Chapitre XIII ― La Mise au Point Impossible

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Le studio était plongé dans une chaleur étouffante sous les projecteurs. Emma était juchée sur un escabeau, son appareil à la main, face à un mannequin suédois dont la beauté était, sur le papier, absolue.

— Tourne légèrement la tête vers la gauche, Mila. Plus de mystère. Casse la ligne, ordonna Emma.

Elle déclencha. Une fois, deux fois. Mais le bruit de l'obturateur lui semblait vide. Elle regarda l'écran de contrôle : l'image était parfaite. La lumière était là, le contraste était là. C'était du pur Mara. Et pourtant, elle avait envie de tout effacer.

— On fait une pause ? suggéra Clara, l'assistante, en voyant la crispation de la mâchoire de sa patronne.

— Non, on continue. Mila, arrête de poser. Sois... juste là. Ne me donne rien.

Le mannequin la regarda avec incompréhension. Comment ne rien donner quand on est payée pour tout offrir à l'objectif ? Emma s'agaça. Elle cherchait chez ce modèle ce qu'elle avait vu chez Ellie : cette résistance passive, cette opacité. Mais Mila n'était qu'un miroir de ses propres ordres.

— Ça ne marche pas, lâcha Emma en posant son appareil avec brutalité. C'est plat. C’est mort.

Mara, intervint la voix de Georges qui venait d'entrer dans le studio, les investisseurs de New York attendent les premiers tirages ce soir. Qu’est-ce qui est mort ? C’est magnifique, ce que tu fais.

Georges s'approcha de l'écran, satisfait. Pour lui, la beauté était une marchandise, et la marchandise était de bonne qualité. Il posa une main sur l'épaule de Emma, un geste qu'il voulait encourageant mais qui lui parut insupportable, comme une entrave.

— On a une table à l'Avenue ce soir pour fêter le contrat, ajouta-t-il à son oreille. Sois prête à dix-neuf heures. Et change-moi cette humeur de dogue, tu es la star de la soirée.

— Je ne viens pas, dit Emma sans le regarder.

Le silence se fit dans le studio. Clara s'éclipsa discrètement. Georges retira sa main, son expression passant de la suffisance à une colère contenue.

— Pardon ? Les enjeux sont énormes, Emma. Ton nom est partout sur les affiches. Tu ne peux pas simplement...

— J'ai dit que je ne venais pas, Georges. Je ne suis pas ton faire-valoir. J’ai du travail.

Elle quitta le plateau sans lui laisser le temps de répliquer. Elle monta dans sa voiture, le coeur battant d'une rage sourde. Elle se détestait. Elle détestait Georges, elle détestait ces photos sans âme, et surtout, elle détestait l'idée que le seul endroit où elle se sentait "réveillée" était une librairie minable tenue par une femme qui la méprisait.

Elle conduisit à travers Paris avec une agressivité qu'elle n'avait plus besoin de feindre. Elle ne réfléchissait plus. Elle n'était plus la stratège. Elle était juste une femme qui avait besoin de briser le silence qu'elle avait elle-même créé la veille.

Elle arriva devant L'Ombre des Pages quelques minutes après l'heure de fermeture. Les lumières étaient encore allumées à l'intérieur. Elle vit la silhouette d'Ellie à travers la vitrine. Emma ne portait plus son armure de «star» de l'après-midi, mais sa robe blanche du matin était froissée, son maquillage un peu coulé par la chaleur du studio. Elle avait l'air d'une reine déchue, mais toujours aussi dangereuse.

Elle poussa la porte. La clochette tinta comme un glas.

Ellie ne leva pas les yeux. Elle rangeait des cartons, les gestes secs, définitifs.

— Je t'ai dit de partir la dernière fois, dit Ellie d'une voix qui ne tremblait pas.

— Et je suis revenue, rétorqua Emma en s'avançant. Je n'arrive pas à travailler. Tu as réussi ton coup, Ellie. Tu es entrée dans ma tête et tu as tout saboté. Mes photos sont vides. Ma vie est vide. Tu es satisfaite ?

C’était une attaque, mais c’était aussi un aveu. Emma était à bout. Elle se tenait devant le comptoir, le regard fiévreux, cherchant la confrontation comme on cherche une libération.

— Je n'ai rien saboté du tout, répondit Ellie en se redressant enfin pour la regarder en face. C'est ton propre vide que tu vois dans ton objectif, Mara. Ne m'utilise pas pour justifier tes échecs.

Emma s'approcha encore, envahissant l'espace d'Ellie. La tension entre elles était telle que l'air semblait vibrer.

— Montre-moi alors, provoqua Emma, la voix rauque. Montre-moi ce qu'il y a de si «plein» dans ta vie. Pose pour moi. Maintenant. Ici. Sans artifice. Juste pour me prouver que j'ai tort.

Ellie soutint son regard. Elle vit la détresse derrière l'arrogance d'Emma, et pour la première fois, elle ne ressentit pas de colère, mais une curiosité froide et implacable.

— Très bien, dit Ellie d'un ton défiant. Prends ta photo. Mais si tu ne trouves rien, je ne veux plus jamais te voir ici. Jamais .

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