Chapitre XII ― Le Mur de Verre
Ellie resta immobile longtemps après le départ d'Emma. Le parfum de la photographe — une odeur froide, musquée, qui sentait l'argent et l'assurance — flottait encore entre les rayons, souillant l'odeur familière de ses vieux livres.
Elle se sentait insultée, non pas par ce qu'Emma avait dit de Thomas, mais par cette arrogance de croire qu'elle pouvait entrer ici et décréter ce qui était «médiocre» ou non. Ellie éprouvait une colère sourde, une de celles qui ne crient pas mais qui durcissent le coeur.
« Comme un sujet qui résiste un peu trop avant de céder. »
Cette phrase tournait en boucle dans sa tête. Pour la photographe, elle n'était qu'un exercice, un caprice de star qui s'ennuie.
Le lendemain matin, Ellie ouvrit la boutique avec une rigueur glaciale. Elle ne guettait plus la clochette. Elle l'appréhendait. Elle se sentait observée, même si Emma n'était pas là. C’était le talent de la professionnelle : transformer votre propre espace en un studio où vous vous sentez soudain trop exposée.
Thomas passa en fin de matinée. Il était rayonnant, il voulait lui montrer les plans d'une table qu'il fabriquait. Ellie l'écouta, mais elle se sentit horriblement coupable. Les mots de la photographe avaient agi comme un poison lent. En regardant Thomas, elle ne voyait plus seulement son ami, elle voyait ce que Emma voyait : un homme simple, prévisible, sans ombres. Elle la détesta de lui avoir inoculé ce regard-là.
— Tu es sûre que ça va ? demanda Thomas en fronçant les sourcils. Tu es... comme de la pierre, aujourd'hui.
— Une légère migraine qui persiste, Thomas. Vraiment. On se voit plus tard, d'accord ?
Elle le congédia presque, incapable de supporter sa gentillesse alors que l'écho de la voix d' Emma résonnait encore : «votre vie médiocre».
Ellie monta à l'étage et s'arrêta devant son miroir. Elle n'était pas une femme de papier glacé. Elle avait des cernes, son chignon tombait, sa peau était pâle. Elle n'avait rien de la stature athlétique et de la beauté féroce d'Emma. Elle se sentit petite. Puis, la colère reprit le dessus.
Elle redescendit dans la boutique, attrapa le livre qu'elle lui avait prêté — et que celle-ci avait rapporté avec son Leica la veille — et le rangea brutalement dans un carton de retours. Elle ne voulait plus de «page 42», plus de «fissures dans la lumière».
Si Emma voulait un duel, elle allait en avoir un. Mais Ellie n'allait pas jouer avec les armes de la photographe. Elle n'allait pas essayer d'être belle ou impressionnante. Elle allait devenir ce que Emma détestait le plus : une surface totalement opaque. Un mur sur lequel son objectif ne trouverait aucune prise.
Ce soir-là, Ellie ne ferma pas la boutique à l'heure. Elle resta assise derrière son comptoir, dans la pénombre, attendant. Elle savait qu'Emma reviendrait, parce qu'elle ne supportait pas qu'une porte reste fermée devant elle.
Ellie n'avait plus peur. Elle était prête à voir jusqu'où la «femme forte» était prête à descendre pour obtenir son image.

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