteur. Emma, je vous présente Thomas. Mon ami.
Emma inclina la tête, un geste minimaliste.
— Enchantée.
Elle récupéra son Leica d'un geste fluide et le glissa dans son sac. Elle n'essaya pas de prolonger la rencontre. Elle savait qu'elle avait jeté un pavé dans la mare et que la présence de Thomas ne faisait que souligner le décalage.
— Je vous laisse à vos projets, dit-elle en s'adressant à Ellie, ignorant superbement Thomas. Mais réfléchissez à la page 42. Elle dit aussi que certaines lumières ne s'allument que si on accepte d'être dans le noir un moment.
Elle quitta la boutique sans un regard en arrière.
Thomas resta un instant silencieux, regardant la porte se refermer.
— C'était qui ? Elle a une tête de... je ne sais pas. On aurait dit qu'elle possédait l'endroit rien qu'en étant là.
— C'est une photographe, répondit Ellie en se replongeant dans ses comptes, le coeur battant à un rythme agaçant. Elle est juste... tenace.
Mais en notant les chiffres sur son carnet, Ellie réalisa qu'elle ne voyait plus les colonnes de ventes. Elle revoyait les mains d'Emma sur le Leica et cette étrange lueur de défi, presque de respect, dans ses yeux verts. Le mur qu'elle avait construit autour d'elle venait de subir sa première vraie fissure.

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