Chapitre XI ― Le Retour de la Carapace

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De retour dans son loft, Emma jeta le Leica sur le canapé comme s'il l'avait brûlée. Elle se sentait idiote. Elle, la grande «Mara», s'était humiliée à jouer les étudiantes en quête de vérité devant une libraire de quartier et son ami. La vision de Thomas — ce garçon si ordinaire, si «à sa place» — l'avait piquée au vif.

— Emma ? Enfin !

Georges sortit de son bureau, un dossier à la main. Il s'arrêta, détaillant sa tenue avec un sourcil levé.

— C’est quoi ce look ? Tu as fait un shooting dans une ferme ?

— J’avais besoin d’être à l’aise, Georges, trancha-t-elle d’un ton sec qui n’admettait aucune réplique.

— Peu importe. La galerie de New York a rappelé. Ils veulent une série exclusive. Quelque chose de «glamour sophistiqué», du Mara, quoi. On signe demain.

Il s'approcha pour l'embrasser, mais Emma se détourna pour se servir un verre d'eau. Elle détestait que Georges parle de «Mara» comme s'il l'avait synthétisée en laboratoire. Pourtant, ses paroles agirent comme un rappel à l'ordre. Elle était Mara. Elle était la perfection, la force, le succès. Elle n'était pas cette femme en pull de laine qui cherchait des ombres sur la page 42 d'un bouquin poussiéreux.

La nuit ne lui apporta aucun calme. Chaque fois qu'elle fermait les yeux, elle revoyait le regard d'Ellie. Un regard qui ne quémandait rien. C'était ce détachement qui la rendait folle.

Le lendemain, Emma décida de «rectifier le tir». Elle ne pouvait pas rester sur cette image de vulnérabilité. Elle devait reprendre l'ascendant, quitte à être cruelle.

Elle s'habilla avec une précision militaire : une robe fourreau d'un blanc chirurgical, des talons qui la faisaient culminer à près d'un mètre quatre-vingt-cinq, et son visage sculpté par un maquillage qui ne laissait place à aucune émotion. Elle était de nouveau la «Mara papier glacé», mais avec une pointe d'agressivité supplémentaire.

Elle entra dans la librairie à l'heure de la fermeture. Ellie était seule, en train de descendre les stores.

— On est fermés, dit Ellie sans se retourner, reconnaissant pourtant le bruit des talons.

— Je ne suis pas une cliente, Ellie. Tu le sais très bien.

Emma s'avança jusqu'au centre de la boutique. Elle semblait trop grande pour le lieu, trop lumineuse, presque obscène dans ce décor de papier mat.

— Ton ami... Thomas, c’est ça ? commença Emma d’une voix traînante, chargée d’un mépris qu'elle utilisait d'ordinaire pour les stagiaires incompétents. C’est lui, ta «vérité» ? C’est pour ce genre de vie médiocre que tu refuses de poser pour moi ?

Ellie se figea. Elle se tourna lentement vers Emma. Son regard fuyant s'était durci.

— Ma vie ne te regarde pas, Emma. Et Thomas n’a rien à voir là-dedans.

— Au contraire, il a tout à voir. Il est l'excuse parfaite pour rester dans ton petit bocal. Tu as peur, Ellie. Tu te caches derrière tes livres et tes amis sans relief parce que tu sais que si tu passais devant mon objectif, je verrais que tu es aussi vide que les pages que tu vends.

C’était bas. C’était gratuit. Emma le savait, mais elle savourait la réaction d'Ellie. Elle avait enfin réussi à briser son calme. Elle voyait les mains d'Ellie trembler légèrement sur le rebord d'une table.

— Dégage, dit Ellie d'une voix basse, mais vibrante.

— Je partirai quand j'aurai décidé que ce défi n'en vaut plus la peine, rétorqua Emma en s'approchant, son parfum de luxe étouffant l'odeur du vieux papier. Pour l'instant, tu m'amuses encore. Comme un sujet qui résiste un peu trop avant de céder.

Elle tourna les talons, satisfaite d'avoir repris le rôle de la prédatrice. Elle avait «rétabli l'ordre». Elle était de nouveau la femme forte, celle qui blesse avant d'être touchée.

Mais une fois dans sa voiture, les mains crispées sur le volant, Emma ne ressentait aucun triomphe. Elle se sentait juste terriblement seule dans sa propre armure. Elle venait de s'assurer qu'Ellie la détesterait, et pour une raison qu'elle refusait d'analyser, cette pensée lui fit plus de mal que n'importe quelle paroi infranchissable.

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